Logo
Bagarre virale à Repentigny

Repentigny : anatomie d’une bagarre virale

Un vieil homme au sol, une foule d’étudiants, quelques secondes de vidéo…

11 mars 2026
Publicité

« Monsieur, quelle version allez-vous raconter ? »

Une vidéo de quelques secondes suffit parfois à enflammer l’Internet. Celle qui circule depuis quelques jours sur les réseaux sociaux ne fait pas exception. On y voit un agent de sécurité d’un dépanneur et un élève de l’école secondaire L’Horizon s’agripper dans une altercation musclée, à Repentigny. Un deuxième étudiant intervient, bouscule le gardien qui chute lourdement après avoir reçu ce qui s’apparente à un coup de poing. Autour d’eux, une nuée d’adolescents filme la scène, téléphones levés, gagnée par cette étrange jubilation nerveuse que provoquent les incidents collectifs.

Publicité

La séquence fait rapidement le tour du web. Mais ce n’est pas seulement la violence de la scène qui retient l’attention. C’est ce que certains y projettent : l’image d’un groupe de jeunes, pour la plupart issus de l’immigration, s’en prenant à un homme seul, blanc et dans la soixantaine.

En quelques heures, l’incident quitte la rubrique des faits divers pour se transformer en symbole, brandi comme un drapeau dans les guerres culturelles qui font rage en ligne.

Les commentaires s’accumulent. L’effondrement du vivre-ensemble. L’échec du multiculturalisme. La décadence de l’Occident.

Ce matin encore, un chroniqueur évoquait l’impunité des mineurs face au Code criminel et se demandait s’il ne faudrait pas le réformer, devant ce qu’il présente déjà comme une nouvelle réalité : les banlieues, désormais théâtre de violences.

Publicité

Sur X, haut lieu de radicalisation algorithmique, la vidéo tourne en boucle, rejoignant d’autres séquences venues de Stockholm, Londres ou Florence. Cette fin de semaine, c’était Repentigny.

L’heure du lunch

Mardi midi, une semaine après l’événement, la cloche du dîner retentit dans l’école secondaire de 1 150 élèves. En quelques minutes, des vagues d’étudiants déferlent vers la station-service d’un petit strip mall en apparence banal. Mais à mesure qu’on s’approche, les indices s’accumulent. Des affiches interdisent les regroupements. D’autres placardent les visages de présumés voleurs. Les caméras scrutent. À l’entrée du Boni-Soir, on limite le nombre d’élèves admis à la fois, comme on le faisait autrefois à la pizzeria aujourd’hui abandonnée.

Publicité

Le commis du dépanneur, d’origine asiatique, confie avec fatalisme : « Chaque jour, c’est difficile. Et ce n’est pas le premier incident. Ça dure depuis longtemps… très longtemps. » La police est venue récupérer les images de surveillance, mais l’endroit donne l’impression d’une zone sous tension permanente.

Le gardien de sécurité au cœur de la tourmente, également concierge de l’immeuble, est absent. C’est JD qui le remplace aujourd’hui. « J’étais commis ici avant. Quand j’ai vu la crise que ça a créé, je me suis dit que je pouvais aider. J’ai mes cartes du BSP (Bureau de la sécurité privée) », explique-t-il en laissant entrer les premiers étudiants au compte-gouttes.

Publicité

« On peut le comprendre. Avec tout ce qui est arrivé, il ne sait plus s’il veut revenir », ajoute JD en parlant de son prédécesseur.

Devant la porte, les élèves attendent leur tour en échangeant avec JD. Hoodies noirs, coupes brocoli, « wesh » qui fusent, vape à la main. Certains ressortent avec des bonbons, narguant leurs camarades qui jeûnent pour le ramadan. Une école secondaire en 2026. Le soleil brille, l’esprit n’est pas à la bagarre.

Un contexte tendu ?

Pourtant, les frictions entre marées d’élèves et commerces voisins à l’heure du midi ne datent pas d’hier. Là où il y a des adolescents, il y a de l’adolescence. Ce qui change aujourd’hui, c’est que chaque incident possède désormais le potentiel de devenir un spectacle diffusé à travers la planète.

Il suffit qu’un seul téléphone soit levé pour qu’Internet y reconnaisse le reflet de ses propres inquiétudes.

Publicité

La région de Repentigny, longtemps archétype de la banlieue tranquille de classe moyenne, se transforme. Les profils changent, les quartiers se redessinent. Une transition qui nourrit parfois tensions et méfiance, comme l’avait déjà illustré l’intervention policière tragique impliquant Jean-René Junior Olivier en 2021.

Les données racontent toutefois une autre histoire. En 2022, Statistique Canada classait Repentigny au 304e rang sur 330 villes pour l’indice de gravité de la criminalité, parmi les plus faibles au pays. Le Service de police de la Ville de Repentigny rapporte même une baisse d’environ 12 % des délits criminels en 2023 par rapport à l’année précédente, évoquant dans son bilan de 2024 le maintien d’un environnement « calme et sécuritaire » à Repentigny, sans signaler de flambée de criminalité.

Publicité

L’étincelle comme point de départ

Si tout le monde semble avoir sa version, même ceux qui n’étaient pas là, un groupe d’étudiantes ayant assisté à la scène au premier rang accepte de me raconter la leur. Selon elles, ce que la vidéo ne montre pas, c’est ce qui s’est passé quelques minutes plus tôt.

Selon leur récit, tout aurait commencé par une dispute au téléphone entre un couple de secondaire 3. Au fil de l’échange, l’étudiante aurait répété à plusieurs reprises le mot en N à son copain. La nouvelle circule vite, enfle et traverse l’école. Un groupe d’étudiantes racisées aurait alors voulu la confronter, la suivant jusqu’au dépanneur.

En quelques instants, une petite foule se forme, attirée par l’odeur de la bagarre.

Se sentant menacée, la jeune fille se réfugie dans le Boni-Soir et demande au concierge de la protéger.

Publicité

C’est à ce moment que le garçon que l’on voit dans la vidéo, appelons-le D., arrive devant le dépanneur. Selon plusieurs témoins, dont sa copine, il voulait entrer pour acheter quelque chose à boire, peut-être aussi tenter de calmer le jeu. Difficile à dire. Les étudiantes rencontrées assurent toutefois qu’aucun garçon n’oserait s’en prendre à une fille, de peur d’être aussitôt condamné par les autres.

Le concierge, croyant qu’il faisait partie du groupe cherchant à atteindre l’élève réfugiée, lui bloque l’entrée. « Sors, sors ! », aurait-il lancé. La discussion s’envenime. L’homme attrape le garçon par le collet. D. lui aurait répondu : « Refais donc ça pour voir. » Le concierge recommence. Les téléphones étaient déjà brandis. La scène qui deviendra virale commence.

Publicité

« Ça n’avait aucun rapport avec le monsieur, c’est un malentendu qui a dégénéré », insiste l’une des étudiantes. Elles le décrivent comme quelqu’un de « ben smatte », même si les jeunes lui tapent parfois sur les nerfs. Selon elles, la diffusion de la vidéo a simplifié l’histoire. Elles déplorent que plusieurs publications aient coupé la vidéo pour ne montrer que l’adolescent noir face à l’homme blanc, accusant certains médias de vouloir mousser le débat public et d’alimenter la charge raciale déjà hautement inflammable de la scène.

Publicité

« Les deux sont dans le tort, mais D. et les autres n’auraient pas dû aller plus loin », résume l’une d’elles. Elle affirme que le concierge regretterait aujourd’hui de ne pas avoir simplement verrouillé la porte. Les étudiantes disent avoir de la peine pour lui. « Il n’avait pas à se faire bousculer comme ça. »

Mais, racontent-elles, D. se retrouve maintenant chez lui, visé par des mesures disciplinaires, tout en étant devenu la cible d’insultes racistes en ligne. « Même ses parents se font attaquer. »

Sans surprise, la rixe est devenue le sujet de toutes les conversations à l’école. Et quand on demande de quel côté penche l’opinion, la réponse tombe sans hésiter : « Tout le monde prend pour l’étudiant. »

La perspective d’une commerçante

Émilie Fournier occupe un local commercial au deuxième étage du petit centre. Pour elle, le concierge a posé un geste courageux en aidant la jeune fille à se réfugier.

Elle le décrit comme un homme doux et discret, peu porté sur l’attention, profondément ébranlé par l’ampleur médiatique de l’affaire.

Publicité

La commerçante critique l’inaction de la Ville et des forces policières. « Ça fait des années que ça brasse ici. Mais depuis deux ans, à l’heure du midi, c’est rendu une vraie garderie. »

Elle reconnaît que le sujet est délicat. La vidéo circule maintenant bien au-delà du quartier et certains s’en servent déjà comme preuve de l’échec du multiculturalisme.

« C’est difficile d’en parler. Ça fait 38 ans que j’habite ici et le quartier a beaucoup changé. C’est devenu très multiculturel. Oui, il y a parfois du racisme. Mais le vrai problème, selon moi, c’est surtout l’environnement scolaire, qui a toujours eu une réputation difficile. »

Publicité

Un calme fragile

Cinq voitures de police se relaient dans le petit stationnement. Deux agents sont sur place, leur attitude étonnamment détendue. Ils discutent avec les jeunes, plaisantent, semblent avoir pris le rôle de confidents plutôt que de figures d’autorité. Manifestement, à les voir distribuer des TimBits, leur mission n’est pas de serrer la vis, mais plutôt de faire redescendre la pression.

Selon les étudiants sur place, l’école traînerait effectivement une réputation difficile. Pourtant, les mêmes élèves assurent que l’année scolaire était jusqu’ici plus calme que la précédente, marquée par plusieurs bagarres. « C’était vraiment mieux cette année… à part cette histoire. »

Publicité

La jeune fille au cœur de l’incident initial, elle aussi emportée dans une tempête de rumeurs en ligne, serait en voie de changer d’école, toujours selon les témoignages récoltés devant le dépanneur.

La cloche du retour sonne à nouveau. Dans le flot d’élèves qui repart vers l’école, j’entends deux étudiants lancer : « Ça aurait été plus drôle si on avait attaqué le p’tit Chinois. T’sais, y nous a déjà couru après avec une batte de baseball. »

Le ton est mi-blagueur mi-provocateur. N’empêche, la violence du propos surprend.

Publicité

L’incident dans la machine

Depuis l’incident, la mécanique institutionnelle suit son cours. Selon plusieurs informations, les élèves impliqués ont été suspendus. Le maire Nicolas Dufour, très actif sur les réseaux sociaux, a adressé un message aux parents. Le Service de police de Repentigny a diffusé une lettre à la communauté. Certaines étudiantes rencontrées seront apparemment interrogées par les enquêteurs.

Dans la foulée, le député péquiste en matière d’Éducation, Pascal Bérubé, a annoncé que si élu, son parti ferait de la lutte contre la violence en milieu scolaire une priorité, notamment en durcissant les sanctions et en lançant une nouvelle enquête nationale sur le phénomène.

Publicité

Il n’est pas difficile d’imaginer que plusieurs intervenants du milieu de l’éducation y voient le symptôme d’un malaise plus large qui traverse écoles et espaces publics. Plusieurs données récentes vont d’ailleurs dans ce sens.

Un rapport pointe une montée de l’intolérance et des propos agressifs envers le corps enseignant.

Publicité

Selon des sondages syndicaux et des données de la CNESST, plus d’un professeur sur deux affirme avoir subi une agression depuis la rentrée 2024-2025, tandis que les réclamations pour actes de violence ont bondi d’environ 80 % en quelques années. L’Institut de la Statistique du Québec observe aussi une hausse des comportements problématiques chez les élèves du secondaire, qui débordent parfois jusque dans les commerces voisins des écoles.

Publicité

Mais entre une bagarre de dépanneur, même intergénérationnelle, et le déclin de l’Occident, il y a tout un monde. Sur Internet, cet espace tend toutefois à disparaître. Les plateformes ne cherchent pas la complexité. Elles cherchent des images capables de condenser des angoisses collectives. Et celle-ci remplit parfaitement cette fonction.

La vidéo dure quelques secondes à peine. Mais en ligne, certains y voient aussitôt surgir le spectre d’un choc entre communautés. Dans ce face-à-face parfait pour les réseaux sociaux, ces adolescents se retrouvent projetés au cœur d’un débat houleux sur l’immigration, la sécurité et le vivre-ensemble, une spirale de récupération politique dont ils ne contrôlent ni le récit ni l’ampleur.

La scène telle qu’on la voit demeure troublante. Mais les interprétations qui se multiplient autant en ligne que dans certains médias en disent peut-être davantage sur les inquiétudes de l’époque que sur l’événement lui-même.

« Monsieur, quelle version allez-vous raconter ? », demandait une étudiante.

Publicité

Ce qui s’est réellement passé reste suspendu entre les défis ordinaires d’un dépanneur pris d’assaut à l’heure du midi et les fantasmes numériques d’une société avide de fractures.

Car entre un événement et l’histoire qu’on décide d’en faire, c’est souvent là que tout dérape.

Commentaires
Vous voulez commenter?
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
ou
Aucun commentaire pour le moment.
Soyez le premier à commenter!

À consulter aussi

Publicité
Publicité