La taverne du mois : Bienvenu [sic] Bar Salon

Incursion au BBS, institution probante du décor ahuntsicois.

Auparavant repaire de beuverie entre hommes, en raison d’une loi de Maurice Duplessis qui y interdisait l’accès aux femmes, la mythique taverne québécoise est maintenant considérée comme un lieu plus ou moins salubre dans lequel il fait bon se retrouver pour ingurgiter quelques bocks glacés. Bien au-delà de ce qui la différencie au sens légal d’une brasserie ou d’un bar, la taverne se définit officieusement par son incroyable capacité à figer le passé dans tout ce qu’il a de plus miraculeux : des prix dérisoires, des tables collantes et, surtout, des affiches de bières désuètes en guise de décoration.

Décidés à trouver la plus authentique taverne qui soit, nous poursuivons cette évaluation approximative des plus prodigieux débits de boisson avec le Bienvenu Bar Salon, repaire ahuntsicois de haut vol mieux connu sous le nom de BBS.

AMBIANCE

Après avoir arpenté la mondaine Promenade Fleury, nous commençons à comprendre que nous approchons de notre eldorado houblonné lorsque nous apercevons des traces de calcium et/ou de plâtre mal apprêté.

En brandissant les yeux vers le portique qui se dresse devant nos rétines, nous remercions notre intuition de nous avoir bien guidés. Cet autocollant de porte ravagé par les décennies nous inspire au plus haut point.

Trop d’émotions se bousculent en même temps alors que nous contemplons ce qui nous attend. Cette table V.I.P. esseulée apparait comme l’endroit parfait pour un tête-à-tête en bonne compagnie, surtout lorsqu’on désire jumeler dating et prank calls à frais virés.

À peine entrés, nous remarquons tout de suite l’ingéniosité du designer intérieur qui a cru bon placer le jeu de dards dans un endroit sécuritaire, idéal pour percuter le crâne des joueurs de toutous.

D’emblée, nous sommes heureux d’entendre résonner du bon vieux blues rock à la Steve Hill à la grandeur du bar. Source intarissable de pop moderne, le jukebox a été mis sur pause afin que retentissent ces guitares électriques on ne peut plus authentiques. On applaudit ce choix éditorial.

Tout juste assis, nous apprécions le fait que personne ne soit en train de jouer au billard, sport ludique carrément inutile qui empêche les clients de se concentrer à 100% sur leurs activités de boisson. Plus largement, nous sommes conquis par cette ambiance solennelle digne des soirées les plus mouvementées de la métropole.

Au loin, une section attire passablement notre attention par sa simple spécificité d’être fermée mais avec une porte grande ouverte en même temps.

Courageux, nous osons entrer dans cet endroit énigmatique et très sélect qui semble ne servir qu’à mener à la toilette des dames.

Nous y reviendrons plus tard.

ALCOOL

Il est temps de s’abreuver convenablement. Heureux de retrouver notre digne et irremplaçable quille de Labatt 50 sur le menu, nous tombons de haut lorsque nous apprenons l’absence de la O’Keefe et, surtout, l’existence de pichets de Stella Artois et de mièvre Archibald.

Décidément, la chic et cérémonieuse Promenade Fleury a contaminé l’esprit de cette taverne canonique, auparavant si notoire.

PRIX DÉRISOIRE

Encore une fois, on sent que l’opulence du quartier a mis le BBS sous son emprise. En plus de vendre des pichets à plus de 20$, l’établissement nous renverse avec un prix disproportionné pour notre breuvage de prédilection. Ainsi soumise à la morne inflation menant au profit, la taverne perd de son lustre.

SERVICE

Heureusement, ça s’améliore grandement sur ce point. «Voulez-vous un bon bol de pop-corn avec ça?» nous propose la généreuse et très efficace Véronic.

Impossible de dire non évidemment.

Très à l’écoute, notre serveuse cinq étoiles semble connaitre tous ses clients, comme en témoignent ses «Allô Alain!» et ses «Bye Claude, bonne fin de semaine». On se sent comme dans une taverne de village, et ça nous fait chaud au cœur.

Nous profitons de ce service enthousiaste pour poser LA question qui brule les lèvres de tous les linguistes de la province depuis tant d’années/décennies : pourquoi ça s’appelle «Bienvenu Bar Salon» sans «e» à la fin de «Bienvenu»? Est-ce que c’est parce que «Bienvenu» est l’adjectif de «Bar Salon» ou bien est-ce qu’il y a une faute car, dans le fond, le «Bar Salon» fait juste nous souhaiter la «Bienvenue»?

«Non, c’est juste parce que le gars qui a ouvert ça y’a 50 ans s’appelait Monsieur Bienvenu», nous apprend Véronic, mettant ainsi fin à un demi-siècle de débats ardents.

Les partys de bureau de l’OQLF vont maintenant pouvoir se dérouler dans le calme.

CLIENTÈLE

Assis en grande majorité autour d’un ilot surélevé en compagnie de Véronic, les clients sont plutôt volubiles en ce vendredi soir. «Ma sœur est en ville à soir. Tant qu’à l’attendre chez nous, j’me suis dit que j’allais aller l’attendre au bar!» dit à haute voix un habitué de la place à un autre habitué de la place. «On va aller au Vietnamien, j’adore ça! Les brochettes pis la petite soupe, c’est léger et super santé. Bon, c’est sûr que c’est pas le Commensal, mais quand même… En plus, ma sœur aussi, a l’a rien contre ça, le Vietnam.»

Après avoir rapidement parlé de compost, Alain et un autre gars se mettent à parler pendant une bonne dizaine de minutes d’un autre sujet brulant d’actualité : les imprimantes. «J’utilise tellement pas mon imprimante qu’à chaque fois que j’ai de quoi à faire imprimer, faut que je rachète une autre cartouche parce que l’autre a séché», raconte un des deux à l’autre, avant de statuer que le futur passe par les imprimantes laser.

Bref, difficile de ne pas tomber sous le charme de cette faune clairsemée, loquace et joviale.

DÉCORATION/MOBILIER

Imperceptible de l’extérieur grâce à ses vitres teintées, le BBS a toujours l’air fermé, ce qui apparait comme une bonne technique pour éviter de se ramasser avec de nouveaux clients.

De l’intérieur, cette vue incognito est une grande réussite, surtout ornée de banderoles Budweiser.

Sinon, le BBS fait état d’une décoration sobre, qui n’a pas grand-chose d’autre à offrir que des tables et des chaises. En altitude toutefois, le plafond aux détours approximatifs nous enchante.

Près du bar, nous apprécions également l’intégration d’un DJ booth profondément décrissé. Difficilement visible sur ce cliché de piteuse qualité, cet espace a récemment eu la visite d’un dégât d’eau.

On lui souhaite un prompt rétablissement.

PROPRETÉ

Malgré sa conformité générale aux standards taverniers, le BBS surprend avec une allure relativement propre, une odeur neutre et des tables lisses lavées juste assez pour pas que notre coude colle lorsqu’on se part un tournoi de bras de fer.

En fait, pour trouver un peu de saleté ambiante, il faut regarder à nos pieds, là où se conjuguent gommes séchées, dégoulinage de calorifère à l’eau chaude et crasse non-identifiée.

TOILETTES

Côté hygiène, nous sommes plutôt gâtés au petit coin. En ouvrant la porte de la cabine, nous savourons cette vue imprenable sur une toilette bouchée.

Curieusement peu inspirés par ce magnifique panorama, nous nous rabattons sur l’urinoir pour poursuivre nos activités. Cette céramique craquée nous émeut.

Quelques trous dans les murs et sur le plancher nous laissent croire que ça a déjà solidement brassé entre deux pisses au BBS.

Autrement, c’est surtout l’élégance des structures électriques qui retient notre attention.

Du côté féminin, la coquetterie des infrastructures est également de la partie. Cet assemblage de filage plastifié et métallique se marie plutôt bien à la céramique vert forêt et au boisé de cette porte pleine de vieille colle desséchée.

Par l’entremise de ce subtil grillage, le BBS fait preuve de transparence en offrant à ses clientes un accès privilégié à sa cave.

En cabine, cette toilette craquetée fait un intéressant rappel avec la céramique mutilée surplombant l’urinoir de la toilette masculine.

Un tour de force.

BOUFFE

Même si les refills de pop-corn à répétition nous sustentent depuis notre arrivée, nous cherchons à donner autre chose à notre estomac que de l’amidon soufflé. Nous désirons quelque chose de relativement typique tel un œuf dans le vinaigre ou une langue de porc fortement vinaigré, mais malheureusement, le BBS n’a rien dans son garde-manger à part un gros stack de Miss Vickies.

Véronic vient donc à notre rescousse avec un portfolio de menus qui semble avoir fait autant de chemin que Dan Bigras dans sa tête depuis 1990.

À l’intérieur, nous découvrons plusieurs fascicules de restaurants ahuntsicois de prestige. Sans surprise, nous sommes déchirés entre le Georges Pizzeria et le Georgina, deux institutions du quartier qui ont choisi d’être moyen dans tous les menus qu’ils proposent plutôt que de se concentrer sur une seule spécialité.

Après mûres réflexions, nous optons pour un quart cuisse au Au Coq.

RAPPORT À LA TECHNOLOGIE

Avec seulement une télévision accrochée au mur, le BBS rejette l’opulence matérialiste avec aplomb, ce que nous applaudissons, car toute taverne qui se respecte doit rester figée en 1978.

Autres grandes réussites antimodernistes de l’établissement : une cabine téléphonique à l’entrée, un mode de paiement uniquement comptant et aucun accès wi-fi.

Sincèrement, bravo!

BILAN DE L’ÉVALUATION

Intensément ivres, nous prenons soin d’écrire sur une napkin le résultat de nos différentes observations. Pour chacun des 10 critères, la taverne bénéficie d’emblée d’un total de cinq points, auxquels sont ajoutés ou retirés des points en fonction des motifs précédemment évoqués.

Résultat provisoire : 74/100

BONUS : Du filage délicat (+1)

Plus de métal que de peinture sur les pattes de table (+1)

Ouvrir la trappe de la toilette pour regarder dans le sous-sol (+1)

Note finale : 77%

Classement

Bar Dickson et Bienvenu Bar Salon : 77 %

La Chic Régal : 76,5 %

Taverne La-Paz : 76 %

Bar Le Gagnant : 70 %

Brasserie Québécoise 2006 : 66%

Bar 99 : 61 %

VV Taverna : 49 %

Idéation et photos : Olivier Boisvert-Magnen, Florence G. Lemieux et Divan Viril

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