La taverne du mois : Brasserie Laurier

Incursion dans ce bar emblématique de Watatatow.

Auparavant repaire de beuverie entre hommes, en raison d’une loi de Maurice Duplessis qui y interdisait l’accès aux femmes, la mythique taverne québécoise est maintenant considérée comme un lieu plus ou moins salubre dans lequel il fait bon se retrouver pour ingurgiter quelques bocks glacés.

Bien au-delà de ce qui la différencie au sens légal d’une brasserie ou d’un bar, la taverne se définit officieusement par son incroyable capacité à figer le passé dans tout ce qu’il a de plus miraculeux : des prix dérisoires, des tables collantes et, surtout, des affiches de bières désuètes en guise de décoration.

Décidés à trouver la plus authentique taverne qui soit, nous poursuivons cette évaluation approximative et forte en ironie des plus prodigieux débits de boisson avec la Brasserie Laurier, remarquable institution du Plateau.

AMBIANCE

Juste avant d’arriver au coin Laurier sur Henri-Julien, nous remarquons qu’un individu d’une générosité exemplaire nous a laissé un petit cadeau bien agréable en bouche : un fond bien tiède de Smirnoff Ice.

Doux nectar s’il en est un.

Au-dessus de nos têtes, ce filage bien épars nous confirme que l’ambiance qui nous attend à l’intérieur sera ÉLECTRISANTE.

Étampé à plusieurs endroits sur la façade extérieure, ce message en dit long sur la teneur festive des activités qui bordent la Brasserie Laurier, bar dont la réputation a monté en flèche grâce à son rôle principal aux côtés de Hugo St-Cyr dans Watatatow. Depuis la fin de cette populaire série jeunesse en 2005, c’est souvent la cohue à l’entrée de l’établissement mythique, et les résidents de ce tronçon plus tranquille de l’avenue Laurier en ont souvent plein leur cass.

À preuve : on charge maintenant un prix exorbitant pour y entrer la fin de semaine.

Le propriétaire a même appelé la Ville de Montréal pour enjoindre les fans les plus bruyants de la série à arrêter de faire du boucan lorsqu’ils attendent en file.

Même si Watatatow s’adressait principalement aux adolescents, on refuse maintenant l’entrée de la Brasserie Laurier aux moins de 18 ans. Un paradoxe qui frôle le ridicule.

Sans surprise : en se mettant à dos (ado) une telle clientèle, la BL peine à se remplir.

Ça risque de brasser lors de la prochaine réunion du conseil d’administration.

Heureusement, la musique est là pour nous faire oublier la désolation.

Un seul coup d’œil aux chansons les plus jouées du jukebox nous montre les forces antagonistes qui régissent l’établissement. Quelque part entre douce nostalgie en phase avec l’esprit de la taverne québécoise (Meat Puppets, Queen, The Doors, Tina Turner) et modernité problématique en phase avec le dépérissement de nos valeurs (Drake, Justin Timberlake, Lil Baby), la BL semble tiraillée À L’OS.

ALCOOL

Le pichet de Labatt 50 aura tôt fait de nous ramener vers le droit chemin du bonheur. Malgré tout, le fait qu’il nous soit servi dans un contenant à l’effigie d’une légendaire bière américaine nous en dit long sur la mondialisation de notre culture.

Un paradoxe que résume ce chandail franglais d’une beauté discutable.

PRIX DÉRISOIRE

A 17,50$ le pichet, la BL reste à la limite de la décence côté prix.

Côté grosses en bouteille, 8$ apparaît comme un deal correct en plein cœur d’un Plateau qui tente encore de nous convaincre qu’une pinte d’IPA microbrassée vaut 9,50$.

Au lieu d’aller perdre votre temps à faire semblant d’avoir du fun avec votre pichet d’Arnold Palmer à 35$ au Henrietta, vous viendrez ici pour votre prochain 5 à 7 du jeudredi.

Si jamais ça vire au-delà de 19h, vous avez la possibilité de partir sur la grosse dérape pour 28$ avec un mousseux d’une probable qualité relevée.

SERVICE

Comme d’habitude, c’est l’unique et très assidu Éric qui est à notre disposition ce soir. Toujours prêt à vous sortir une bière en moins de 8 secondes ou à vous mettre votre verre au congélateur, ce maître queux de la boisson est l’exemple-type du tavernier avenant et bien d’adon : quand vous avez besoin de jaser, il est là, mais quand vous avez besoin de vous crisser de lui, il s’efface.

Un modèle à suivre.

CLIENTÈLE

Plus le temps avance, plus les clients s’en vont.

Vers 19h12, ça ressemble à ça.

Nous acclamons cette carence en clientèle à bras ouverts, car pour avoir connu la BL un vendredi soir en plein party étudiant, il fait mieux y vivre actuellement, c’est-à-dire dans un calme imperturbable qui apaise l’âme et qui endigue les tournées de Sour Puss.

Plus tard, quelques bons bonhommes viennent nous distraire. «Avant de travailler où je travaille, j’étais chauffeur de danseuses», nous apprend l’un d’entre eux, avant de nous remplir le cœur d’anecdotes juste assez abracadabrantes.

Où pourrait-on être mieux qu’ici?

DÉCORATION/MOBILIER

D’emblée, ce sont les ornements fluorescents qui nous charment, à commencer par ce néon multicolore et immanquable qui orne le bar ainsi que le crâne luisant de notre serveur préféré.

Ensuite, recueillez-vous devant cette enseigne à l’effigie d’une bière de gars de Saint-Jérôme qui sortent brosser à la plage d’Oka pendant 10 heures à chaque samedi de l’été.

Vraisemblablement titillés par tous ces attraits lumineux, nous nous excitons bien comme il faut à la vue de breloques à l’érotisme sous-jacent.

Merci Mixmatic!

Difficile de rester de glace face à un jeu de mots aussi émoustillant.

Au-delà de toutes ces propositions aguichantes, la BL se fait un devoir de respecter le standard le plus important de la décoration tavernière : du bois craquelé et ravagé par le temps.

PROPRETÉ

Autres standards taverniers respectés : une bouche d’aération qui crache de la poussière et un plancher noir comme l’âme des clients les plus fidèles.

TOILETTES

À notre entrée dans l’antre de la délivrance, nous sommes heureux d’être accueillis par les besoins d’un client d’avant.

À défaut de se parler, les hommes ont trouvé des façons tout aussi efficaces de communiquer.

Deux classiques des toilettes de tavernes : des coulisses brunes sur les murs et de la peinture blanche patchée avec du Liquid Paper.

Le gars qui a designé les toilettes de la BL a pensé à toute pour que vous soyez bien. Si ça vous tente de prendre une douche rapide ou d’arroser vos amis quand ils sont en train de communiquer leurs émotions, ça se passe icitte.

Si votre lendemain de brosse commence le soir même, vous pouvez régler ça icitte.

Pis si vous voulez éviter de vous ramasser au Couche-Tard à 3 heures du matin à acheter des sacs Ziploc, de l’huile d’olive pis un élastique, ça peut être pas pire d’y penser avant, genre icitte.

Enfin, si ça vous tente de vous pratiquer pour l’examen final de votre cours d’électricien,  y’a probablement de quoi à faire en haut icitte.

BOUFFE

Bien que la Brasserie Laurier ait également le nom de Resto-Bar Laurier, les repas qui y sont servis se limitent pas mal à des chips et des peanuts. Heureusement, notre Eric national a la bonté de nous conseiller d’appeler Chez Claudette pour commander de quoi pour emporter.

L’éventail des choix du menu de cette institution gastronomique est représenté dans cette photo : poutine au pogo, poutine au steak haché ou salade fade pour le gars qui va finir par piger dans les assiettes de tout le monde en nous demandant à chaque trois minutes si on a encore faim.

RAPPORT À LA TECHNOLOGIE

Signe que l’embourgeoisement du Plateau continue de provoquer l’ineffable : on peut payer par cartes de crédit et par Interac dans un endroit aussi authentique que la Brasserie Laurier. L’occasion était pourtant rêvée de forcer les clients à payer 3,50$ dans un sympathique guichet ATM.

BILAN DE L’ÉVALUATION

Sans doute ivres, nous prenons soin d’écrire sur une napkin le résultat de nos différentes observations. Pour chacun des 10 critères, la taverne bénéficie d’emblée d’un total de cinq points, auxquels sont ajoutés ou retirés des points en fonction des motifs précédemment évoqués.

Bilan de l’évaluation : 80/100

BONUS :  Une seule télé ouverte dans tout le bar (+1)

La face du gars qui porte le chandail en franglais (-1)

Note finale : 80%

Classement

Bar des chums : 92 %

Bar de nos aïeux : 86,49%

Sel et Poivre et Bar Des Ormeaux : 83%

Bar Rocky : 81,45%

Brasserie Laurier : 80%

La Caserne 40 : 79%

Gaspé Broue et Funki Munki : 78 %

Bar Dickson et Bienvenu Bar Salon : 77 %

La Chic Régal : 76,5 %

Taverne La-Paz : 76 %

La Remise : 71%

Bar Le Gagnant : 70 %

Brasserie Québécoise 2006 : 66 %

Primetime : 65 %

Bar 99 : 61 %

Bruno Sport Bar : 60%

VV Taverna : 49 %

Idéation et/ou photos : Olivier Boisvert-Magnen, Divan Viril, Jean-François Hébert et Youness Elhariri.

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