Mediafugees : une voix pour les réfugiés

Entrevue avec Camille Teste, cofondatrice du webmagazine franco-québécois Mediafugees

Des réfugiés, on en parle pas mal depuis quelques années. Mais qui leur laisse la parole?

C’est l’intéressante question que s’est posée Camille Teste (qui collabore aussi à URBANIA) lors de son passage comme journaliste au Liban il y a quelques années. En observant la situation des réfugiés palestiniens et de la couverture médiatique qu’on en faisait, elle et son ami Nassim Sari ont eu envie de leur donner une voix, une plateforme pour qu’ils puissent s’exprimer directement. C’est ainsi que Mediafugees est né.

Camille, peux-tu m’en dire plus sur ton expérience au Liban et comment ça t’a menée à cofonder Mediafugees?

J’y étais comme journaliste pour couvrir des questions de société et j’ai été choquée du nombre astronomique de réfugiés palestiniens et syriens qui se trouvaient là-bas. Il y a des camps qui sont là depuis trois générations! C’est donc la première raison qui nous a donné envie à mon ami Nassim Sari, avec qui j’avais étudié en France et qui se trouvait à ce moment à étudier au Liban, et à moi, de fonder un média expérimental qui allait donner toute la place aux réfugiés.

Tu dis que c’était la première raison. Il y en avait donc une deuxième?

C’est impossible d’avoir une réflexion intéressante sur un sujet si on n’a pas le point de vue du principal concerné.

En effet, quand je suis rentrée en France, je me suis rendue compte à quel point la couverture médiatique sur les réfugiés était caricaturale. On ne les laisse pas parler, et selon moi c’est impossible d’avoir une réflexion intéressante sur un sujet si on n’a pas le point de vue du principal concerné! Je ne place pas tous les médias dans le même panier, mais la plupart laissent peu de place aux immigrants qui veulent raconter leur histoire. L’impression que ça laisse, c’est qu’ils sont une masse et non pas des êtres humains avec un passé, une histoire. Toute les nuances, la complexité de ces questions, de qui ils sont, sont laissées de côté. Cette peur de « l’immigrant » dans le public, elle vient en partie de là. C’est pour ça qu’on a eu envie de donner à la population un accès direct à leur parole. Mediafugees était donc un moyen pour que les gens qui ont envie de dire quelque chose puissent enfin le dire, et de la façon qui leur plaise.

Médiafugees est une plateforme franco-montréalaise. Nassim est resté à Marseille et toi tu es venue au Québec. Qu’est-ce qui t’a donné envie de venir ici?

Une des raisons, c’est que de l’extérieur, le Québec semble ouvert à l’immigration et je voulais voir ça de l’intérieur. Tout semble faciliter l’arrivée de l’étranger: les structures, la culture, etc.

Et de l’intérieur, est-ce que ça correspondait à l’image extérieure que tu avais?

En tant que personne blanche, privilégiée, je n’ai pas vu de différences. Mais en discutant avec des gens moins favorisés, racisés, j’ai réalisé que ce n’est pas toujours facile. Il y a souvent cette impression de s’être fait flouer. L’anniversaire de la mort de Freddy Villanueva en est un exemple. Mais être réfugié, ou même immigrant racisé, ce n’est jamais simple.

Et as-tu vu une différence dans la perception des réfugiés entre la France et le Québec?

Comme je dis, c’est difficile partout. Par contre, je pense que le Québec a peut-être avantage à s’enrichir des autres cultures, ne serait-ce que par besoin économique. Et en France on a beau être le pays des « droits de l’homme », ça fait quand même longtemps que l’étranger est vu comme un étranger, un ennemi potentiel à la culture, à la France d’antan. Il y a même un tabou dans l’appellation des Noirs, là-bas. Les gens sont incapables de dire autre chose que « blacks » pour parler d’un Noir, par exemple!

Comment quelqu’un peut-il être publié dans Mediafugees? Faut-il forcément être réfugié?

On veut montrer que l’exil, ce n’est pas quelque chose de nouveau. Il y a toujours eu des gens exilés et on l’oublie.

Nous essayons de recruter par le biais de Facebook et de ses groupes de solidarité. Je dirais qu’on n’a pas besoin d’avoir le statut de réfugié, parce que ce n’est pas toujours facile de l’obtenir, mais il faut au moins être immigrant, exilé. Par exemple, quelqu’un peut réussir à venir ici sans avoir le statut de réfugié puisqu’il a de la famille, mais qui vit quand même des difficultés d’adaptation! Et l’important c’est de savoir qu’on ne se limite pas au présent.  Par exemple, l’histoire en vedette cette semaine, c’est celle de Tania Marcotty Dolenga, une dame de 88 ans qui raconte comment elle a dû, enfant, s’exiler de sa Russie natale après la révolution bolchevique. C’est important parce qu’on veut montrer que l’exil, ce n’est pas quelque chose de nouveau. Il y a toujours eu des gens exilés et on l’oublie. Au Québec, on peut penser aux Irlandais, qui fuyaient la mort et la misère. À la base, il n’y a pas de pays intrinsèquement épouvantable, il faut s’en rappeler! La Syrie, par exemple, est un pays magique avec une histoire extraordinaire, mais à force de le réduire le à une guerre, on oublie qu’il y a toute une histoire derrière.

Qu’est-ce qu’on souhaite à Mediafugees pour l’avenir?

Beaucoup de choses! Premièrement que ça soit davantage lu afin que les gens découvrent des PERSONNES, pas juste des exilés, et qu’ils développent une plus grande empathie envers eux. On espère aussi que le projet va pousser les grands médias à couvrir d’une autre façon la question des réfugiés. Même si ce n’est jamais simple pour un journaliste de couvrir ce genre de situation correctement, la moindre des choses, c’est de ne pas parler à la place des gens. Les journalistes ont un pouvoir immense, et s’ils dépeignent mal une histoire, ça influence tout un peuple. Et finalement, ce qu’on aimerait vraiment, c’est qu’éventuellement un ou plusieurs individus réfugiés reprennent le webmagazine, ou du moins, que quelqu’un veuille s’impliquer au-delà de la rédaction d’un texte. Selon nous, ce serait une suite logique et cohérente!

*Le webmagazine est un média associatif qui vit grâce aux dons. Si vous voulez aider à rémunérer des journalistes réfugiés ou à faire grandir le magazine, c’est par ici

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