La taverne du mois : bar Primetime

Visite guidée de ce débit de boissons inusité du Mile End.

Auparavant repaire de beuverie entre hommes, en raison d’une loi de Maurice Duplessis qui y interdisait l’accès aux femmes, la mythique taverne québécoise est maintenant considérée comme un lieu plus ou moins salubre dans lequel il fait bon se retrouver pour ingurgiter quelques bocks glacés. Bien au-delà de ce qui la différencie au sens légal d’une brasserie ou d’un bar, la taverne se définit officieusement par son incroyable capacité à figer le passé dans tout ce qu’il a de plus miraculeux : des prix dérisoires, des tables collantes et, surtout, des affiches de bières désuètes en guise de décoration.

Décidés à trouver la plus authentique taverne qui soit, nous poursuivons cette évaluation approximative des plus prodigieux débits de boisson avec le bar Primetime, charmante anomalie du Mile End. 

AMBIANCE

D’emblée, le Primetime prouve qu’il n’a rien à voir avec le reste du Mile End en refusant qu’un quelconque hipster ne vienne parker son moyen de transport emblématique à proximité de son établissement.

Du courage à revendre.

Au lieu de rentrer son stock de la terrasse dans le backstore pour six mois, la direction du bar a pris la décision très esthétique de juste crisser des housses de plastique par-dessus.

Élégant et invitant.

Trouvés à moins de neuf mètres de la porte, ce paquet et ce botch de cigarette donnent le ton à l’ambiance qui nous attend à l’intérieur. Ici, les lois des hommes ne s’appliquent pas.

Une fois entrés, nous sommes impressionnés. À quelques détails près (dont une table de pool qui distrait un peu trop les clients), il semble à peu près impossible d’être plus fidèle à l’esprit morne mais si rassurant qui caractérisait jadis l’ambiance de la taverne québécoise lors de son âge d’or.

Petit hic : une télé diffuse une partie de soccer, un sport dont on aurait préféré ne jamais entendre parler.

Côté musical, le jukebox déçoit par sa playlist beaucoup trop contemporaine. Où se trouvent notre beau Gerry et notre ravissante Marjo dans ce top d’écoutes carrément ridicule? Seul Queen vient sauver cette liste d’un lamentable échec. On apprécie aussi le fait que la chanson Sex and Candy de Marcy Playground ait survécu au-delà du mois de novembre 1997.

ALCOOL

Pour être franc, le choix des bières en fût nous laisse mi-figue mi-raisin. Des bières un peu trop huppées comme la Belgian Moon ou la 1664 devraient être remplacées sur-le-champ par des produits de qualité authentiques comme la Labatt 50 et la Black Label.

À force de vouloir trop se moderniser avec un choix de bières ouvert sur le monde, cette taverne court vraisemblablement à sa perte…

Et pour comble d’insulte, on ose nous servir une bière en fût quelconque à rabais dans un pichet à l’effigie de Molson Ex, le tout dans un verre Moosehead non glacé!

Des points se perdent dangereusement ici.

Heureusement, le bar se rattrape avec sa sélection de grosses bières en bouteille qui comprend nos classiques invétérés. L’honneur est sain et sauf.

PRIX DÉRISOIRE

Avec son gros pichet de bière en fût quelconque à 15,75$, le Primetime fait bonne figure côté prix.

Si vous aimez tout particulièrement le goût de la pisse, vous aimerez également vous délecter de ce spécial pas piqué des vers.

Inutile de préciser à quel point ce genre de spéciaux sur des breuvages fruités nous importune.

DÉCORATION / MOBILIER

Beaucoup de tableaux tapissent les murs du Primetime. Notre hypothèse : certains clients un peu trop fidèles ont payé leurs dettes de boisson avec ceux-ci.

D’autres ont préféré payer avec des masques en bronze.

Malgré tout ce que l’humain a tenté d’essayer dans son existence, le troc reste la meilleure révolution économique de l’histoire.

Derrière le bar, deux cadres attirent l’attention grâce à leurs messages juste assez redneck qui viennent confirmer le haut degré d’authenticité du bar.

PROPRETÉ

Déjà séduits par l’odeur de cigarette qui prévaut dans l’établissement, nous sommes complètement charmés par la propreté impeccable du sol.

Difficile d’être plus sur son trente et un que ces escaliers souillés.

L’endroit idéal pour attraper la bactérie mangeuse de chair.

SERVICE

Impersonnel et, surtout, EN ANGLAIS, le service au bar laisse à désirer.

Mais, heureusement, notre beau et vaillant Pierre vient sauver la situation. Véritable vedette de la place, il watche le monde en faisant des allers-retours de haut en bas de la place, en s’assurant que tout le monde est correct. Busboy? Serveur d’appoint? Gérant? Client qui rend service pour avoir de l’alcool gratuit? Son rôle reste nébuleux.

Tout aussi énigmatique, un genre de concierge soixantenaire travaille à temps partiel à changer des lumières au plafond. Épuisé après avoir multiplié les tours d’ampoules, il se retire très régulièrement pour aller faire un tour dans le backstore du sous-sol, laissant s’évaporer une grosse odeur de smoke chaque fois qu’il passe la porte.

Le chat sort du sac.

BOUFFE

C’est avec une grande joie que nous apprenons que, pour la première fois en plusieurs mois, notre taverne mensuelle possède une offre culinaire qui dépasse le rack à chips et les machines à peanuts.

Curieux de savoir ce qu’on va bien pouvoir se faire faire à manger, nous demandons le menu à notre beau et vaillant Pierre, qui nous tend ce programme plastifié bien propre de victuailles.

Le chien chaud jumbo apparait comme une offre immanquable. Tout près du corridor de smoke, on peut apercevoir la machine à la fine pointe de la technologie qui nous libérera du poids de notre faim.

Appétissant, non?

Voilà qui est BEAUCOUP mieux.

Après avoir roté comme du monde notre roteux (un gage de qualité qui ne ment pas), notre curiosité nous fait signe d’essayer un autre élément de ce faste menu : le smoked meat. Notre serveuse unilingue envoie notre commande sans tarder après avoir fait semblant de comprendre ce qu’on a dit en français, mais la mauvaise nouvelle ne tarde pas à arriver. « Le smoked meat, ce sera pas possible. The bread is kaput!! » nous signale notre Pierre, aussi déçu que nous – ce qui veut dire un peu, mais pas tant que ça.

Nous nous tournons donc vers notre deuxième choix : le sandwich au rôti de boeuf chaud… qui, lui aussi, est back order. En fin de compte, notre Pierre national nous avoue qu’il reste juste des hot-dogs pis un burger au poulet. Nous nous tournons donc vers cette dernière option, que Pierre prend la peine de rehausser avec un généreux assortiment de cornichons.

CLIENTÈLE

Comme c’était le cas au bar Rocky, la clientèle du Primetime est essentiellement marquée par une faune masculine de gentlemen d’en haut de 40 ans. En ce mercredi soir, la plupart de ces individus de qualité semblent s’être réunis ici pour se clancher des games de billard entre deux commandes de pichet.

Assis seul au bar, un homme à la tenue extravagante et aux dreads qui lui pendent dans le dos est le seul qui semble se calisser de tout ce qui peut se passer à la table de pool.

Chapeau à lui… ou plutôt, bonnet pour dreadlocks à lui!

TOILETTES

L’un des honorables comparses de notre groupe de joyeux inspecteurs revient bredouille de sa première visite au petit coin. Selon ses observations primaires, le concierge fumeur aurait laissé jaillir un jet de refoulement gastrique dans la première toilette, tandis qu’un homme aux dreads proéminents aurait ardemment déféqué dans la deuxième. Bref, ça risque de sentir bon le frais.

Dans la première, les répercussions du sinistre sont limitées. Notre partisan de la fumée intérieure a intelligemment beurré la bol de savon afin de masquer l’odeur.

A-t-il posé ses mains ici avant de tout nettoyer? Les paris sont ouverts.

Dans la deuxième, l’odeur est plus prononcée, mais les marques excrémentielles sont peu nombreuses. Restants fécaux ou rouille causée par un contact direct avec des dreads de cinq pieds de long? À vous d’en juger.

RAPPORT À LA TECHNOLOGIE

Déjà un peu choqués par la présence d’un speaker dans les toilettes, nous sortons carrément de nos gonds lorsque nous constatons le haut degré de modernité du guichet ATM, qui propose l’option du « reçu numérique » avec code QR.

Heureusement, les clients du bar semblent avoir la volonté de continuer de gaspiller du papier, comme on le faisait impunément avant que la mode du recyclage ne vienne condamner nos vies. Avantage marqué de tout ça : pouvoir découvrir le montant que les gens ont dans leur compte courant, soit environ 22,75$ en moyenne.

BILAN DE L’ÉVALUATION

Principalement ivres, nous prenons soin d’écrire sur une napkin le résultat de nos différentes observations. Pour chacun des 10 critères, la taverne bénéficie d’emblée d’un total de cinq points, auxquels sont ajoutés ou retirés des points en fonction des motifs précédemment évoqués.

Bilan de l’évaluation : 65/100

BONUS : Un règlement qui sert à rien (+1)

Une fresque en hommage à Jean-François des Mecs comiques (-1)

Des jeux de société qui divertissent au lieu d’encourager à boire (-1)

Ne pas encourager les gens à pisser dans la ruelle (-1)

Un sublime agencement néon / air climatisé plastifié (+1)

Du tarot à proximité (+1)

Note finale :  65%

Classement

Bar des chums : 92 %

Bar de nos aïeux : 86,49%

Bar Rocky : 81,45%

Gaspé Broue et Funki Munki : 78 %

Bar Dickson et Bienvenu Bar Salon : 77 %

La Chic Régal : 76,5 %

Taverne La-Paz : 76 %

La Remise : 71%

Bar Le Gagnant : 70 %

Brasserie Québécoise 2006 : 66 %

Primetime : 65 %

Bar 99 : 61 %

Bruno Sport Bar : 60%

VV Taverna : 49 %

Idéation et/ou photos : Olivier Boisvert-Magnen, Divan Viril, Mathieu Aubry et Mathieu Aubre.

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