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« Tu vas détester ma chronique d’aujourd’hui. »
Au bout du fil, Hugo Meunier jubile. J’entends presque son sourire.
Hugo, c’est mon voisin de bureau. Celui qui me vole mes écouteurs et mon câble de recharge, mais qui se rachète avec un humour narquois et une expérience journalistique qui m’a souvent tiré d’affaire. Alors oui, quand il m’appelle, je réponds. Et quand il écrit, je le lis.
Une semaine plus tôt, il m’avait d’ailleurs appelé en panique pour son pool des séries. Aveu lucide : il n’y connaît pas grand-chose, et il le revendique dans son texte. J’ai fait ce que tout bon collègue ferait : balancer des conseils avec un aplomb douteux, jouer au mentor le temps d’un appel. Une brève inversion des rôles.
Cela dit, le texte qu’il a publié mercredi pour s’en prendre aux bagarres dans la LNH met le doigt sur quelque chose de plus large : une fracture bien réelle entre le regard extérieur et la culture interne du hockey. Un discours entendu 1 000 fois. Une tranchée qui traversait déjà le salon de mon enfance.
Ma mère était aussi volubile qu’allergique au moindre face wash devant le filet, tandis que mon père, lui, avait joué à haut niveau à une époque où le slashing relevait presque de la routine et accueillait ces scènes dans un silence complice.
L’enjeu des bagarres alimente les débats depuis des années. À chaque première ronde des séries, dès que la robustesse refait surface, on s’arrache la chemise dans les gradins des chroniques comme sur Internet. Pendant ce temps, dans le microcosme de la planète hockey, ça hausse à peine les épaules.
On a bien tenté de les enrayer dans la LHJMQ, mais le plus tough de la ligue, Olivier Mathieu, a, malgré tout, un accent bien de chez nous.
Alors, voici ma réplique. Pas un plaidoyer pour lui flipper le maillot et lui servir une volée d’uppercuts — quoique la tentation soit bien réelle —, d’autres chroniqueurs sportifs s’en sont déjà chargés, mais plutôt une tentative de remettre un peu de nuance dans ces mêlées printanières qui reviennent, année après année, comme une vieille habitude dont personne ne sait vraiment quoi faire.
Si mille choses ont changé dans le hockey moderne pour protéger ses joueurs, son cœur, lui, bat à peu près au même rythme qu’il y a cinquante ans. Et les bagarres en font partie. Elles ne sont ni nouvelles ni accidentelles. Elles traînent leur vieux stock depuis les tout débuts.
L’idée n’est pas de replonger dans les archives pour les absoudre. Plutôt de rappeler une évidence un peu inconfortable : si les bagarres, les mises en échec dangereuses et les débordements font partie du décor, et encore plus en séries, ce n’est peut-être pas tant le jeu qui a changé, que notre manière de le regarder.
On vit une époque à vif. Un temps de crispations, de lignes à tracer, de camps à choisir. Le contrat social se fragilise. Les débats sur la violence, les rapports de pouvoir et leurs dérives occupent largement l’espace. Pendant ce temps, à l’échelle du monde, les budgets militaires gonflent et les conflits s’invitent en continu dans le creux de nos mains.
Face à ce boucan inquiétant, on se replie. On se protège. On s’offusque encore plus vite.
Dans pareil contexte, voir deux jeunes se distribuer des droites en pleine heure de grande écoute nationale, passe — sans surprise — moins bien qu’avant. Le geste n’a pas changé. Le regard, lui, a évolué. Et l’écart ne cesse de se creuser.
Conservateur de nature, le hockey a peu bougé. C’est le seuil de tolérance de la population qui s’est déplacé.
Un schisme s’opère depuis belle lurette. Aujourd’hui, défendre les bagarres au hockey, ce n’est plus seulement parler de sport : c’est aussi prendre position. Afficher une posture qui résiste à une idée du progrès. Ça renvoie à une certaine vision du jeu, parfois en décalage avec l’évolution des sensibilités, et ça évite de se ranger du « bon côté ».
Comme si encourager une mêlée d’après-sifflet suffisait désormais à nous situer, presque malgré nous, sur un échiquier idéologique encore plus glissant qu’une patinoire.
Mon collègue, en convoquant Martine Delvaux, évoque cette masculinité toxique qui s’infiltre à bas bruit dans nos écrans, nos réflexes, notre quotidien.
« Une forme aiguë d’anachronisme », écrit le contributeur du collectif de Masculin pluriel (y a pas de hasard) au sujet de ces duels sur glace.
Il y a là un tabou : admettre que donner une certaine légitimité aux bagarres, ce serait cautionner ce qu’elles représentent ailleurs dans la société, alors que le sport obéit à ses propres codes, à sa propre grammaire.
Le sport pour le sport. Une forme d’herméneutique interne, presque fermée, qui échappe à celui qui regarde de l’extérieur. Le gérant d’estrade analyse avec ses mots et ses valeurs ; le joueur, lui, répond avec son corps. L’un est assis, l’autre est en patins, et entre les deux, il y a un monde. Avez-vous déjà reçu une grosse mise en échec ? C’est efficace.
Dans cette logique, la bagarre au hockey, permise et consentante, rappelons-le, n’est pas un dérapage, mais un outil. Une manière de prendre le contrôle, d’imposer un rythme, d’aller chercher le souffle tant physique que psychologique, qui fait basculer un match, ou même une série.
Difficile pour plusieurs d’accepter qu’il subsiste dans ce sport un soupçon de boxe tolérée, qu’on le veuille ou non. Et les équipes ne sont pas près d’y renoncer.
Parce qu’au printemps, le hockey n’est plus tout à fait le même. Ce n’est plus un jeu dilué sur 82 matchs. C’est une guerre d’usure expéditive. Quatre victoires à arracher aux meilleures formations. Chaque présence devient un bras de fer. Et quand les matchs se décident en prolongation, comme les deux derniers du CH, ça rappelle une évidence simple : tout compte.
Même ce que plusieurs préfèrent ne pas applaudir.
Évidemment, la montée de lait de mon estimé collègue a été exacerbée par la bagarre impliquant Juraj Slafkovský et Brandon Hagel. Une scène presque pédagogique, qui vaut la peine d’être décortiquée tant elle résume le potentiel d’une bagarre dans la LNH version 2026.
Dans ce cas précis, le duel avait quelque chose de presque symétrique. Hagel : 6’2, 186 livres, 74 points. Slafkovský : 6’3, 220 livres, 73 points. Trente-cinq livres d’écart, pas tout à fait la même catégorie de poids, mais deux pièces maîtresses de leurs formations.
Mais derrière les chiffres, les trajectoires diffèrent. Hagel, choix de sixième ronde, est entré dans la ligue par la porte de service, forgé dans les arénas rugueux de la Saskatchewan. Slafkovský, premier choix au total, est le prodige d’un autre système, d’une autre culture hockey. Deux chemins, deux récits, qui finissent par se croiser frontalement pour aller chercher l’ascendant narratif.
Lors du premier match, Slaf avait tout cassé avec un tour du chapeau. En jetant les gants contre lui, Hagel ne le choisissait pas au hasard : il se frottait à l’un des meilleurs joueurs du club… et à un pugiliste encore vert.
Puis, la droite est partie. Slaf au tapis.
Derrière son visage impassible, l’entraîneur du Lightning, Jon Cooper, s’est sans doute délecté.
Hagel a fini le match avec un tour du chapeau à la Gordie Howe : un but, une passe, une bagarre. Pendant ce temps, Slafkovský a joué une fin de rencontre brouillonne, aux décisions hésitantes, jusqu’à cette sortie de zone en plein centre qui a mené au but égalisateur de Nikita Kucherov. On connaît la suite.
Ce genre de séquence dépasse la simple bagarre. Elle laisse une empreinte invisible, mais bien réelle dans le cours d’un match. « Dropper », au fond, c’est un pari. Un risque pour ce basculement imperceptible qui change l’air d’un match. Parce qu’au-delà des coups, c’est tout ce qui suit qui compte : l’élan, la confiance, le doute semé chez l’autre. Une bagarre ne règle rien sur papier, mais elle déplace quelque chose.
La vraie question est peut-être là : si les rôles avaient été inversés, si Slaf avait envoyé KO son adversaire, et que le Canadien rentrait à la maison 2-0, est-ce qu’on aurait cette conversation ?
Pour mon spectateur de salon occasionnel, c’est peut-être là que le décalage est le plus subtil et le plus grand. Invisible à l’écran, mais fondamental sur la glace.
Pour la majorité des partisans, Juraj Slafkovský et Brandon Hagel, ce sont des numéros, des statistiques, des rôles dans cette télé-réalité bien huilée qu’est le hockey à la télé. Des figures qu’on commente, qu’on juge, qu’on applaudit à distance. Mais dans le vestiaire, c’est autre chose.
Les 23 joueurs d’une équipe partagent bien plus qu’un système de jeu. Ils partagent des vols, des hôtels, des intimités. Des hauts et des bas. Des confidences entre deux défaites. Ce sont des collègues, oui, mais aussi des amis, des frères d’armes qui passent leur temps libre ensemble. Le hockey, c’est leur métier, mais aussi leur quotidien, leur clan.
Alors, chaque fois qu’un joueur jette les gants, ce n’est pas qu’un moment de spectacle pour une foule anonyme. C’est aussi un ami qui met sa santé en jeu au profit de quelque chose de plus grand.
J’imagine Hugo Meunier au centre du logo, à tournoyez mains nus sous les projecteurs dans un moment de flottement devant 20 000 personnes debout. S’il l’emporte, ce n’est pas une victoire abstraite. C’est une décharge. Une montée d’adrénaline qui traverserait notre petite salle de presse comme un choc électrique.
C’est viscéral. Presque tribal. Et soudain, la bagarre n’est plus une anomalie du jeu. Elle devient une extension du lien collectif.
Est-ce qu’à force de vivre chacun pour soi, on oublie ce qu’est une équipe soudée ?
Encore aujourd’hui, se battre fait partie du fameux « code ». Rien d’écrit, mais tout le monde en connaît les grandes lignes : protéger une vedette, répondre à un coup salaud, renverser le momentum. Les bagarres se sont transformées, raréfiées, mais elles sont encore là. Et tout indique qu’elles ne partiront pas.
Quand Hugo écrit : « Les escarmouches après chaque sifflet, reflux constant d’une testostérone mal canalisée : est-ce ça, le modèle qu’on veut offrir d’une belle jeunesse en santé en 2026 ? », il soulève une question légitime.
À force de vouloir condamner tout ce qui dépasse, on en vient parfois à projeter sur le hockey ce qu’il n’est pas ou ce qu’on aimerait qu’il soit. Comme si le sport avait trahi un scénario idéalisé, à la manière d’un Heated Rivalry, alors qu’en réalité, il ne l’a jamais vraiment suivi.
Or, si on se retrouve dans les bars, dans les salons, entre amis ou en famille au printemps, ce n’est pas pour assister à une représentation fidèle de nos aspirations de société. C’est d’abord et avant tout pour être ensemble. Bien plus que pour chercher dans le téléviseur le reflet de nos convictions.
Sans oublier que la LNH orchestre un curieux renversement carnavalesque : ici, contrairement aux gladiateurs d’antan, c’est le peuple qui regarde et consomme les riches se battre entre eux, et non l’inverse. Mais bon, je m’égare.
Le hockey des séries, par son intensité et son enjeu, vit en quelque sorte en vase clos. Il répond à ses propres codes, son propre tempo, sa propre logique. Vouloir à tout prix lui imposer une grille de lecture intersectionnelle, comme s’il devait épouser les sensibilités du moment, relève peut-être d’un réflexe très contemporain : celui de tout politiser, d’en faire matière à analyse, puis à jugement, à l’échelle d’un débat plus vaste.
Parfois, un match de hockey reste un match de hockey. Bancal, excessif, contradictoire. Un peu con, aussi.
Le grand théâtre du sport nous ressemble peut-être plus qu’on ne voudrait l’admettre.
Et c’est sans doute pour ça qu’on le regarde, malgré ses failles.
Ainsi, à la lumière du jour, les probagarres se font plus discrets. Ils baissent le ton. Marchent sur des œufs. Contournent, évitent de nommer l’évidence : quand les gants tombent, il se passe quelque chose. Un courant traverse l’amphithéâtre. L’ambiance change de texture. Le match se resserre, devient plus dense. Il suffit de se rappeler l’ouverture musclée du duel Canada–États-Unis l’an dernier, chargée de tensions frontalières et d’hymnes nationaux hués.
Le goon pur, héritier des années 1990, n’existe plus. Il s’est fossilisé quelque part dans les VHS de Don Cherry. Aujourd’hui, même les joueurs les plus durs savent jouer, produire et marquer. Et surtout, on ne jette pas les gants au hasard : il y a une logique, une étiquette très codifiée. Un poids lourd contre un poids lourd. Un joueur d’impact contre un autre. Une recrue ne cible jamais un vétéran. Rien n’est improvisé, même dans ce qui semble chaotique.