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Bon, bon, bon. Les libéraux de Mark Carney ont récemment déposé un projet de loi visant à restreindre l’accès des moins de 16 ans aux réseaux sociaux. L’idée n’est pas nouvelle. Depuis quelques années déjà, plusieurs gouvernements occidentaux cherchent à encadrer davantage la présence des jeunes en ligne. L’Australie a adopté une législation similaire, la France et le Royaume-Uni envisagent aussi différentes formes de restrictions et de vérification d’âge pour les mineurs sur les réseaux sociaux.
Je trouve ça fucked up.
Partout dans le monde, nous assistons à une érosion graduelle des droits liés à l’accès à Internet, à l’anonymat et à la protection de la vie privée numérique. Chaque fois, l’argument est sensiblement le même : il faut protéger les jeunes contre les contenus sexuels ou violents, contre l’intimidation, contre la désinformation, contre eux-mêmes, parfois.
Je comprends toutes ces inquiétudes et je ne ferai pas semblant que les réseaux sociaux sont un paradis sur Terre. Les dernières années nous ont montré qu’ils peuvent contribuer à toutes sortes de problèmes dans le développement des jeunes : anxiété, troubles alimentaires, troubles de l’attention ou encore radicalisation de certains individus. C’est bon, j’avais noté.
J’éprouve tout de même un immense malaise par rapport à cette idée voulant qu’interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans soit une réponse adéquate à ces problèmes. D’abord parce qu’il me semble évident qu’une telle mesure serait extrêmement difficile à appliquer. Chaque fois qu’un gouvernement tente de restreindre l’accès à quelque chose ou à un espace, les jeunes trouvent rapidement des moyens de contourner les obstacles.
On le voit déjà dans le monde physique : allô, la bière et les cigarettes au dep », la droye, les sorties dans les bars et l’accès à des véhicules de promenade. Donc, vous pouvez être sûrs que les jeunes vont aussi trouver une façon de contourner les lois dans le monde virtuel. Après tout, les VPN existent. Les faux comptes, tout comme les fausses cartes, existent. Les comptes partagés existent.
Let’s be real, les adolescents sont souvent beaucoup plus débrouillards en matière de technologies que les adultes qui cherchent à les encadrer.
Mais surtout, pour faire respecter ce genre de loi, il faut généralement mettre en place des mécanismes de vérification d’identité de plus en plus intrusifs. Et c’est là que je décroche.
Eille, on peut-tu arrêter de dérouler le tapis rouge pour l’ère du technofascisme ? Un semblant de résistance serait apprécié, merci.
Nous vivons déjà dans un monde où les grandes entreprises technologiques ÉTRANGÈRES accumulent des quantités astronomiques de données sur nos comportements. Un monde où chaque clic, chaque déplacement, chaque achat laisse une trace. Alors, quand j’entends parler de nouvelles mesures de contrôle, je vois très bien où ça s’en va.
Ne vous surprenez pas si on finit par basculer dans un monde où chacun devra constamment prouver qui il est pour avoir accès à l’espace public numérique, censé être démocratique.
Ne vous étonnez pas quand ces mesures serviront ensuite à justifier l’implantation de l’équivalent du système de crédit social numérique chinois chez nous.
Ce qui me choque en outre dans la conversation entourant la protection des jeunes sur Internet, c’est qu’elle semble toujours partir du principe que ces derniers sont tous accros à leurs écrans et qu’elle présente les réseaux sociaux comme des usines à dopamine conçues dans le but unique de les lobotomiser. Or, cette lecture est malhonnête pour plusieurs raisons.
De deux, on assiste depuis quelques années à la disparition graduelle des médias et des espaces destinés aux jeunes.
Je pouvais aussi pogner mon petit magazine Pomme d’Api à l’école, le magazine Fille d’aujourd’hui à la caisse à l’épicerie, et m’acheter un Archie au Dollorama sur l’heure du dîner, sans que me faire refuser l’entrée par des employés.
Dans les cafés, la facture monte vite et, de toute façon, les lieux sont rarement pensés pour recevoir des gangs d’ados boutonneux qui crient 6-7 à la moindre occasion (ceci est volontairement caricatural).
Il reste bien les cinémas et les parcs d’attractions, mais là aussi, la facture monte vite chez les premiers et on finit par se lasser des seconds.
En parallèle, les institutions publiques comme les maisons des jeunes du Québec crient famine depuis de nombreuses années, à l’instar du reste du milieu communautaire qui en arrache.
Les sociologues les appellent les third spaces, ou espaces tiers en français. Il s’agit de lieux qui ne sont ni la maison, ni l’école, ni le travail, et où les individus peuvent simplement exister et socialiser. Or, ces espaces disparaissent peu à peu. On reproche constamment aux jeunes de rester devant leurs écrans, mais on leur offre de moins en moins d’endroits où vivre en paix.
Newsflash, chers collègues : les jeunes qui ont délaissé les médias trads au profit des réseaux sociaux ne reviendront jamais. Cessez de les voir comme de futurs clients qu’il faut ramener sur le droit chemin.
Ça, c’était ma réalité d’enfant élevée dans un milieu paumé et strict. Je n’ose même pas imaginer ce que représentent Internet et les réseaux sociaux comme bouée de sauvetage pour les jeunes qui grandissent dans des foyers où naissent tous les cauchemars.
Hé oui, on est enfin rendus au moment dans le texte où je droppe « patriarcat » et « culture du viol ».
J’ai vraiment l’impression qu’on tente de régler des problèmes sociaux complexes à l’aide de solutions simplistes. Mais en même temps, what’s new ?
Je trouve aussi assez particulier que toute cette panique morale liée à la présence des jeunes en ligne survienne à un moment où ces derniers jouent un rôle important dans plusieurs mouvements sociaux. Qu’il soit question de Gaza, des droits de la communauté LGBTQ+, de la justice climatique (Greta <3) ou d’autres luttes à travers le monde, les jeunes utilisent les plateformes numériques pour s’informer, s’organiser et mobiliser leur entourage.
Avez-vous vu comment la génération Z a contribué à renverser un gouvernement au Népal en se mobilisant sur la plateforme Discord l’an dernier ? Pour celles et ceux qui n’avaient pas suivi, le mouvement s’est en partie cristallisé après que le gouvernement népalais ait bloqué l’accès à plusieurs plateformes, dont TikTok, Facebook et WhatsApp, dans une tentative de museler les contestations populaires liées à la corruption et au népotisme.
Historiquement, la jeunesse a toujours constitué l’un des principaux remparts contre l’autoritarisme. Les étudiants sont souvent parmi les premiers à descendre dans la rue lorsque nos droits et libertés sont menacés, de Paris à Téhéran en passant par Montréal, en 2012. Les jeunes sont naturellement enclins à participer à des mouvements de résistance et à des révolutions démocratiques.
Aujourd’hui, une importante partie de cette mobilisation se déroule en ligne. Pour avoir vécu le Printemps érable, je sais que nous n’y serions pas arrivés sans Twitter et le désormais légendaire hashtag #manifencours.
Call me crazy, mais si tu prends des photos en format paysage avec ton iPad ou si tu as besoin d’aide pour convertir un fichier Word en format PDF, tu ne devrais pas avoir le droit de légiférer sur le numérique. (Ceci est volontairement caricatural. Quoique.)
Et ne tombez surtout pas en bas de votre chaise si, d’ici quelques années, des gouvernements occidentaux en plein délire autoritaire commencent eux aussi à restreindre l’accès à Internet pour tout le monde. Après tout, l’idée de contrôler l’information n’est plus l’apanage des régimes dits « barbares ». En 2022, Access Now, un organisme à but non lucratif s’intéressant au droit numérique, a recensé pas moins de 187 cas de coupures de l’Internet dans 35 pays.
De toute façon, tous ces projets de loi sur la protection numérique pensés à la va-vite passent à côté du véritable problème, soit notre dépendance à des technologies numériques appartenant à des intérêts étrangers détenus par une gang de malades mentaux mégalomanes qui n’en ont rien à chier de nos règles. On dirait qu’on n’a rien appris de C-18.
De un, les adultes aussi sont constamment scotchés à leurs écrans. C’est un problème de société qui dépasse largement la question de l’âge. Suffit de passer 5 minutes dans le métro. Tout le monde a les yeux rivés sur son cell. Même en voiture, sur l’autoroute. On les voit les chars qui zigzaguent. Maintenant, qui va restreindre l’accès à l’Internet aux quadras ou aux sexagénaires qui pourrissent l’ambiance pour tout le monde avec leurs dick pics, leurs publications racistes et complotistes ou leurs images de Minions partagées à 2 heures du matin sur Facebook ???
Les télés québécoise et canadienne ne produisent plus de contenu jeunesse. Les publications spécialisées qui leur sont destinées, comme les magazines pour enfants et adolescents, ont presque toutes disparu. Quand j’étais jeune, je pouvais regarder Bouledogue Bazar sur Radio-Canada, Sailor Moon à TVA, Dragonball et Pokémon chez TQS (aujourd’hui Noovo) et Rémi sans famille à Télé-Québec, gratis. Ça, c’était sans compter les réseaux anglophones, comme CBC et CTV, et les chaînes câblées, comme Canal Famille devenu VrakTV, Télétoon et YTV.
J’ai grandi en ville à une époque où la culture du voisinage existait encore. On jouait dans les ruelles jusqu’à la tombée de la nuit sans que personne ne se plaigne du bruit, on marchait seuls pour aller et revenir de l’école, nos parents ne cherchaient pas à nous géolocaliser en permanence et les commerçants du quartier nous connaissaient assez bien pour les avertir si quelque chose n’allait pas. Après les cours, on s’occupait comme on pouvait, sans être engloutis dans une succession d’activités parascolaires fucking chères et censées ~optimiser~ chaque minute de notre existence au point de nous faire échouer dans le bureau de la psychologue de l’école pour épuisement avant même l’âge de 15 ans.
Les adolescents ne traînent plus dans les centres d’achats avec 20 piasses for the day comme ils le faisaient jadis. Les lieux autrefois conçus pour les accueillir ont changé ou sont devenus inaccessibles pour beaucoup de bourses. Au McDonald’s, les salles de jeux disparaissent au profit d’une esthétique lounge destinée à charmer les jeunes professionnels. On y retire des tables pour éviter le flânage et, depuis la pandémie, on ferme les salles de repas à minuit.
C’est entre autres pour ça que les jeunes se rabattent sur l’Internet. Et le portrait de leurs habitudes en ligne est souvent moins dark que celui qui fait la une de journaux. À ce sujet, je rappelle que les médias ont la fâcheuse habitude de diaboliser les réseaux sociaux, entre autres parce que ce sont leurs principaux concurrents. J’écris ces lignes alors que le plus récent rapport du Reuters Institute sur l’industrie de l’information vient d’être publié. Le constat est sans appel : les réseaux sociaux sont désormais une source d’information incontournable pour une part croissante de la population, particulièrement chez les plus jeunes. Une réalité qui explique peut-être, en partie, la méfiance quasi permanente que suscitent ces plateformes dans le discours médiatique.
Les jeunes vont sur les réseaux sociaux pour rencontrer des gens qui leur ressemblent (et non lire des chroniqueurs aigris de 55 ans), pour développer des amitiés, pour trouver une communauté, pour exprimer leur créativité, pour faire entendre leur voix. Beaucoup d’adultes continuent de voir Internet comme un simple outil de travail ou un espace de divertissement superficiel. Alors que pour de nombreux jeunes, Internet est devenu un lieu de socialisation, d’apprentissage, d’exploration identitaire et même de participation citoyenne. Pour ça, les réseaux sociaux sont un terrain social, culturel et politique.
On parle constamment de ce que les jeunes consomment en ligne et rarement de ce qu’ils y produisent. Pourtant, combien de chanteurs ont émergé grâce à YouTube, TikTok, MySpace ou SoundCloud ? Combien d’humoristes, de vidéastes, de photographes, de monteurs, d’acteurs, de compositeurs ou de scénaristes ont développé leurs compétences sur Internet avant d’intégrer des institutions plus traditionnelles ? Aujourd’hui, un adolescent peut apprendre à monter un court métrage, enregistrer une chanson, créer un balado, développer un jeu vidéo ou lancer une série web dans sa chambre. Yo, des kids de 13 ans sont meilleurs en montage que certains de mes collègues qui travaillent à temps plein dans les médias.
Il suffit de regarder la culture populaire actuelle pour constater à quel point les réseaux sociaux sont devenus des hubs de création. Les succès récents inspirés du Internet lore, comme le film à succès Backrooms, réalisé par un dude de 20 ans qui a fait ses premières armes sur YouTube à partir de légendes urbaines pigées sur Reddit, témoignent d’une nouvelle façon de raconter des histoires, directement issue des communautés numériques. Ce sont des récits créés collectivement, nourris par l’imaginaire d’une génération qui navigue sur Internet avec une aisance que les générations précédentes ont visiblement du mal à comprendre.
Les réseaux sociaux permettent également à des jeunes extrêmement isolés de trouver une communauté. Je pense aux jeunes LGBTQ+ qui vivent dans des familles hostiles à leur orientation sexuelle ou à leur identité de genre, aux jeunes neurodivergents qui peinent à comprendre les codes sociaux ou aux nerds passionnés de sujets très nichés qui ont l’impression d’être en marge de tout. Pour beaucoup d’entre eux, Internet constitue parfois la première occasion de rencontrer des gens qui leur ressemblent et de réaliser qu’ils ne sont pas seuls.
En tant qu’ancienne petite grosse rejet au primaire et élevée dans un environnement familial strict, même quand les parents étaient absents, je suis particulièrement sensible à ces enjeux. Je sais ce que c’est que de se sentir exclue. Je sais ce que c’est que d’avoir l’impression que personne ne nous comprend vraiment. À l’époque, j’avais besoin des forums de discussion sur Neopets. J’avais besoin de passer mes soirées à échanger avec d’autres nerds sur des forums consacrés aux animes et aux mangas que je téléchargeais illégalement sur Kazaa et Limewire. J’avais besoin de partager mes états d’âme sur MSN et Skyblog. J’avais besoin de participer à des quests de groupe dans des jeux en ligne comme MapleStory ou Dark Ages pour avoir le sentiment de faire partie de quelque chose. De trouver ma gang, ma place dans le monde. J’ai été une early adopter de YouTube ; j’étais déjà active dessus moins d’un an après sa création et je sais que la jeune Vava aurait trippé d’avoir accès à des plateformes comme TikTok ou Twitch.
Évidemment, il existe aussi des dangers et les crimes de nature sexuelle arrivent en tête de liste. Le partage non consensuel d’images intimes est réel. La sextorsion est réelle. Le revenge porn est réel. Mais je suis toujours un peu mal à l’aise lorsque l’on présente ces phénomènes comme des problèmes créés par les réseaux sociaux eux-mêmes. Dans bien des cas, ces violences commencent ailleurs. Elles commencent à la maison, dans ces usines à cauchemars que je décris plus haut ou encore à l’école, avec des figures d’autorité. Elles commencent dans les clubs sportifs, dans des associations, dans des milieux religieux ou communautaires. Les réseaux sociaux peuvent amplifier ces violences, les rendre plus visibles ou plus difficiles à contenir, mais ils ne les ont pas inventées. Le problème est beaucoup plus profond que la technologie utilisée pour commettre les crimes.
Attention : je ne suis pas en train de dire que tous les gouvernements cherchent activement à faire taire les jeunes. Mais je trouve quand même qu’on passe vite sur le contexte sociopolitique actuel. Et je suis surtout un peu, beaucoup tannée que des décisions aussi importantes concernant le monde numérique soient prises par des législateurs sur le bord de la retraite qui ne comprennent pas grand-chose à l’internet et à la réalité des web natives. Des législateurs qui s’accrochent au monde d’avant, celui-là même que Mark Carney nous a dit d’oublier.