La taverne du mois : bar Rocky

Visite agréable dans cette institution du Village.

Auparavant repaire de beuverie entre hommes, en raison d’une loi de Maurice Duplessis qui y interdisait l’accès aux femmes, la mythique taverne québécoise est maintenant considérée comme un lieu plus ou moins salubre dans lequel il fait bon se retrouver pour ingurgiter quelques bocks glacés. Bien au-delà de ce qui la différencie au sens légal d’une brasserie ou d’un bar, la taverne se définit officieusement par son incroyable capacité à figer le passé dans tout ce qu’il a de plus miraculeux : des prix dérisoires, des tables collantes et, surtout, des affiches de bières désuètes en guise de décoration.

Décidés à trouver la plus authentique taverne qui soit, nous poursuivons cette évaluation approximative des plus prodigieux débits de boisson avec le bar Rocky, confrérie avenante située entre les métros Beaudry et Papineau.

AMBIANCE

Ça devient tranquillement un classique: en guise d’accueil fenestral, certaines des tavernes les plus mirobolantes du Québec nous tapissent des feuilles blanches avec des designs à couper le souffle dessus.

Celui-ci se mérite facilement une note de 5 étoiles.

À l’intérieur, le design des «affiches» promotionnelles est totalement différent, visiblement plus drabe et moins éclatant. On apprécie toutefois la continuité stellaire.

Malheureusement, en ce jour de semaine bien banal, pas de traces de ce bon vieux Michel Linteau ni de ce flamboyant duo que s’annonçait pour être Karo et Gerry.

Mais le party ne s’empêche pas de pogner pour autant. À la fois surprenante et réconfortante, la sélection musicale choisie par les piliers du bar ne manque pas de diversité.

Le moment est surréel, mais en même temps que résonnent les hits mélancoliques de notre légendaire Georges Hamel, on a droit à des gros plans du visage de Gilles Proulx à la télévision. On pourrait difficilement se sentir moins en 2018 que maintenant.

Avec une ambiance aussi contagieuse, pas étonnant que le staff du Rocky choisisse de laisser la porte extérieure grande ouverte, même s’il pleut solide et qu’il fait 2 degrés.

SERVICE

Si nous avons beaucoup apprécié nos expériences passées avec des serveuses toutes aussi courtoises les unes que les autres, il serait hypocrite de notre part de ne pas souligner notre fébrilité à l’idée de se faire servir par un homme – coquet, de surcroît. Après tout, l’esprit originel de la taverne impliquait une conversation d’homme à homme entre un tavernier digne de ce nom et un client chaud raide qui boit bière après bière pour éviter d’aller souper avec sa famille.

En ce sens, le bar Rocky nous ramène à cette époque fabulée que nous n’avons jamais connue, mais que nous respectons jusqu’à preuve du contraire. En ce mercredi soir pluvieux, notre serveur fait office de rayon de soleil, en nous traitant aux petits oignons et, surtout, en venant prendre notre commande exactement au moment opportun, soit à la seconde près où on se rend compte qu’il nous reste juste une gorgée dans notre bock.

Impossible de demander mieux.

ALCOOL

Le Rocky s’en tient majoritairement aux classiques, c’est-à-dire les produits Labatt et Budweiser. Pas besoin de grand chose d’autre pour être heureux : seulement une bonne vieille Lager qui ressemble à de la pisse bien moussée une fois transférée dans un bock.

PRIX DÉRISOIRE

Dans le périmètre bien élargi du centre-ville, vous ne trouverez pas de prix plus dérisoires qu’au Rocky. On parle ici d’un bock de 50 à 2$ et d’un petit pichet de 50 à 7$. Bref, avec un billet de 20$ pis du quêtage de quelques piasses à vos chums, vous pouvez être assez chaud pour pas pouvoir prendre votre char.

Côté quilles, certaines promotions sont tout simplement injustes pour la compétition, comme en témoigne cette facture trouvée par terre prouvant qu’une grosse 50 a été vendue au prix ridicule de 6$ à 19:26 un mercredi soir.

À faire laminer au plus vite.

Certaines tavernes se servent parfois de leurs tableaux promotionnels pour informer leur clientèle de leurs rabais.

Pas ici.

DÉCORATION/MOBILIER

En cette avant-veille de la Fête des morts, les décorations horrifiantes sont légion au bar Rocky.

Difficile de ne pas être terrifié à la vue de ces décorations effroyables.

La fine ligne entre le monstrueux et l’horrible


De cette juxtaposition entre toile d’araignée et art automobile nait une réflexion environnementale sur le joug du pétrole dans nos sociétés industrialisées. Au même titre que la proie prise dans les filaments de la toile, l’humain coure-t-il à sa perte en basant son économie sur les hydrocarburants?

Poser la question, c’est soumettre une interrogation.

Après le Taureau de Wall Street, voici le Pitbull du Village.

Relativement charmant, le bar lésine fortement sur son espace arrière. La marche jusqu’à la porte de secours semble très risquée.

PROPRETÉ

Mis à part ce sinistre et rebutant couloir, dans lequel nous avons évité de nous aventurer pour des raisons de salubrité et de volonté de poursuivre nos vies respectives, le Rocky respecte les règles de l’hygiène tavernière : rien ne pue à premier coup de nez, mais si tu t’approches la face sur le bord d’une table, tu peux sentir un mélange d’eau de javel et de houblon de longue date.

À notre grande surprise, les chaises n’ont pas de taches.

CLIENTÈLE

À l’image du nom de l’établissement, la clientèle s’avère très masculine, robuste et étalonnée. En d’autres mots, ceux qui aiment bien contempler les membres de leurs voisins d’urinoir seront aux anges ici.

Le flirt a toutefois des ramifications un peu plus subtiles chez certains gaillards de cette joyeuse faune. «Excusez-moi, êtes-vous graphistes?» nous demande un client, alors que nous commençons tranquillement à examiner les menus des restaurants du coin. Après une réponse négative de notre part, cet artiste retraité nous explique le fil de sa pensée. «Ha, excusez-moi! Je dis ça, car je vous voyais regarder les menus. Ça doit être une déformation professionnelle, car j’étais graphiste dans une autre vie…»

Quelques minutes plus tard, un autre gentilhomme âgé entre 43 et 51 ans nous aborde avec originalité. «Ça veut dire quoi ce message texte là?» nous demande-t-il, alors que nous lisons dans un anglais approximatif quelque chose comme «upcoming». Alors qu’il tente de comprendre ce que ça veut dire, il fait défiler sa conversation vers le haut, en prenant bien soin de nous montrer au passage quelques photos érotiques bien plaisantes.

Une fois ces deux convives partis, la soirée reprend son cours avec du gros Rachid Taha dans le tapis, suivi par un medley de David Bowie et des Rita Mitsouko.

Manifestement, il fait bon vivre ici.

TOILETTES

Chose certaine, on ne s’ennuie pas dans les toilettes du Rocky. En plus des nombreuses conversations fortuites qu’on peut y avoir, on peut également se délecter de son esthétique féline argentée.

Pour ceux qui ne l’avaient jamais appris, voici comment vous devez vous laver les mains.

Pour ceux qui ne l’avaient jamais appris, voici comment faire une job de peinture en s’en crissant le plus possible.

Pour des raisons que l’on ignore, les condoms viennent en batch de deux ici.

BOUFFE

Bien que plusieurs clients aient envie de se mettre quelque chose sous la dent, le Rocky offre malheureusement peu de choses à manger.

En attendant, ces petits péchés mignons nous suce-tentent quelques instants.

Après une analyse poussée des menus, autant au niveau graphique qu’alimentaire, nous nous rabattons sur le Pizza Saint-Laurent, chaleureusement recommandé par notre serveur courtois. Pour un peu plus de 40$, le deal réunissant 20 ailes de poulet, une pizza québécoise extra large et quatre litres de Pepsi (judicieusement remplacées par quatre ailes de poulet lors d’une ronde de négociations ardues au téléphone) est un nouveau classique des temps modernes.

En voici deux aperçus pour le moins appétissants.

RAPPORT À LA TECHNOLOGIE

Figé quelque part dans les années 80, le Rocky évite de trop se moderniser. Bref, comme quelques autres brillants endroits de la sorte, on offre un réseau wi-fi de base, mais avec le numéro de téléphone de la place comme mot de passe.

Autrement, le nombre de télévisions s’avère modéré et, mis à part le jukebox trop contemporain (un fléau qui envahit maintenant même les tavernes les plus authentiques de la province), les efforts technologiques s’avèrent inexistants.

Seule une prise branchée en hauteur nous rappelle qu’on ne chauffe dorénavant plus au charbon.

BILAN DE L’ÉVALUATION

Gaiement ivres, nous prenons soin d’écrire sur une napkin le résultat de nos différentes observations. Pour chacun des 10 critères, la taverne bénéficie d’emblée d’un total de cinq points, auxquels sont ajoutés ou retirés des points en fonction des motifs précédemment évoqués.

Bilan de l’évaluation : 78/100

BONUS : Une grosse baguette dans une boîte de carton (+1)

Une prise électrique qui retient une porte (+1)

Une activité qui demande un tant soit peu d’intelligence (-1)

Un autre élément décoratif HORRIFIANT (-1)

Une table de pool (-1)

Une table de pool commanditée par Labatt 50 (+1)

Ne pas pouvoir «fumer en arrière ni sortir» (+1)

Mettre 5$ dans les Joyaux félins (-5)

Gagner 11,45$ au Cri du loup (+11,45)

Avoir l’option de délaisser sa machine cinq minutes (-5)

Une offre d’emploi à ne pas manquer à quelques pas du bar (+1)

Note finale :  81,45%

Classement

Bar des chums : 92 %

Bar de nos aïeux : 86,49%

Bar Rocky : 81,45%

Gaspé Broue et Funki Munki : 78 %

Bar Dickson et Bienvenu Bar Salon : 77 %

La Chic Régal : 76,5 %

Taverne La-Paz : 76 %

La Remise : 71%

Bar Le Gagnant : 70 %

Brasserie Québécoise 2006 : 66 %

Bar 99 : 61 %

Bruno Sport Bar : 60%

VV Taverna : 49 %

Idéation et/ou photos : Olivier Boisvert-Magnen, Dany Gallant, Divan Viril et Mathieu Aubry.

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