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Je vous bullshiterai pas, je suis un faux partisan du Canadien.
Je regarde quelques matchs en diagonale durant la saison régulière et pendant les séries, je me métamorphose en fan fini, priant la Sainte-Flanelle du bout de ma chaise après avoir virilement flippé deux boulettes de burger sur le BBQ.
Si j’avais encore un char, j’aurais pas un, pas deux, mais bien quatre fanions du CH accrochés dessus.
Comme tant d’autres, je suis un gérant d’estrade du printemps, soudainement capable de jaser de notre sport national comme si j’avais moi-même élevé Demidov, Hutson, Suzuki ou Caufield.
Je pique ce que j’entends à gauche et à droite à la radio, à la machine à café ou sur TVA Sports (très fan d’Elizabeth Rancourt, d’ailleurs), avant de remâcher tout ça comme si ça venait de moi.
Je l’ai prouvé avec brio mardi dernier en allant finir la deuxième période chez mes parents – de vrais fans –, qui habitent au-dessus de chez moi.
—Ouin, Demidov devrait jouer avec Kapanen au lieu de Texier, se désole mon père, perpétuellement en ostie contre les Canadiens, même si, au fond, il les adore. Un classique.
—En même temps, je comprends Martin St-Louis de laisser l’alignement tel quel, puisqu’à date, la recette fonctionne. Ils vont s’ajuster à mesure, que je réplique avec l’assurance de Renaud Lavoie (en français).
—T’as peut-être raison, opine fièrement mon père, organisateur depuis 20 ans d’un pool annuel auquel participent d’ailleurs plusieurs de mes amis, mais pas moi, mon intérêt pour le hockey ayant disparu en même temps que le cancer de Saku Koivu.
Tout ce long préambule pour dire qu’au sortir de mon hibernation de fan, je tombe en bas de mon sofa devant le festival de claques sur la gueule qui se distribuent sur la glace. Juraj Slafkovsky qui mange une volée contre Brandon Hagel, le brasse-camarade suivant chaque coup de sifflet, le colosse de Tampa Bay, Scott Sabourin, qui frappe Josh Anderson en traître.
Et tout ça se déroule dans un amphithéâtre floridien en transe et bondé, sans compter les centaines de milliers de téléspectateurs réunis à la maison ou à la Cage.
En ce moment, je me doute bien que vous roulez des yeux jusqu’à la Station spatiale internationale en remettant en question mon membership au clan des VRAS MÂLES. Ah, je les entends jusqu’à mon bureau de média woke, vos arguments :
1- Ça fait partie de la game.
2- C’est intense, les séries!
3- Ça donne un bon show.
4- Les goons font partie de la stratégie de jeu.
5- Pendant que les joueurs se tapochent sur la glace, ils ne tapochent pas leurs blondes en dehors de la glace.
6- Il faut que jeunesse se fasse.
7- C’est pas un sport de moumoune.
8- Si t’avais dépassé le midget C, tu comprendrais, bruh.
9- Ce sont des pros, ils ne se font pas vraiment mal.
10- Etc.
OK, OK, je peux acheter que c’est dans la culture du jeu et que tout ce beau monde tente de se mettre KO dans le consentement. Mais ça ne m’empêche pas de trouver ça laite en estie.
C’est pire en vieillissant, surtout quand ça implique des joueurs imberbes avec une baby face qui ont l’âge d’être mes propres enfants. On nous biberonne depuis les couches de trouver des solutions pacifiques aux conflits, d’éviter la violence à tout prix afin de devenir des citoyens civilisés, qui argumentent avec leurs mots plutôt que leurs poings.
Pourtant, on baisse la garde lorsqu’il s’agit de notre messe nationale, dernier safe space barbare où se prendre pour Russell Crowe dans Gladiator.
–Win the crowd, and you’ll win your Stanley cup!
Haïssez-moi tant que vous voulez, mais je trouve ça décrissant, surtout après avoir réussi l’exploit d’extirper ma fille de son algorithme TikTok pour passer un moment de qualité digne d’un film de Ricardo Trogi avec son vieux père devant la télévision.
Ça me rend profondément mal à l’aise de voir des jeunes à peine plus vieux qu’elle en train de se taper dessus ou se mettre des gants dans’face (ça dois-tu être gossant, ça) au nom de l’adrénaline et de la compétition.
Les escarmouches après chaque sifflet, reflux constant d’une testostérone mal canalisée : est-ce ça, le modèle qu’on veut offrir d’une belle jeunesse en santé en 2026?
On a fait du chemin dans tellement d’affaires (et reculé sur tant d’autres), j’aurais pour ma part pensé avec une émouvante candeur que l’idée de jeter les gants aurait fini par accrocher ses patins, à un moment donné.
La LNH est la seule ligue de hockey au monde où les batailles sont tolérées et où les pugilistes ne sont pas expulsés du match. C’est pas moi qui le dis, mais Meeker Guerrier, chroniqueur sportif au 98.5 et à RDS, qui sait quand même (un peu) de quoi il parle.
Si lui aussi juge les combats anachroniques, il comprend d’où ça vient et à quoi ça sert. « On ne peut pas toujours vivre dans un monde de licorne où tout le monde se flatte les cheveux », ironise Meeker, qui a néanmoins un problème avec l’incessant tiraillage post-sifflet de l’arbitre.
Il comprend les bagarres au hockey, sans toutefois les cautionner. Et il n’est pas le seul : même un ancien goon de la ligue comme le député libéral Enrico Ciccone milite activement depuis plusieurs années pour interdire les batailles au hockey.
« La LNH est un milieu archaïque et très conservateur », observe Meeker. « On célèbre la violence et les séquelles physiques, comme perdre une dent ou saigner sur ton chandail. » Il reproche aussi aux arbitres de fermer les yeux sur la violence. « On sort les deux joueurs qui se battent au lieu de celui qui est responsable. »
Meeker, lui, me chicane par contre lorsque j’évoque la masculinité toxique derrière ces élans de violence célébrées dans les gradins. « L’intimidation, le chamaillage, il y en a dans tous les sports, y compris le sport féminin. Il faut faire attention aux amalgames. »
Soit. Mais le hockey féminin professionnel n’est quand même pas moins palpitant et populaire parce que les joueuses ne se battent pas. Ça non plus, ce n’est pas moi qui le dis, mais l’écrivaine et essayiste Martine Delvaux, qui n’hésite pas à coller le mot en « t » à la masculinité en ce qui a trait à la violence au hockey.
« Les joueurs sont des idoles, des icônes populaires. Je ne vois pas comment leur violence ne pourrait pas servir d’exemple et de permission pour les jeunes », estime la professeure de littérature à l’UQAM, qui a d’ailleurs consacré plusieurs ouvrages aux boys club.
Selon elle, ne rien faire pour interdire ou sanctionner les bagarres équivaut à donner son aval à la masculinité toxique. « Ça participe à une atmosphère sociale où il y a une équation entre masculinité et violence. Et après, on nous dira que le féminisme est passé date, que les hommes ont changé, que notre culture est parfaitement égalitaire. Well, on dirait pas! », tranche l’essayiste.
Dans un tel contexte, ce n’est pas demain la veille qu’on risque de voir un joueur d’hockey en train de frencher son chum au milieu de la patinoire comme dans Heated Rivalry.
Ni qu’on se scandalisera d’autre chose que la piètre prestation de l’hymne national canadien dans une ville américaine.
La journaliste sportive (98,5, RDS) Daphnée Malboeuf avoue avoir ressenti le même malaise, la veille, dans les estrades de l’amphithéâtre du Lightning à Tampa Bay. « On se demandait, si on avait des enfants, à quel âge on les amènerait là? Les enfants de notre voisin de siège gueulaient pendant les batailles, je me demandais s’il les éduquait dans l’auto en revenant », raconte-t-elle, évoquant cette contradiction inhérente au fait de déconstruire la violence partout… sauf dans un aréna.
Daphnée Malboeuf aussi reconnaît que les bagarres sont indissociables de la culture du hockey et ne sont pas prêtes à disparaître. « Dans les autres sports, on ne voit pas ça », reconnaît cette grande fan de hockey, qui admet aussi avoir applaudi des batailles, avant de finalement éprouver des réserves. « C’est un débat toujours enflammé et difficile avec des collègues, des vieux de la vieille qui refusent toute critique à ce sujet. Mais c’est inacceptable que ça soit aussi toléré et encouragé, surtout en séries. »
Elle rappelle que la toxicité du milieu du hockey a souvent été décriée au cours des dernières années, tant sur le plan des violences sexuelles et du racisme que de l’homophobie. « Dans un contexte culturel où le masculinisme est de plus en plus présent – on ne cesse de le dénoncer – dans les écoles primaires et secondaires, il semble incohérent de se fermer les yeux, voire d’encourager la violence au hockey, qui plus est pendant les séries », croit Martine Delvaux.