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Pourquoi les gens trippent sur le gooning?

Dissocier via la sexualité : tendance ou triste réalité? 

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L’autrice est sexologue. Pour encore plus de conseils éclairés, visitez son compte Instagram et son blogue La Tête dans le cul.

Lors de mes recherches pour dénicher les tendances sexus de 2026, un terme est revenu à de (très) nombreuses reprises : gooning. Déclaré « fétiche de l’année 2026 », ce kink consiste à faire des séances masturbatoires d’assez longue durée pendant lesquelles on s’abstient volontairement d’avoir un orgasme. Cela permettrait de créer une forme de transe érotique dans laquelle la personne se laisse porter par un plaisir qui peut durer des heures.

C’est, en quelque sorte, une longue séance de edging, c’est-à-dire reculer le plus possible le moment où l’on atteint l’orgasme, par exemple en retardant l’éjaculation jusqu’à ne plus pouvoir se retenir.

Cette méthode donnerait des orgasmes décuplés.

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Par contre, le gooning n’a pas pour but d’avoir un orgasme à la fin (même si c’est possible), mais plutôt d’atteindre un état de conscience modifié qui fait qu’on se masturbe de façon complètement désinhibée, en se perdant dans le moment présent jusqu’à déconnecter de la réalité. Le tout est souvent accompagné d’une consommation de pornographie nichée assez effrénée, mélangeant diverses sources autant visuelles qu’audio, par exemple. De mes petites observations en clinique (je n’ai pas eu 1 000 cas non plus), c’est un comportement de lâcher-prise total pour se laisser prendre en charge et être entièrement absorbé par la porno et le plaisir sexuel qu’on retire de cette masturbation plus qu’intense.

UNE POPULARITÉ MONTANTE

Comme le résume bien le site sexu Joyful Couple : « Si le edging est une question de contrôle, le gooning est une question de reddition. » Bref, dans cette pratique, la personne se soumet et capitule. L’expression viendrait d’ailleurs du mot « goon » (stupide), supposant qu’on devient dumb and numb à force de s’enfoncer dans le plaisir. On l’utilise aussi un peu à la blague pour parler d’une obsession, pas nécessairement sexuelle, pour un sujet, un objet ou une personne. En ce moment, les gens pourraient dire qu’ils goonent sur Heated Rivalry. Genre. (Moi avec! OMG, cette série.🤩)

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En plus d’être une catégorie de porno (of course!) et une sous-culture sur le web, le gooning n’est pas sorti de nulle part. Il est issu des communautés queer (comme bien des affaires avant qu’elles ne débarquent dans le monde hétéro) et était déjà bien présent en ligne depuis un certain temps. Par exemple, en 2023, on rapporte que Google a enregistré une montée de 778 % des recherches sur ce mot au Royaume-Uni seulement. Est-ce que ça veut dire que tout le monde le fait ? Ben non. Mais ça reste quand même intéressant de se pencher sur le phénomène.

Voici donc mon analyse à 130 piasses.* (Et aussi parce qu’il y a assez peu d’études effectuées sur le sujet à l’heure actuelle.)

L’ENVIE DE SE PERDRE

D’abord, répétons-le : le monde va pas ben. Dans le sens de la planète, de la société, mais aussi des gens. Vous et moi, là. La santé mentale de nombreuses personnes est affectée autant par le climat socio-politique déprimant que par l’état de l’environnement, en passant par le coût de la vie qui n’a pas d’allure. Pour moi, cet intérêt pour le gooning me semble la suite logique à toutes les tendances comme delulu is the solulu (la désillusion est la solution), bed rotting (pourrir dans son lit), brain rot (laisser pourrir son cerveau), smutten (fantasmer et s’imaginer que les histoires d’amour de shows de télé et films romantiques deviennent réalité) et le nombre de fois où les gens utilisent le mot « dissociation » à toutes les sauces sur TikTok. Je crois aussi que ce n’est pas pour rien que l’engouement autour des pratiques BDSM est en hausse. Celles-ci peuvent amener une forme d’évasion, un espace de jeu où l’on peut s’échapper du quotidien et, dans certains contextes et selon certaines pratiques, atteindre des états de conscience modifiée.

Pour moi, c’est le signe que les gens ont besoin d’un solide break.

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Vouloir se changer les idées, quitte à se perdre dans un moment de romance pour les un.e.s, le doom scrolling pour les autres ou, pourquoi pas, la porno ou le gooning pour celleux qui restent ? You do you, comme on dit.

UN RISQUE DE DÉPENDANCE

Pour revenir au gooning, en considérant le temps qu’on passe sur nos écrans, il n’est pas vraiment étonnant qu’un tel engouement se produise : la porno est déjà omniprésente dans nos vies (qu’on le veuille ou pas) et elle est hyper accessible. En quelques clics, il est possible de trouver son bonheur et plus encore. On le voit souvent en clinique, d’ailleurs : les gens qui se disent accros aux contenus pour adultes vont souvent connaître une gradation dans leur consommation, passant de contenus assez softs/traditionnels à des éléments plus hards ou aux thématiques plus spécifiques. Et, comme toute dépendance, le besoin d’augmenter l’intensité se fait sentir, la fréquence, etc. Pas surprenant que le gooning s’invite dans le portrait.

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Évidemment, je l’ai dit : il y a un risque de devenir accro. Déjà que la dépendance à la porno s’accompagne souvent de plusieurs enjeux comme une diminution de l’imaginaire érotique, des difficultés érectiles, des problèmes à ressentir du désir et de l’excitation face à son, sa ou ses partenaires.

Il peut devenir difficile de réussir à s’exciter sans ces stimuli visuels forts, surtout quand on est habitué.e d’y consacrer des heures et d’augmenter l’intensité.

Il peut s’avérer difficile de revenir à un type de stimulation moins immodéré, disons, et d’y prendre autant de plaisir. Et ça, c’est sans oublier l’anxiété de performance qui peut s’installer quand on arrive pour « performer » comme on l’imagine dans sa tête et que… ça ne fonctionne pas.

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PLAISIR SOLO OU FUITE ?

Comme toute tendance, il faut prendre le tout avec un grain de sel. Ce n’est pas parce qu’il a été nommé « fétiche de l’année » que vous êtes passé à côté de quelque chose ou que c’est à essayer absolument. C’est un trend qui s’inscrit bien dans notre relation aux écrans et aux contenus en ligne qui résultent souvent en une hyperstimulation qui, à la longue, peut devenir épuisante, même si elle permet aussi de fuir. C’est également un indicateur de l’influence que peut avoir la porno sur les sexualités.

Toutefois, plutôt qu’être une sexualité qui connecte aux autres, le gooning semble, au contraire, axé sur une forme d’individualisation extrême du plaisir sexuel (même si le gooning peut également se faire à deux ou à plusieurs, évidemment). Généralement, la tendance met surtout de l’avant une recherche de plaisir en solo assez révélatrice. Ou est-ce plutôt un oubli total de soi ? Un lâcher-prise qui fait qu’on existe plus pour une période de temps précise ?

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Ajoutons à ça que c’est de moins en moins facile de connecter, dater, de sortir de sa bulle pour aller vers l’autre, et ce, même si on sent un (très!) grand besoin de contacts et d’échanges ainsi qu’une grande quête de sens. Le gooning est-il une forme d’évitement de soi et des autres ? Une sorte de fugue dissociative d’un monde trop déprimant pour continuer à le (et se) regarder en face et avec lucidité ?

On s’entend; ce ne sont que des hypothèses que je lance comme ça. Je n’ai pas de réponses claires, mais je suis curieuse de lire les futures études sur le sujet. Parce qu’on vit dans une ère particulière et que, selon moi, les sexualités sont toujours le reflet de quelque chose de plus profond. Ou… c’est simplement moi qui fais du gooning avec mes propres réflexions sur le sujet. Qui sait ? 🙃

*Le tarif régulier à l’heure d’un.e sexologue à la clinique où je travaille. 🙆‍♀️

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