.jpg.webp)
J’étais jeune quand j’ai appris que le monde applaudit souvent les hommes qui frappent, mais se méfie des femmes qui parlent fort. Ensuite, je suis tombée amoureuse du hockey.
Je suis la LNH depuis 1990, alors que mon père attachait mes patins serrés entre ses jambes et que j’avais un gros kick sur Mario Lemieux. J’ai vu des bagarres applaudies comme des buts. J’ai grandi avec l’impression qu’un gars qui saignait sur la glace était courageux, et mais qu’une femme qui lève le ton dans une salle de rédaction sportive passait pour hystérique. J’aime ce sport depuis assez longtemps pour savoir qu’il contient plusieurs vérités contradictoires : la grâce et la brutalité, l’intelligence et l’instinct, la finesse et la force, le collectif et l’ego, la noblesse et la bassesse. Je l’aime aussi assez pour ne plus avoir envie de lui mentir.
Ces jours-ci, les débats sur les bagarres refont surface, relancés notamment par les textes récents d’Hugo Meunier et Jean Bourbeau, comme ils reviennent souvent au printemps, avec les séries, les mises en échec qui cognent plus fort et les opinions qui fessent encore davantage. D’un côté, il y a ceux qui dénoncent la barbarie. De l’autre, ceux qui défendent la tradition comme si retirer un combat risquait de faire s’écrouler le Temple de la renommée.
Je me reconnais rarement dans l’un ou l’autre camp. Je me méfie des réponses trop simples. Parce que oui, certaines bagarres me laissent froide. Embarrassée, même. Deux jeunes hommes qui se donnent des coups au visage pendant qu’une foule rugit et frappe la bande vitrée comme si les joueurs étaient des animaux de zoo n’est pas exactement l’image la plus raffinée de notre évolution collective. Et en même temps, je comprends que ces scènes continuent de fasciner, qu’elles s’accrochent à quelque chose de plus ancien, de plus instinctif, qui dépasse largement le simple spectacle.
Le besoin de canaliser l’agressivité, la peur, la rage, l’impuissance existe encore et le sport comble ce désir d’échappatoire. Les arènes, la boxe, la lutte, les arts martiaux, le rugby, la course jusqu’à l’épuisement : depuis toujours, les humains inventent des cadres pour donner une forme à ce qui, autrement, déborde. Le corps a parfois besoin de sortir ce que la parole ne suffit pas à contenir.
Reconnaître cela n’a rien de rétrograde. Ce qui devient dangereux, c’est de nier nos pulsions jusqu’à ce qu’elles ressortent ailleurs, plus lâches, plus sournoises, plus destructrices. La vraie question n’est peut-être pas : faut-il aimer les bagarres ? La vraie question serait plutôt : pourquoi avons-nous encore besoin de conflits ritualisés ?
Nous vivons à une époque saturée de violence réelle. Guerres diffusées en direct sur nos téléphones. Féminicides. Violence conjugale. Tout le monde semble à deux notifications de l’explosion. Dans ce contexte, le hockey peut offrir une scène contenue où la tension monte, éclate, puis se termine par deux minutes de punition.
C’est archaïque. Et peut-être pour cela même que ça dit quelque chose de nous.
Évidemment, une bagarre au hockey n’équivaut ni à la guerre ni aux violences faites aux femmes. Ce serait obscène de confondre les échelles de souffrance. Mais elle rappelle quelque chose de plus ancien : l’être humain cherche encore des rituels pour contenir sa part sombre. C’est ce qui distingue le sport de la barbarie : la limite. L’arbitre. Le cadre. Les sanctions. Le temps qui s’arrête et les conséquences qui suivent.
Ce qui me trouble davantage que les bagarres, honnêtement, ce sont les gestes qui refusent de se nommer : les coups illégaux à la tête, les mises en échec tardives, les doubles-échecs en traître, la vengeance déguisée en jeu physique. Peut-être que la violence qui se cache m’inquiète plus que celle qui se montre…
Je ne romantise rien. Les commotions cérébrales existent. Les séquelles et les carrières écourtées aussi. L’idée qu’un homme doit encaisser pour mériter le respect traîne dans encore trop de vestiaires et d’esprits. Je n’aime pas qu’on confonde courage et commotion.
Le hockey n’a pas besoin de perdre ses dents pour évoluer. Il a simplement besoin d’arrêter de croire que ses poings sont son âme. Parce que son âme est ailleurs.
Elle est dans la passe aveugle qui traverse trois bâtons. Dans un gardien qui vole un match. Dans le vacarme d’un amphithéâtre. Elle est dans les enfants qui rejouent un but dans la rue, dans une entrée de garage, sur une patinoire de quartier. Elle est dans les rivalités qui durent plus longtemps que certains mariages. Elle est dans cette émotion brute que peu de sports savent produire avec autant de constance.
Imaginez si la politique apprenait ça, si certains hommes l’apprenaient avant d’entrer chez eux.
Vendredi soir, lors du troisième match entre Montréal et Tampa Bay, il n’y a pas eu de bagarre marquante. Il y a eu de l’intensité, de la friction, du ressentiment, des mises en échec légales, un Arber Xhekaj particulièrement impliqué, bref tout ce qu’on associe souvent aux « vrais matchs de séries ».
Comme quoi l’énergie n’a pas besoin de se transformer en visage tuméfié pour être réelle.
On dit souvent aux femmes que certaines choses sont naturelles, inévitables, presque sacrées : la maternité, la douceur, le care. On dit parfois la même chose du hockey et de ses violences.
Pourtant, dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas parce qu’une habitude est ancienne qu’elle est obligatoire. Les cultures évoluent, les discours aussi : le sport devrait en être capable.
On peut dénoncer la violence tout en reconnaissant qu’il existe des espaces où l’énergie humaine transforme plutôt qu’elle ne détruit. On peut aimer un sport imparfait sans lui pardonner tout. On peut regarder le hockey sans se fermer les yeux, et le cœur.
Après toutes ces années, je pense même que c’est la seule façon honnête de l’aimer.
Et elle est aussi, voire surtout, dans ce qui se passe à la fin. Après les coups et les insultes lancées entre les bancs. Après deux semaines où deux équipes se sont rentré dedans comme si leur vie en dépendait. Quand les joueurs se rendent au centre de la glace. Devant les partisans et les caméras. Devant tous les enfants qui regardent. Et se serrent la main. Pas les poings. Ils se disent bravo. Bonne chance. À la prochaine. Cette tradition me touche infiniment plus que n’importe quelle bagarre. Parce qu’elle raconte quelque chose que notre époque oublie souvent : on peut s’affronter sans se déshumaniser. On peut rivaliser sans vouloir anéantir l’autre. On peut se détester pendant soixante minutes et se respecter ensuite.
.jpg.webp)