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Les « tradwives » expliquées en 1 minute

Sa farouche revendication publique l’est, en revanche. Car là où, avant, être ménagère (traduction de « homemaker ») relevait de l’évidence circonstancielle et sociétale — peu d’autres options étaient disponibles —, le phénomène des tradwives introduit non seulement la notion d’un choix assumé, mais aussi celle d’une fierté défiante derrière ce choix.

Oui, je m’affaire à la maison toute la journée durant. Oui, je ne porte plus que des robes longues. Oui, je ne travaille pas, car le salaire de mon mari est amplement suffisant pour nous deux.

En quoi est-ce que cela vous regarde?

Un équilibre délicat

En beaucoup de choses, si l’on en croit la vague de critiques que suscitent constamment ces contenus, mais aussi ses dérivés. Parmi eux, la récente tendance de la stay at home girlfriend (ou « petite-copine à domicile ») où la narratrice énumère tout ce qu’elle accomplit pour son partenaire aux quatre coins de la maison tandis que celui-ci travaille.

« Ce que je vois, c’est davantage une demande de reconnaissance sociale », constate pour sa part Mélanie Millette, professeure agrégée et chercheure au Département de communication sociale et publique de l’UQAM. « [Ces femmes] ne sont pas nécessairement machiavéliques et stratèges. Et une demande de reconnaitre son choix de vie comme légitime n’est pas nécessairement une demande directement politique. »

Ces vidéos aux montages impeccables cacheraient-elles donc une volonté des tradwives d’être tout simplement appréciées et prises au sérieux dans leur féminité? Fort probablement. S’ajouterait à cela le désir de créer du lien entre semblables, ce qui s’observe notamment dans la section commentaires où de nombreuses tradwives s’encouragent, se complimentent et se défendent dans un solide esprit de sororité.

Est-ce toutefois suffisant à instaurer une dynamique saine? Mélanie Millette a ses doutes. « Moi, la grosse question qui me vient tout de suite à l’esprit, c’est celle de l’autonomie financière de la personne, s’interroge-t-elle. Je suis tout à fait en faveur de l’autodétermination des personnes. »

« Mais si on veut rester une citoyenne à part entière, autonome et avec une capacité d’agir, on ne peut pas s’amputer de sa capacité à agir sur le plan financier. »

Réécrire l’histoire

Mais qu’avait donc la femme des années 50 pour être si idéalisée? Elle était docile, pour commencer, mais aussi coquette, polyvalente, modeste et heureuse de servir son foyer dans la plus parfaite des abnégations. Il serait presque question ici d’un âge d’or où les femmes œuvraient d’un bout à l’autre de la maisonnée avec joie et sans jamais se plaindre.

Bonheur perdu ou fantasme total? Les textes de femmes publiés durant cette période nous informent d’une réalité bien loin du mythe.

Simone de Beauvoir elle-même écrivait dans Le Deuxième Sexe, en 1949, que « la dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des semblables ».

À cela vient s’ajouter la vérité plus terrible et bien moins révisionniste des États-Unis des années 50. Une période où « la force de travail était soutenue par des femmes blanches médicamentées et des femmes noires exploitées », tel que souligne sans ambages la tiktokeuse Domestic Blisters.

L’âge d’or de la ménagère parfaite adulé par les tradwives n’aurait donc tout simplement jamais existé.

« Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur. »

Autre lecture ambivalente : celle de la Bible, pourtant au cœur même du mouvement tradwives — car si quatre comptes sur cinq s’annoncent chrétiens, le cinquième ne le proclame juste pas à voix haute. Lorsque viendra le temps d’expliquer l’aspect de soumission, nombreuses utiliseront les versets 22 et 23 du livre des Éphésiens ouvert au cinquième chapitre.

« Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur. Car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est le Sauveur. »

Mais est-ce bien sage d’appliquer tout ce que l’on lit sans jamais rien interpréter à la lumière de notre société actuelle? Sébastien Doane, professeur en études bibliques et théologien féministe à l’Université Laval, se pose cette question.

« Une des grandes forces des textes bibliques, c’est que ça reste le portrait d’une culture très différente de la nôtre. Y confronter nos façons de faire et de voir peut nous aider à nous situer », estime-t-il.

« Mais lire la Bible comme un miroir où tu vois juste ce que tu veux y voir, c’est manquer une belle opportunité de grandir par la découverte de l’altérité. »

Une bonne illustration de lecture sélective serait le fameux passage d’Éphésiens que de nombreux profils tradwives citent en l’écartant des versets suivants, bien qu’il soit ensuite dicté à l’homme d’aimer sa femme au point d’y laisser sa vie — « [Et] vous maris, aimez vos femmes, comme Christ a aimé l’Église, et s’est donné lui-même pour elle ».

Résultat : en omettant de citer cette contrepartie masculine, la femme semble seule à souffrir du fardeau de l’amour inconditionnel et la dynamique de ces relations, telles que dépeintes sur TikTok, paraît injustement unilatérale.

Retour de bâton

Se pose alors la question de la raison d’être du mouvement : pourquoi existe-t-il? Pourquoi un tel engouement? Et pourquoi maintenant, surtout?

« Et quelle est la source de cet égocentrisme? J’ai l’impression que c’est le résultat de ces mouvements de femmes avec la condamnation d’à peu près tout ce qui est masculin comme étant mauvais, stupide, et oppressant […] », écrit d’ailleurs l’autrice Laura Schlessinger dans Vivre à Deux, Vivre Heureux, un livre de chevet célèbre chez les femmes traditionnelles.

De cette compréhension du féminisme comme d’un mouvement de dénigrement systématique de l’homme — et non de rééquilibrage d’un système historiquement inégalitaire, car patriarcal — se comprennent donc beaucoup de choses, dont le timing de cette fameuse tendance.

En effet, la pandémie a déréglé la balance travail-maison au point de pousser de nombreuses femmes au burnout et cette vulnérabilité les a rendu plus réceptives à l’idée d’un retour à un passé plus « simple ».

La bonne cible

Ce qui ouvre une dernière piste de réflexion loin des idéologies, mais proche de la santé mentale. Et si le mouvement tradwives était d’abord et avant tout une réaction de saturation? De lassitude? Et si le choix traditionnel drastique était en fait un choix de survie face aux charges mentales et attentes inatteignables qui pèsent sur les femmes en tout lieu et en tout temps?

Elles doivent être de bonnes mères, de bonnes partenaires, de bonnes employées, de bons modèles. Il leur faut incarner tout et rien : la douceur et la fermeté, la pudeur et la tentation. Et par-dessus tout : leur identité commence et s’arrête à leur capacité de travail.

Aurions-nous donc intériorisé le labeur comme une extension naturelle de nous-mêmes au point où la vision d’une personne refusant de s’y conformer soit insupportable?

Se pourrait-il aussi qu’en désignant le féminisme comme seule source de burnout existentiel, les tradwives se trompent d’ennemi? Soudainement, il ne s’agit plus d’un simple débat de valeurs, mais aussi de fatigue.

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