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À travers tes yeux

Revenir pour mieux repartir

Avec le documentaire « À travers tes yeux », Brigitte Poupart aide sa fille Fabiola à compléter son histoire.

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Depuis la réélection de Donald Trump en novembre, l’ouverture à l’autre est de moins en moins au goût du jour dans l’arène politique.

Même ici, les portes se referment sur les nouveaux arrivants et sur les réseaux sociaux, plusieurs Québécois de naissance se font allègrement inviter à « retourner dans leur pays ». Bref, le vent souffle dans le mauvais sens et l’on pourrait croire que le timing pour lancer un documentaire explorant les origines d’une Québécoise d’adoption est un brin contre-intuitif.

« C’est clair que certaines personnes vont interpréter le film politiquement », lance Brigitte Poupart, la réalisatrice, coscénariste et maman de la protagoniste d’À travers tes yeux devant une pittoresque salade niçoise.

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Brigitte et sa fille adoptive Fabiola partagent une histoire à la fois pleine de lumière et d’ombre : celle du retour à Haïti de Fabiola et ses retrouvailles avec sa famille biologique. Un projet qui s’est échelonné sur près d’une décennie avec comme objectif de réconcilier la jeune femme avec son identité fragmentée. Un film à la fois intime et ouvert sur l’autre qui relate toute la complexité de l’adoption à l’international à travers le regard de Fabiola.

Elle et Brigitte ont bravé ensemble le froid mordant pour parler d’adoption, mais aussi d’identités.

De l’autre côté de l’adoption

La genèse d’À travers tes yeux remonte à aussi loin que 2016.

Alors adolescente, Fabiola avait confié à sa mère éprouver de la difficulté à rêver et à se projeter dans le futur. Cette admission mettait des mots sur un malaise qui pesait sur les deux femmes. « On a tourné ce film ensemble pour être capables de se dire des choses qu’on ne se serait jamais dites autrement qu’à travers un objet d’art. Elle m’a fait pleurer en enregistrant ses narrations », explique Brigitte.

En entendant la révélation de sa mère, Fabiola sourit timidement.

« Je n’avais peut-être jamais mis de mots sur ces sentiments, mais je les éprouvais depuis longtemps », précise-t-elle.

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Trouver sa place dans sa propre famille est une tâche compliquée, encore plus quand on est une enfant adoptée. Parachutée à l’âge de trois ans dans un pays radicalement différent de celui qui l’a vue naître, Fabiola fait le chemin contraire dans À travers tes yeux pour comprendre d’où elle vient, rencontrer sa famille biologique et comprendre les circonstances entourant son adoption. « À l’époque, on est rentrés dans le processus d’adoption très rapidement, de façon naïve. Y revenir, ça nous a permis à toutes les deux de mieux comprendre et de mieux assimiler toutes ces années-là », raconte la maman.

Qu’est-ce que les deux femmes ont trouvé à Haïti après toutes ces années ? La vérité à propos des origines de Fabiola. Une maman biologique qui voulait savoir si sa fille était encore en vie en ne bénéficiant d’aucune information, pas même son âge ! Fabiola et Brigitte documentent aussi le parcours de plusieurs femmes en Haïti depuis le tournant du siècle, proposant un négatif de ce qu’aurait pu être la vie de Fabiola si elle n’avait pas été adoptée.

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Un manque de ressources et d’opportunités, une pauvreté parfois extrême et un trafic humain qui sévit en masse s’inscrivent dans les réalités qui ont incité la mère biologique de Fabiola à lui donner cette nouvelle chance.

D’un naturel discret, Fabiola choisit toujours méticuleusement ses mots pour qualifier le processus. « Je me connais et je me comprends vraiment mieux grâce à cette expérience. Ça me permet de pouvoir regarder plus loin. »

Haïtienne de naissance, Québécoise de destin

Bien qu’À travers tes yeux a eu l’effet réparateur escompté pour Fabiola, elle se considère toujours québécoise. « J’ai beaucoup apprécié rencontrer ma famille biologique et découvrir mes origines, mais, au final, je ne connais pas ces gens-là. C’est ici que j’ai grandi », affirme-t-elle.

À travers tes yeux n’est pas un film politique à la base, mais il ne se défile pas pour autant.

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« Ce n’était peut-être pas notre souci premier, mais oui, on avait un désir de montrer ce qui se passe dans un endroit où les femmes ont moins de chance qu’ici. Surtout dans ce contexte politique tendu où les femmes perdent leurs acquis. S’il y a quelque chose d’ouvertement politique dans le film, c’est ça », explique Brigitte.

Les deux femmes affirment qu’il existe un parallèle entre l’expérience migratoire et celle de l’adoption ; toutes deux impliquent un violent déracinement, un isolement et l’apprentissage de nouveaux codes à vitesse grand V. Fabiola s’implique d’ailleurs auprès des populations migrantes à la Maison d’Haïti.

Aujourd’hui âgée de 27 ans, Fabiola ne sait pas encore ce qu’elle va faire de sa vie, comme plusieurs autres jeunes adultes de son âge. À travers tes yeux n’a peut-être pas tracé un nouveau futur pour Fabiola, mais l’aventure lui aura donné des outils qui l’aideront à paver son propre chemin.

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« Elle a un talent inné pour le cadrage. Il n’y a pas beaucoup de directrices photo au Québec. Encore moins des femmes noires. Je la vois aller là-dedans si elle le souhaite », affirme Brigitte qui a d’ailleurs réalisé un film à la facture visuelle somptueuse l’an dernier, Où vont les âmes.

Maman sait de quoi elle parle, mais seule Fabiola détient la clé de son futur. Tout ce qui est sûr, c’est que dès le 6 février, celle-ci vous invite à remonter dans le passé en sa compagnie.

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