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Claire Beaugrand-Champagne : la grande histoire des gens ordinaires
Le World Press Photo honore la pionnière de la photo de presse au Québec.
La photo est devenue l’une des images emblématiques de la photographie québécoise. On y voit Ti-Noir Lajeunesse, violoneux aveugle, jouer de son instrument devant une vieille grange lors de la Saint-Jean-Baptiste.
Claire Beaugrand-Champagne l’a prise à Disraeli, en 1972. Elle avait 24 ans.
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Il y a dans cette image quelque chose d’un Québec rural, pauvre, paisible. Un monde de village qui appartient désormais à un imaginaire d’antan, mais qui continue de nous être familier.
Mon père, qui a grandi et passé presque toute sa vie à Drummondville, disait que le plus grand charme de sa ville était que l’Histoire, avec un grand H, ne s’y était jamais arrêtée. Les guerres, les révolutions et les grands bouleversements du monde avaient eu la politesse de l’éviter.
Claire a passé une bonne partie de sa vie à photographier ces endroits-là. Ceux que l’Histoire semble avoir laissés tranquilles. Ceux où, apparemment, il ne se passe pas grand-chose. Rien, sinon ce tourment qu’on appelle la vie.
Je la rencontre au milieu des horreurs de la dernière année. ICE, Gaza, Soudan. Sa petite silhouette se découpe devant d’immenses tirages. À 78 ans, la voilà exposée au World Press Photo, où défilent, année après année, les secousses violentes de notre époque : guerres, catastrophes naturelles, déplacements de populations, répression.
Au terme de 2025, l’une des années les plus meurtrières de notre génération, le concours n’a pas manqué de matière : 57 376 images provenant de 141 pays lui ont été soumises.
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Au deuxième étage, les photographies de Claire côtoient la rétrospective consacrée à Jacques Nadeau. Car elle a aussi tourné son objectif au-delà du Québec, vers les crises et les bouleversements du monde. Le World Press Photo présente son travail réalisé en 1980 dans des camps de réfugiés en Thaïlande et en Malaisie, où elle a photographié ceux que les suites de la guerre du Vietnam avaient jetés sur les routes.
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Mais depuis plus d’un demi-siècle, Claire a surtout construit un autre récit, beaucoup moins spectaculaire que celui des guerres et des catastrophes : celui de la vie ordinaire. À côté des vedettes qu’elle photographiait pour Le Jour, il y a tous les autres. Ceux que l’on croise sans les regarder. Les familles. Les gens des villages. Les personnes âgées. Les nouveaux arrivants. Des gens chez eux, au travail, dans la rue. Des vies en apparence banales qui, dès qu’on s’en approche, cessent de l’être.
« J’ai photographié toutes sortes de gens avec des parcours incroyables. C’est ça qui me passionne. Tu croises une caissière, un chauffeur de taxi, n’importe qui, puis tu découvres sa vie. Découvrir ce que les gens ont vécu, j’ai toujours aimé ça. Quand je regarde mes photos, je me souviens de tout ce qui s’est passé derrière. »
Tout ça, à une époque où les femmes photographes étaient rares et le métier presque entièrement masculin. Pionnière? Elle n’ose pas vraiment s’octroyer le titre.
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« Les camps de réfugiés m’ont fait prendre du recul par rapport au Québec. Avant de partir, je trouvais qu’on se regardait le nombril en tabarouette! On se photographiait, on s’analysait. C’était l’époque de René Lévesque, du premier référendum. Dans les camps, j’ai vu le Québec pour ce qu’il est : un petit bout de terre dans l’univers. Ça remet les choses à leur place. »
Ces voyages ont aussi changé sa manière de regarder les différences entre les gens.
« Tu te rends compte que les gens sont pareils partout. Si tu creuses un petit peu, si tu poses des questions, on n’est jamais si loin les uns des autres. »
Elle était partie photographier une catastrophe. Sur place, elle découvre surtout l’attente.
« Il y avait eu la famine, la mousson quelques mois plus tôt. On avait vu des photos terribles. Mais quand on est arrivés, c’étaient surtout des gens qui attendaient. Ils attendaient qu’on décide de leur sort, après avoir fait des demandes pour aller dans d’autres pays. Des mois et des mois, souvent sans rien à faire. »
Claire photographie d’abord les gens. Les paysages seuls l’intéressent peu. Il lui faut une présence, un visage, une vie qui dépasse le cadre.
« Je me rappelle d’un enfant sous un voile. Je voyais la photo, je la trouvais tellement bonne que j’en shakais. La première était floue. »
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Ce besoin de mettre l’humain au centre de l’image ne l’a jamais vraiment quittée. Il remonte à ses débuts, au Cégep du Vieux Montréal, auprès de Gabor Szilasi. Il lui apprend à sortir, à observer, à documenter. Puis, vient le projet Disraeli, et avec lui, une manière de photographier. Regarder le monde tel qu’il est, près d’elle, sans attendre qu’un événement extraordinaire vienne lui donner de l’importance.
« Il y a de grandes photos à prendre au Québec aussi. De grandes histoires avec un petit h. »
Les crises, les révolutions, les grands bouleversements? Elle laisse volontiers ce terrain à d’autres. Non pas que ces images ne comptent pas. Mais les petites histoires, insiste-t-elle, en valent tout autant. Celles qui ne feront jamais la une. Une stagiaire en soudure. Un vieil homme qui pellette. Un vendeur de calendriers. Des gens dont il ne restera peut-être, un jour, que la photographie.
C’est d’ailleurs ce qui l’inquiète aujourd’hui. Nous n’avons jamais autant photographié nos vies, mais rarement aussi peu conservé leurs traces. Les albums ont disparu. Les téléphones accumulent désormais des milliers d’images dont personne ne sait vraiment ce qu’elles deviendront.
« Ils vont mourir, puis il y a quelqu’un qui va sacrer ça à la poubelle. C’est ça qui est dommage. »
Elle aura passé plus d’un demi-siècle à en garder.
Je lui demande si elle photographie encore.
« Bien sûr. »
Et la dernière?
Elle réfléchit un instant. Une promenade à la campagne. Un énorme tas de crottes.
« Je l’ai photographié. C’était un orignal, je pense. Il devait être passé pas longtemps avant. »
Claire Beaugrand-Champagne continue de faire ce qu’elle a toujours fait. Regarder ce qui l’entoure assez longtemps pour y trouver une photo.
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