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Le soleil cogne sur Montréal en ce lundi férié. J’enfile mes shorts pour aller courir la montagne quand mon téléphone vibre. Un message d’Olivier Huard, quelque part en Méditerranée.
« As-tu le temps de parler ? On est présentement en route vers Gaza. Le risque d’interception par l’armée israélienne est très élevé. Ça peut arriver d’ici quelques heures… »
Je le savais à bord du Perseverance, un petit voilier qui fend actuellement la houle en direction de l’enclave palestinienne.
Le bateau fait partie de la coalition Global Sumud Flotilla, une flottille dispersée en Méditerranée depuis maintenant deux semaines. Au départ, près de 75 embarcations. Il n’en reste aujourd’hui qu’une vingtaine.
Un à un, les navires sont illégalement interceptés en eaux internationales par l’armée israélienne, parfois à des centaines de kilomètres des côtes, une escalade rarement vue pour ce type d’opération symbolique. Les équipages sont repoussés vers les côtes grecques sous la menace bien visible des armes. Une mécanique d’intimidation parfaitement rodée. Le message est limpide : aucun bateau ne passera.
Il s’agit de la troisième tentative en un an pour briser le blocus israélien autour de Gaza. Jusqu’ici, toutes se sont terminées avant même d’apercevoir le rivage, comme celle menée par la militante Greta Thunberg en juin dernier.
Le navire de la flottille canadienne, le Perseverance, continue pourtant d’avancer. Désormais en tête du convoi, c’est, en ce lundi, l’embarcation la plus proche de Gaza. Deux cents milles nautiques les séparent encore des côtes. Loin, mais suffisamment près pour sentir l’étau israélien se resserrer autour d’eux.
Récemment, une corvette militaire a tourné autour du voilier pendant que des soldats photographiaient l’équipage depuis le pont. Sur le canal maritime 16, habituellement réservé aux urgences, l’équipage dit aussi avoir entendu de la musique israélienne, une pratique interdite par les conventions internationales. « Une manière de nous faire comprendre qu’ils nous voient », résume Olivier Huard.
Et depuis le début de la traversée, des drones bourdonnent régulièrement au-dessus du bateau.
Bref, tout sauf une balade tranquille. Comme les militants s’y attendaient.
En mars dernier, j’ai assisté à une conférence de presse sur cette mission internationale. On cherchait des volontaires, dont un journaliste. Contrairement à la Global March to Gaza au Caire, l’an dernier, je suis resté assis.
Ce n’est pas par manque d’empathie envers la condition palestinienne. Mais une partie de moi voyait déjà le scénario se dessiner : le chaos du départ, l’attente, l’interception, puis le risque bien réel d’être banni d’Israël et de perdre, peut-être pour longtemps, toute possibilité d’entrer à Gaza le jour où l’enclave rouvrira aux journalistes étrangers.
Si elle rouvre un jour.
Et il y avait surtout cette sensation difficile à secouer, celle de devenir un pion dans une traversée dont l’issue semblait déjà écrite. De la chair à canon.
Je comprenais pourtant la logique derrière l’opération : provoquer une confrontation assez visible pour forcer le regard du monde à revenir vers Gaza, maintenant qu’il s’est déplacé vers l’Iran et le Liban. Rappeler qu’au-delà des missiles et des déclarations diplomatiques, plus de deux millions de personnes sont toujours enfermées dans un siège qui s’étire depuis des années.
Je comprenais tout ça. Mais quelque chose en moi résistait à l’idée de monter à bord.
Le militant montréalais Olivier Huard, lui, a levé cette main que je n’ai pas levée. Quand il m’appelle depuis le bateau, sa voix porte la fatigue des derniers jours. « On dort presque pas », souffle-t-il. « Le pattern, c’est souvent les interventions la nuit. Puis le jour, on reste constamment sur le qui-vive. »
À bord d’une embarcation achetée en Corse, puis rafistolée à la hâte, ils ont longé les côtes jusqu’aux îles grecques. Huit personnes se trouvent à bord : cinq Canadiens, deux Australiennes, une Française et un capitaine belge.
La cargaison qu’ils transportent paraît dérisoire face à l’échelle de la catastrophe, entre nourriture, médicaments, vêtements, fournitures scolaires, et même une prothèse de bras. « C’est insignifiant par rapport aux besoins », admet Huard.
L’objectif réel est ailleurs. « Peut-être qu’on ne brisera pas le siège de Gaza. Mais ce qu’on peut faire, c’est briser le silence. »
Depuis l’extrémité est des îles helléniques, la flottille a d’abord longé les côtes turques sans jamais poser pied à terre, par crainte d’une intervention du gouvernement Erdoğan.
« Les autres bateaux se sont réfugiés en Crète. Pendant ce temps-là, nous, on est partis. Par le même corridor maritime, on a réussi à passer », raconte Huard.
Mais il y a deux jours, leur progression vers le sud a été freinée par une mer agitée. Des vagues assez fortes pour casser le rythme dès les premières heures. Le Perseverance a dû s’abriter un moment dans une baie turque avant de pouvoir reprendre sa route.
Huard raconte avoir mangé des kebabs offerts par des Turcs solidaires. Des Grecs leur ont aussi fourni du matériel et de l’aide pour la traversée. L’activiste revient sur une distinction qu’il juge essentielle : celle qui sépare les gouvernements de leur population.
Dimanche, ils sont finalement repartis.
Première vraie nuit complète en mer depuis. Presque sans sommeil.
Le Perseverance vogue maintenant au sud de Chypre. À bord, personne ne se fait vraiment d’illusions. « Ce serait un miracle qu’on atteigne Gaza », dit-il. « Ils ont largement les capacités pour tous nous intercepter. »
Et après ? Personne ne le sait exactement.
Les militants parlent d’« action directe non violente ». De résistance passive. Ne jamais se séparer au moment de l’arrestation. Coopérer le moins possible sans basculer dans l’affrontement. Bien s’habiller pour ne pas avoir ni trop froid ni trop chaud au moment de la détention. Huard parle de tout ça avec un calme désarmant.
« Peut-être qu’ils vont juste nous relâcher rapidement. Peut-être qu’ils vont voir que je suis le grand d’la gang pis me passer à tabac. Tous les scénarios sont possibles. Ils nous voient comme des terroristes. »
Le danger, avec ce genre d’action, c’est que toute l’attention soit braquée sur la traversée elle-même plutôt que vers la cause. Olivier Huard ajoute une phrase qui reste suspendue après l’appel : « On n’est pas des héros. Juste des gens ordinaires qui ne sont plus capables de regarder ce qu’ils considèrent comme un génocide se dérouler sous leurs yeux. »
Au cours des dernières semaines, les actions déployées par la Flottille sur la Méditerranée auraient même permis, pendant un bref moment, un léger relâchement des restrictions imposées aux pêcheurs gazaouis.
Quel destin attend le bateau après l’abordage ? Difficile à dire. Depuis les premières flottilles vers Gaza à la fin des années 2000, Israël a progressivement adapté son arsenal juridique pour répondre à ce type d’expéditions maritimes. Les autorités israéliennes peuvent aujourd’hui intercepter les embarcations, les remorquer vers leurs ports, saisir leur cargaison… puis, dans certains cas, revendre les bateaux.
Cette fois, l’atmosphère semble différente. Comme si le futur portait déjà les cicatrices du passé. « On s’attend à être interceptés aujourd’hui, peut-être demain, qui sait », admet le militant.
Avant de raccrocher, je lui souhaite du courage. Que dire d’autre ?
À 20 h 48, heure de Chypre, le direct YouTube du Perseverance gèle brutalement. Sur l’image figée, malgré la noirceur, on aperçoit un zodiac rempli de soldats accoster le bateau.
Quarante-cinq minutes plus tôt, Huard et moi discutions au téléphone.
Les dernières paroles diffusées depuis le voilier étaient les suivantes :
« Arrêtez de tuer des civils ! »
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Connu pour ses coups d’éclat à saveur écologiste comme l’ascension du pont Jacques-Cartier, Huard n’avait pourtant rien d’un marin avant de monter sur le Perseverance. Il a suivi une formation accélérée de cinq jours en Sicile. « Brevet de matelot débutant », dit-il avec un rire forcé. Puis, soudainement, le voilà deuxième officier sur un voilier humanitaire, à bricoler plomberie, mécanique et électronique en pleine traversée.
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Certains militants montés à bord d’autres navires disent avoir été battus, torturés et même agressés sexuellement. D’autres racontent avoir été détenus en mer, dans une prison improvisée à bord d’un cargo insalubre près du port d’Ashdod, comme le témoignent ces images choquantes des membres de la flottille arrêtés et menottés, où l’on aperçoit le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, figure de l’extrême droite ultranationaliste, en train d’humilier certains détenus.
ככה אנחנו מקבלים את תומכי הטרור
Welcome to Israel 🇮🇱 pic.twitter.com/7Hf8cAg7fC
— איתמר בן גביר (@itamarbengvir) May 20, 2026
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