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World Press Photo : la guerre qu’on ne quitte pas
Le lauréat Abdulmonam Eassa photographie ceux qui continuent de résister quand tout s’effondre.
Devant la Place de la Paix, à Montréal, je serre la main d’Abdulmonam Eassa. Il a 31 ans et vient de remporter l’un des prix les plus prestigieux du photojournalisme international : un World Press Photo pour sa série Guerre au Soudan, une nation prise au piège.
Il roule une cigarette. Parle un français doux, avec ce léger décalage de ceux qui ont appris une langue assez tard pour choisir leurs mots avec soin. Il ne les cherche pourtant presque jamais. Ses mains accompagnent ses phrases. Il se penche vers moi et raconte tranquillement des choses qui le sont beaucoup moins.
Des massacres. Des missiles. Des pièces jonchées de cadavres.
« J’aurais dû être tué depuis longtemps », dit-il, sans détourner le regard.
Pour comprendre ce qui l’a mené jusqu’au Soudan, il faut revenir à la guerre qui précède toutes les autres. Celle qu’il a vécue. Celle où il a appris à photographier.
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Abdulmonam est né à Hammouriyé, dans la Ghouta orientale, à une dizaine de kilomètres de Damas, la capitale syrienne.
En 2011, il est adolescent quand le pays se soulève contre le régime de Bachar al-Assad. La Ghouta fait partie des premiers foyers de contestation. La réponse du régime est brutale. Avant même que la rébellion armée ne s’y organise, la répression frappe sa ville. Pendant un de ces épisodes, raconte Abdulmonam, sept de ses voisins sont exécutés, parmi lesquels deux sont ses cousins.
Puis, viennent les bombardements. Et, à partir de 2013, le siège. Au fil des années, l’étau se resserre autour de la Ghouta, où quelque 400 000 personnes finissent par se retrouver prises au piège. L’accès des journalistes étrangers devient impossible. Alors, ceux qui sont à l’intérieur commencent à documenter ce qui leur arrive.
Abdulmonam récupère non pas une arme, mais une Handycam et un vieux Nikon dans un petit bureau de coordination médiatique local créé après le début de la révolution. L’une pour filmer, l’autre pour photographier.
Sa première image publiée montre une frappe aérienne. Une dizaine de personnes sont tuées. Il apprend comme ça. Pas d’école de photographie.
Tapez « Hammouriyé » dans un moteur de recherche. Des immeubles éventrés, des rues couvertes de gravats, des corps apparaissent. Beaucoup de ces images sont celles d’Abdulmonam.
En 2015, Abdulmonam décide qu’elles doivent sortir de l’enclave. Il contacte l’Agence France-Presse et commence à y envoyer ses photos. Elles circulent bientôt dans les grands médias du monde entier.
« Les scènes que je photographiais, il fallait qu’elles soient vues. Parce que je savais que ce n’étaient pas juste des photos. C’étaient les preuves d’un crime. »
Pendant cinq ans, il photographie une guerre depuis l’intérieur d’un territoire dont il est lui-même prisonnier. Les bombardements, les morts, mais aussi tout ce qui persiste entre deux frappes. Il photographie la survie.
Face à l’horreur, dit-il, chercher la beauté pour elle-même ne fait aucun sens. Il faut documenter. Montrer. Laisser une vraie trace. Avec lui, la conversation s’attarde peu sur les appareils, les objectifs ou la technique. Abdulmonam la ramène constamment vers ce qu’il y a devant l’objectif : les gens, les faits, la chair du réel.
Mais la beauté peut servir. C’est l’un des paradoxes du métier. Il faut parfois faire une belle image de l’horreur pour obliger le regard à s’y arrêter. Composer, cadrer, chercher la lumière, non pas pour embellir l’indicible, mais pour donner envie de comprendre.
« Mon objectif n’est pas de faire de belles images de la guerre. Mais la beauté plastique peut attirer l’attention du public pour qu’il s’intéresse à l’histoire derrière. »
Il insiste : « Je ne suis pas un artiste. »
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En mars 2018, le régime lance l’assaut final sur la Ghouta. Hammouriyé tombe. Abdulmonam est contraint de partir. Il quitte l’enclave, gagne le nord de la Syrie, puis franchit la frontière turque. Le 1er octobre, il arrive à Paris comme réfugié. Il ne parle pas français. Il faut tout recommencer, mais la photographie, elle, l’a suivi dans l’exil.
Quelques mois plus tard, la rue gronde de nouveau autour de lui. Cette fois, elle est française. Abdulmonam couvre la révolte des Gilets jaunes. Ces scènes ont pour lui quelque chose de profondément familier. Des foules, des slogans, la colère contre l’autorité. Le désir de justice, mais aussi celui de s’émanciper.
La même année, son regard se tourne vers le Soudan. Omar el-Bechir tombe après trente ans au pouvoir. Dans les rues, une révolution largement pacifique cherche à inventer l’après-dictature. Malgré la répression et les balles, de jeunes Soudanais continuent de manifester sans prendre les armes. Cette obstination le fascine. Abdulmonam passe par Istanbul, puis Le Caire, et arrive à Khartoum.
« Les rébellions et les révoltes sont au cœur de mon travail. »
Abdulmonam était venu au Soudan en 2019 photographier une révolution. Lorsqu’il y revient, entre 2024 et 2025, il n’en trouve que ses ruines.
En avril 2023, le pays a basculé dans la guerre. Les deux forces militaires ayant confisqué la transition démocratique ont retourné leurs armes l’une contre l’autre. L’armée régulière et les Forces de soutien rapide. Alliées pour écarter les civils du pouvoir, elles se disputent le contrôle du pays. Des millions de Soudanais sont coincés dans ce bras de fer.
Comme en Syrie, son regard s’attarde moins sur ceux qui font la guerre que sur ceux qui doivent vivre avec.
« Parfois, tu te demandes pourquoi il y a autant de misère dans ce pays. S’il y a bien des gens qui ne méritent pas ça, c’est les Soudanais. »
Partout, on lui fait une place, malgré le manque. « Ils savent que le monde entier les a abandonnés. Alors, ils t’invitent. Ils partagent avec toi le peu qu’ils ont. Et ils parlent. »
De l’Ukraine au sud du Liban, du Tchad au Soudan, quelque chose revient. Abdulmonam a quitté la Syrie, mais pas l’histoire qu’il y a vécue. Les pays changent, les visages aussi. Certaines questions restent.
Ses images voyagent, sont publiées, exposées, primées. Avec la reconnaissance vient aussi un mot qu’il a longtemps eu du mal à entendre.
Bravo.
Bravo pour les photos. Bravo pour les prix. Un mot étrange pour un corpus composé de morts, de déplacés, de villes détruites et de vies fracassées. La première fois qu’il est sélectionné, le malaise le saisit.
« Je me suis dit : mais qu’est-ce qu’on fait ? C’est comme si on présentait et qu’on fêtait la violence et le sang. »
Puis, il voit ce que ces prix rendent possible. Des milliers de personnes assistent aux expositions et découvrent des récits dont elles ignoraient jusque-là l’existence. Peu à peu, il apprend à percevoir les prix autrement.
Lorsqu’il apprend qu’il est lauréat d’un World Press Photo, Abdulmonam est au volant dans le nord de la Syrie avec un journaliste. Un courriel apparaît sur son téléphone. Il le tend à son collègue. « Lis ça. » C’est lui qui lui annonce la nouvelle.
Je lui demande ce qui lui est passé par la tête à cet instant. Abdulmonam pense aux amis qu’il a perdus au pays. À ceux avec qui il avait commencé. À ceux qui ne sauront jamais jusqu’où cette caméra récupérée dans un petit bureau de Hammouriyé l’aura mené.
« Je sais que s’ils étaient encore vivants et me voyaient aujourd’hui, ils seraient tellement contents. »
Alors, lui, l’est-il ?
Pour la première fois, il hésite.
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