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Itinérance : entre exaspération et intolérance

Une année marquée par une douche froide, « Baby Shark » et le retour en force du « pas dans ma cour ».

Par
Hugo Meunier
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Deux hommes fument du crack sous le nez des passants sur Saint-Denis, une femme est en crise devant le Palais des congrès, quelques tentes sont installées contre la vitrine décorée du magasin La Baie et des gens dorment un peu partout dans la station de métro Bonaventure : le spectacle de la misère aperçu en un seul trajet pour me rendre au travail n’a plus rien d’inusité.

De quoi exacerber le cynisme, presque au point de hausser les épaules en croisant un énième campement pour sans-abri.

Ce qui était pratiquement impensable, voire très marginal il y a dix ans, est devenu la norme, se greffant naturellement au paysage urbain.

En rédigeant une sorte de bilan de l’année du milieu de l’itinérance, cette impression d’écrire le même texte depuis vingt ans.

Refuges qui débordent, problèmes criants de santé mentale, manque de logements sociaux, ravages de la dope : l’histoire se répète.

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À une différence près, la situation semble pire que jamais. Ou est-ce seulement une perception? J’ai posé la question à Annie Savage, la directrice du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), qui confirme d’emblée le sombre bilan sur lequel l’année s’achève.

« Oui, c’est difficile de garder espoir, surtout dans un contexte d’élections fédérales où mène dans les sondages un Parti conservateur, dont les positions sont aux antipodes des valeurs d’un parti progressiste », abonde-t-elle.

De son côté, Émilie Fortier, la directrice des services d’urgence de la Mission Old Brewery, constate que l’année a été marquée par l’intolérance, mais également l’impuissance. « On est dépassés. Mon plus grand apprentissage de l’année, c’est qu’on n’a pas vu venir les changements d’habitudes de consommation des gens de la rue, soit les stimulants », admet Mme Fortier, au sujet de la forte présence du crack et du crystal meth, qui entraînent un comportement erratique chez ses consommateurs.

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Les organismes habitués de travailler avec les utilisateurs d’opioïdes se sentent donc dépassés par la situation. « On n’a pas d’équipes médicales ou de logements sociaux adaptés et ils sont trop désorganisés pour aller en refuge. Il leur reste donc la prison ou les soins forcés. Bref, on manque d’initiatives pour le groupe présentement en détresse dans la rue », résume Émilie Fortier.

À l’heure où s’entremêlent les crises de tout acabit, où la population itinérante a bondi de 44 % en cinq ans et où le centre-ville a des airs d’hôpital psychiatrique à ciel ouvert, il faut faire preuve d’une candeur de calibre olympique pour entrevoir une percée à travers les nuages.

Sauf quelques annonces de logements ici et là – rares comme une toilette chimique propre dans un festival de musique – rien ne laisse entrevoir la lumière au bout du cul-de-sac que représente l’itinérance.

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Et même si l’exercice semble vain, allons-y pour une synthèse de cette année marquée par l’intolérance et l’exaspération.

Pas dans ma cour… ni mon métro

On a d’abord largement fait état du sentiment d’insécurité à l’intérieur et aux alentours des stations de métro. En mars, une enquête menée par La Presse révélait que les comportements dérangeants avaient généré trois fois plus de plaintes à la STM l’an dernier que dans les années passées, atteignant un total de 1300 signalements. Ça, c’est sans compter l’agression violente et gratuite perpétrée contre le papa de l’humoriste Alexandre Champagne sur le quai de la station Jean-Talon, qui a ramené à l’avant-scène le débat sur la sécurité dans le réseau souterrain.

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À cela s’ajoute l’enfer vécu par le voisinage de « l’allée du crack » et la hausse de la criminalité aux abords de la Maison Benoît Labre dans le quartier Saint-Henri, qui a fait couler beaucoup d’encre. L’ouverture de la ressource pour sans-abri et toxicomanes près d’une école primaire a fait grimper en flèche le nombre de crimes contre la personne et les vols, en plus d’inciter le voisinage à se mobiliser.

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Les citoyens sont aussi montés aux barricades dans le quartier Rosemont-La Petite-Patrie lorsqu’un nébuleux projet de convertir l’ancienne église Sainte-Bibiane en refuge pour itinérants a commencé à flotter dans l’air. La ville aurait acquis le bâtiment pour héberger des « services aux personnes en situation de vulnérabilité », mais le projet est demeuré flou et n’a à ce jour jamais été mis sur les rails. Il y a donc fort à parier que les résidents de ce quartier résidentiel sont parvenus à faire pencher la balance en allant exprimer leur mécontentement lors d’un conseil municipal à l’achalandage record.

Quelques mois plus tard, le manque d’acceptabilité sociale a fait dérailler un projet de refuge pour sans-abri dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville. Là encore, les citoyens avaient dénoncé haut et fort ce refuge de 50 places, prévu près de plusieurs écoles et garderies.

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La patate chaude de l’itinérance

Annie Savage du RAPSIM est aux premières loges pour constater une montée de l’intolérance à l’égard des personnes en situation d’itinérance.

« Depuis trois ans, le discours “pas dans ma cour” est très, très fort. Mais ce qui a changé, c’est de voir à quel point les politiciens ne savent pas quoi faire avec cette patate chaude. »

La directrice de l’organisme constate aussi que prendre position en faveur des itinérants est de plus en plus coûteux politiquement.

Annie Savage s’inquiète justement d’une forme de politisation de la question de l’itinérance par des élus qui ne maîtrisent pas le dossier ou interfèrent au-delà de leurs champs de compétence. Elle cite en exemple le ministre responsable des Services sociaux Lionel Carmant, qui se dit ouvert à des zones d’exclusion autour des écoles pour les sites de consommation supervisée.

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« Le gouvernement provincial va se rendre compte que c’est inapplicable, le moins de 250 mètres d’une école, à Montréal. Et au-delà de ça, c’est un important recul pour les luttes menées par le communautaire et notre santé publique. Ça ne devrait juste pas être politique », tranche Annie Savage.

Elle ajoute que, même si le sentiment de sécurité des citoyens est au cœur des débats, celui de la population itinérante est nettement plus en péril. « Les agressions, la montée de l’intolérance et de la violence; les gens de la rue vivent ça de plein fouet », nuance la directrice du RAPSIM, reconnaissant toutefois que la cohabitation peut parfois s’avérer périlleuse. « Je ne suis pas en train de dire que les craintes des gens ne sont pas fondées, mais on est tous dépassés par l’ampleur du phénomène et la complexité de cette réalité », estime-t-elle.

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Douche froide et Baby Shark

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L’incident – survenu sur le parvis du restaurant La Toxica – a soulevé l’ire de la population et des autorités après sa diffusion sur les réseaux sociaux.

Le commerçant s’est vite excusé, qualifiant son geste d’impulsif, symptôme d’une accumulation d’irritants en termes de cohabitation.

De retour sur place cette semaine, j’en ai profité pour piquer une jasette avec Rosa Castellanos, la propriétaire du restaurant et celle qui avait tendu le récipient d’eau à son voisin du gaming café, qui a depuis plié bagage.

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Sans excuser son geste, Rosa déplore que la cohabitation demeure difficile. « La Ville a augmenté la présence policière durant deux mois, mais c’est redevenu pareil comme avant, avec des problèmes de consommation et de santé mentale », soupire la restauratrice, d’avis qu’il faudrait s’en prendre aux revendeurs qui fournissent de la drogue à cette clientèle hautement vulnérable.

Ses employées refusent même de travailler le soir, craignant pour leur sécurité.

« L’une d’elles est sortie à minuit et le même gars qui dormait dans la vidéo se branlait dans les escaliers. Sinon, d’autres fument du crack ou font pipi dans les marches. Une autre employée s’est fait suivre et agripper par le cou », énumère Rosa, qui dit qu’appeler la police ne sert plus à rien.

La propriétaire dit avoir reçu des menaces après la diffusion de la vidéo virale, ce qui l’a encouragée à essayer de faire sa part. « On a commencé à offrir des repas gratuits, mais les gens se sont habitués et venaient sans arrêt, souvent complètement intoxiqués », souligne Rosa, qui se sent abandonnée à elle-même, à l’instar des autres commerçants du coin.

« On veut faire partie de la solution, mais il faut nous expliquer comment, on n’est pas très éduqués par rapport à ça », admet-elle.

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Au même moment, et ça ne s’invente pas, deux personnes intoxiquées se sauvent de la police après une altercation avec un employé du commerce voisin.

En termes d’intolérance, difficile aussi de passer sous silence le Complexe Desjardins, qui a eu la très mauvaise idée de faire jouer en boucle la chanson pour enfants Baby Shark dans le tapis pour empêcher les sans-abri de dormir dans ses cages d’escalier. L’utilisation de ce ver d’oreille des plus aliénants a par ailleurs été vivement dénoncée par le milieu communautaire.

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Un dernier démantèlement pour la route

Enfin, si les campements pour itinérants se sont retrouvés sur toutes les lèvres en 2024, il en va de même pour les démantèlements. Le dernier médiatisé a d’ailleurs eu lieu au début du mois de décembre, cette fois à des endroits névralgiques et très achalandés de la rue Notre-Dame, près du parc Morgan, dans l’est de la Ville.

Les occupants avaient été prévenus à l’avance, si bien qu’il n’y avait presque plus personne à l’arrivée des policiers du SPVM et des intervenants de l’Équipe mobile de médiation et d’intervention sociale (EMMIS).

Un énième démantèlement, mais aussi un énième coup d’épée dans l’eau, puisque les gens ont pris l’habitude de déplacer leur campement un peu plus loin, faute de place dans les refuges.

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Au-dessus de leur tête, la Ville (dont l’administration Plante qui s’oppose à ces campements) et le gouvernement provincial continuent à se renvoyer la balle au sujet de leur rôle respectif pour mettre un terme à la crise.

Un bras de fer qui irrite le milieu communautaire, qui dresse un bilan négatif de la gestion de l’itinérance par la Ville en cette fin de mandat de la mairesse Valérie Plante.

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« On avait beaucoup d’attentes et d’espoir face à l’administration Plante et on a été extrêmement déçus. On a beaucoup pelleté à Québec. Se positionner comme un acteur impuissant, c’est loin de ce qu’on s’attendait de la Ville de Montréal », déplore Annie Savage du RAPSIM, qui s’inquiète de voir cette même administration sous-contracter à des firmes de sécurité privée la responsabilité des démantèlements, sous prétexte que le groupe communautaire et même la police refuseraient d’y prendre part.

Elle ajoute également avoir senti une mairesse fuyante devant les questions liées à l’itinérance.

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« On n’a jamais vraiment été capables de la rencontrer. Durant ses deux mandats, je lui ai parlé deux fois pendant 15 minutes au téléphone… », estime Annie Savage.

La Ville n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue pour réagir à cette inquiétude et dresser un bilan de l’itinérance en 2024.

À la Mission Old Brewery, Émilie Fortier aurait aussi aimé voir la métropole agir de manière plus proactive. « Une partie de moi comprend le pelletage à Québec, mais c’est à la Ville de trouver des pistes de solution », souligne-t-elle.

Elle réitère toutefois sa confiance envers les acteurs en poste au CIUSSS du Centre-Sud, selon elle déterminés à faire bouger les choses. « Ils n’ont pas dit leur dernier mot et semblent vouloir du concret. Je pense qu’il y a une prise de conscience, tout le monde comprend qu’il faut bouger », résume Émilie Fortier, sur une (trop rare) note d’espoir.

Parce qu’au-delà des guerres de clochers, la situation continue de se dégrader, l’hiver approche et ça n’a toujours pas de crisse de bon sens de s’habituer à voir des gens coucher dehors dans une province nordique.