La taverne du mois : La Chic Régal

Visite évaluative de cette mythique taverne ouverte depuis 1928

Auparavant repaire de beuverie entre hommes, en raison d’une loi de Maurice Duplessis qui y interdisait l’accès aux femmes, la mythique taverne québécoise est maintenant considérée comme un lieu plus ou moins salubre dans lequel il fait bon se retrouver pour ingurgiter quelques bocks glacés. Bien au-delà de ce qui la différencie au sens légal d’une brasserie ou d’un bar, la taverne se définit officieusement par son incroyable capacité à figer le passé dans tout ce qu’il a de plus miraculeux : des prix dérisoires, des tables collantes et, surtout, des affiches de bières désuètes en guise de décoration.

Décidés à trouver la plus authentique taverne qui soit, nous poursuivons cette évaluation approximative des plus prodigieux débits de boisson avec La Chic Régal (située dans le quartier Pointe-St-Charles), taverne de haut rang ouverte depuis 1928.

DÉCORATION/MOBILIER

À peine assis, nous remarquons une décoration tavernière on ne peut plus classique : un plafond vague, des moulures en bois et beaucoup de fanions à l’effigie de notre équipe de hockey nationale et de notre bière flatte par excellence.

Notre tour du proprio nous amène vers l’arrière du bar, là où se déploie tout ce dont on a toujours rêvé de voir dans une taverne. D’abord, comment ne pas être éberlués devant ces écussons de bières pour la plupart discontinuées?

Difficile aussi de ne pas être ébahis devant de pareilles coupures de journaux laminées, bien exhibées au centre de la pièce.

Au-dessus, nous remarquons une exposition photo de grande envergure visant à montrer l’évolution de nos véhicules de transport collectif.

Le panneau publicitaire de Steinberg à l’avant de cet autobus nous émeut.

Les émotions sont d’autant plus vives à la vue de ce cadre honorifique, en hommage à notre arracheur de portes préféré.

L’agencement avec le bouchon grand format de Molson Ex est exquis.

Assoiffés, nous retournons vers le bar. En termes de décoration discrète, cette boite de moitié-moitié ne laisse pas sa place.

ALCOOL

Deux incontournables de la taverne québécoise sont fidèles au poste à La Chic Régal.

Décidément, ce débit de boisson est sur une impressionnante lancée jusqu’à maintenant.

Signe que les proprios de la place vivent bel et bien dans une autre époque, ils considèrent cette bière du Wisconsin brassée depuis 1855 comme une nouveauté.

Évidemment, ça ne pouvait pas uniquement bien aller… Désirant sans doute se plier aux exigences des résidents nantis de Pointe-Saint-Charles, l’établissement déçoit en offrant une carte des vins, nectar mondain reconnu pour plaire à la haute classe.

Nous sommes aussi dégoutés par la présence d’un menu impertinent de breuvages colorés et atypiques, visant sans doute à suivre la tendance de ce fléau ravageur qu’est la mixologie.

PRIX DÉRISOIRE

Rayonnante de modestie, La Chic Régal donne l’exemple en misant sur des prix probablement inchangés depuis 1992. Pour moins de 20 dollars, il est possible d’être chaud sur un pas pire temps avec, de surcroît, un houblon de qualité irréprochable.

Amateurs d’animaux volants et de sport de bâton, vous serez ravis de profiter de cette aubaine quand même correcte, affichée à l’entrée du bar en guise d’appât.

Or, à la vue du menu, on constate que les stratèges marketing du bar nous ont plutôt bien enfirouapés avec leur savante aubaine, considérant qu’à l’unité, l’aile revient au même prix que lors des matchs du CH.

Tout de même ingénieux.

BOUFFE

Ce mirage d’aubaines nous a tout de même stimulé l’appétit. Faisant affaire avec le non moins gracieux Pizza Charlevoix, La Chic Régal propose un menu bien étoffé et ouvert sur le monde.

Malgré toutes ces offres de pain à l’ail et de jalapeno poppers, nous nous en remettons à l’incroyable spécial gallinacé. Frites et refrites au moins 46 fois chacune, les ailes sont d’un standard sanitaire à toute épreuve.

Pour les budgets ouvriers, le bar offre une sélection de quatre sortes de peanuts irrésistibles et coquettes.

AMBIANCE

L’ambiance de cette exquise taverne est acceptable six soirs par semaine.

Mis à part la table de billard située au milieu, La Chic Régal ne contient aucun élément de plaisir qui aurait comme fonction de nous distraire de boire. Chapeau!

Autre fait intéressant : toutes les machines à loterie vidéo ont été regroupées dans un enclos prévu à cet effet, ce qui n’altère pas l’ambiance sportive et houblonnée qui prévaut. Au passage, nous en profitons pour saluer cette marchette esseulée.

Quant à la musique, l’endroit déçoit quelque peu en permettant à ses clients de faire n’importe quoi avec le jukebox, soit de mettre du Fall Out Boy et du The Fray.

Ça manque cruellement de Def Leppard et d’Offenbach.

CLIENTÈLE

Un client d’un certain âge pousse l’insulte à l’injure en demandant avec insistance à la serveuse de monter le son d’une chanson de Gotye. Un comportement somme toute inacceptable.

Heureusement, d’autres clients sauvent les meubles en adoptant le look habituel du pilier de bar, soit une grosse barbe, des cheveux gris et un rein en moins. Un peu comme si Claude Robinson avait quatre sosies.

Autrement, on a de la difficulté à comprendre qui est un client et qui travaille ici. Bien installé au comptoir avec un breuvage à la dégaine alcoolisée, cet homme décide de prendre en charge l’installation des décorations de Noël.

Rusés, les stratèges marketing du bar rappliquent avec ce concours impossible à gagner, considérant que la totalité de leur clientèle est pas toute là.

Petit bémol : de jeunes hipsters anglophones portant tuques et lunettes sont attablés au fond du bar, jurant ainsi avec la clientèle emblématique d’une taverne digne de ce nom.

SERVICE

Sans être complètement renversés par la rapidité d’exécution de notre tenancière, nous reconnaissons sa dextérité, son entregent et, surtout, sa générosité. Invitée à nous conseiller sur la sorte de sauce à choisir pour notre festin de volaille, notre serveuse prend le temps de s’asseoir un bon 28 secondes avec nous.

Une belle attention qu’on n’est pas prêts d’oublier.

TOILETTES

Notre fuite urinaire se déroule paisiblement, les yeux rivés sur une vieille carte de hockey de Scott Stevens judicieusement plastifiée.

Dans le cubicule des hommes, la porte laisse entrevoir le talent manifeste et approximatif d’un peintre pour le moins talentueux.

Parlant de choses décrissées, le dévidoir à papier à mains se fait remarquer par sa stature bosselée et son contenu vide.

À la recherche d’affaires pour s’essuyer dessus, nous ouvrons cette portière prometteuse qui contient son lot de saleté.

Sur le point de sortir pour vivre de nouvelles aventures, nous tombons vis-à-vis cette pancarte indicative au message relativement angoissant. Soudainement, nous avons peur de nous faire saisir notre carte opus par la serveuse.

PROPRETÉ

Curieusement, La Chic Régal trompe les attentes ici : l’odeur est correcte, les tables sont presque pas collantes, les verres ont l’air presque propres… Bref, on peut profiter d’une ambiance de taverne typique, sans avoir à encaisser les écarts sanitaires.

Signe supplémentaire de sa volonté de garder l’endroit le plus authentique possible, le personnel prend bien soin de laisser traîner au moins un poil blanc par table, histoire de rappeler à tous les jeunes hipsters que la place ne leur appartient pas.

RAPPORT À LA TECHNOLOGIE

Difficile de ne pas tomber sous le charme de cette taverne qui refuse à la fois le paiement par cartes et l’accès wi-fi à ses clients. Portée vers les technologies désuètes mais réconfortantes, elle s’illustre brillamment avec deux artefacts d’un autre millénaire : le téléphone public et le radiateur à l’eau chaude.

Quelque peu déçus de constater l’existence d’un système de caméras de surveillance, nous nous consolons en regardant cette bande d’emoticons franchement sympathiques.

BILAN DE L’ÉVALUATION

Normalement ivres, nous prenons soin d’écrire sur une napkin le résultat de nos différentes observations. Pour chacun des 10 critères, la taverne bénéficie d’emblée d’un total de cinq points, auxquels sont ajoutés ou retirés des points en fonction des motifs précédemment évoqués.

Résultat provisoire : 74,5/100

BONUS : un téléviseur non fonctionnel (+1)

Courir la chance de gagner un voyage tout inclus au métro Lucien-L’Allier (+3)

Un nom appartenant au XXe siècle (+1)

Un arbre de Noël (-1)

Un arbre de Noël débranché (+1)

Photo de grande qualité (+1)

Invités indésirables (-2)

Aile de poulet pré-mangée (+1)

Un dernier service hâtif (-1)

Danser à Walt Disney (-1)

Agatha Crispie (-1)

Note finale : 76,5 %

Classement

  1. Bar Dickson : 77 %
  1. La Chic Régal : 76,5 %
  1. Taverne La-Paz : 76 %
  1. Bar 99 : 61 %
  1. VV Taverna : 49 %

Photo de couverture et photos du texte : Olivier Boisvert-Magnen et Divan Viril.

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