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N’en déplaise aux enthousiastes de Dubmatique et de Third Eye Blind, les années 1990 n’étaient pas belles. Voilà, c’est dit.
Vos lunettes nostalgiques n’y changeront rien : le contreplaqué et la mélamine régnaient sur les chaumières qui elles, étaient encombrées de babioles que la technologie a aujourd’hui rendues caduques. Vous rappelez-vous des machines à carte de crédit analogues qui servaient à en imprimer le numéro sur un reçu papier ? Elles ont émergé des oubliettes de ma mémoire comme un souvenir malaisant d’école secondaire pendant le visionnement de la nouvelle série de Martin Matte, Vitrerie Joyal.
Le créateur des Beaux malaises nous a habitués à un humour grinçant et pince-sans-rire, sur scène comme à la télévision. Sans trop s’éloigner de cette formule gagnante, Vitrerie Joyal propose aussi un regard introspectif et mélancolique sur une période de sa vie visiblement encore douloureuse. Campée à l’automne 1995, la série revient sur des années esthétiquement et symboliquement laides où la transition entre la vie analogue et numérique, propulsée par la révolution informatique, s’apprêtait à créer un gouffre générationnel aux dimensions encore inégalées.
Vous allez en rire un coup, mais vous n’en sortirez peut-être pas indemne. La franchise du regard de Martin Matte sur son passé viendra peut-être raviver de vieilles blessures.
Librement inspirée de sa propre vie, Vitrerie Joyal raconte l’histoire d’un patriarche et entrepreneur de la vieille école (interprété par Matte lui-même), qui peine à s’adapter au changement d’époque, tant sur le plan personnel que professionnel. Alors que son entreprise bat de l’aile, André Joyal doit naviguer entre le désir de sa femme (Marilyse Bourke) de retourner au travail et les ambitions de ses fils (Pier-Luc Funk et Pierre-Yves Roy-Desmarais), qui s’écartent des plans qu’il avait pour eux.
Bon. Vous me direz que l’homme cinquantenaire qui peine à s’adapter aux changements sociaux est une idée vieille comme le monde et vous aurez raison. Sauf que l’intimité du regard de Martin Matte sur un personnage qui incarne essentiellement sa vision de son propre père est nouvelle et douloureuse.
André Joyal est à la fois un tyran à la petite semaine qui se complait dans l’illusion du contrôle absolu, et un homme rongé par une anxiété sournoise qu’il s’efforce d’ignorer. Il a l’impression que le succès ou l’échec de l’entreprise sur laquelle il a bâti sa vie repose entièrement sur ses épaules. Et pour un entrepreneur local, c’est souvent le cas.
Personne n’est aussi fier de sa vitrerie que lui. Personne ne veut autant que ça fonctionne que lui. Les conseils de ses proches et employés sont tous subjugués par son intuition et l’intuition, parasitée par un stress financier grandissant.
C’est tragique, mais c’est drôle aussi. Parce que le stress pousse André Joyal à commettre toutes sortes d’excès. Notamment, une litanie de jurons aussi créatifs qu’obscènes, enchaînés avec autant d’éloquence que d’irritation après un appel téléphonique cataclysmique ou la remise d’un petit cadeau savamment emballé pour le maire de Laval pas-Gilles-Vaillancourt (Marcel Leboeuf).
André Joyal est un homme qui ne fait pas les choses à moitié. Il reste plus grand que nature, même au bord du gouffre.
J’ai ri plusieurs fois pendant mon visionnement de Vitrerie Joyal, mais moins que je ne l’aurais cru. Et ce n’est pas une mauvaise chose. On est dans un registre beaucoup plus riche que la simple comédie ; on est dans l’exorcisme des fantômes du quotidien.
Bien que l’univers de Vitrerie Joyal tourne autour d’un homme, Martin Matte n’est pas le seul à y briller. La distribution complète contribue à la richesse du récit.
Un point faible à la série serait toutefois la longueur de certains gags. Les situations qui s’étirent sont bien sûr une dimension de l’humour de Martin Matte, mais elles sont parfois minces en humour. Prenez par exemple ce gag autour de ladite machine à carte de crédit : la blague tourne autour du fait que le processus de paiement par crédit était démesurément long en 1995, mais elle continue bien après qu’on a fini de rire.
Dans Vitrerie Joyal, Martin Matt démontre son amour pour les situations du genre, mais ça se fait parfois au mépris du rythme.
On y rit aussi beaucoup de l’humour gras et sexiste de l’époque. Parfois même trop. Il y en a BEAUCOUP, et à certains moments, ça devient mince après qu’on ait prononcé un troisième « ç’a pas de bon sens » et un deuxième « ben oui, c’t’ait de même » dans la même scène.
Loin de moi l’idée de douter que Martin Matte dénonce systématiquement les mœurs de l’époque, mais il en donne parfois plus que le client en demande. C’est comme s’il n’avait pas totalement confiance dans l’aspect dramatique de sa série qui, à mon avis, est ce qu’elle fait de mieux.
Sinon, Vitrerie Joyal est une série qui regarde le passé avec un certain courage, dans tout ce qu’il a de bon, comme dans ce qu’il a de mauvais. Vous y retrouverez des souvenirs enfouis à divers degrés de profondeur — de Counting Crows à Francine Raymond —, mais jamais on a le goût de revenir en arrière. Vitrerie Joyal met plutôt en lumière le chemin qu’on a parcouru depuis et provoque une belle tristesse.
Socialement, émotionnellement, technologiquement. Une vie semi-enchantée dont on devrait être quand même fiers.
Notamment, François Chénier, qui y incarne Gaston Veilleux, un vendeur aussi habile que spectaculairement sexiste. Avis de traumavertissement pour ceux et celles que ça concerne, il déballe toute la litanie de blagues et de commentaires déplacés du mononcle que vous n’invitez plus aux réunions de famille. Bien qu’il soit entouré de personnages féministes qui lui répondent vertement, Gaston verse dans une caricature qui prend souvent beaucoup de place, même si elle s’appuie sur un stéréotype bien réel.
L’un des personnages féministes de Vitrerie Joyal, Josée Côté, est interprété par nulle autre que Florence Longpré. Ambitieuse, incisive et pragmatique, elle ne verse jamais dans le stéréotype de la femme carriériste et sans cœur. Sans qu’elle ne soit ouvertement émotive, on sent que le destin de la vitrerie est extrêmement important pour elle aussi. Josée est, à bien des égards, la patronne dont l’entreprise aurait besoin.