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Les entrevues d’Hugo Meunier
Saison 01 - Ép. 03

Catherine Dorion

Le retour vers le futur de l'ex-députée

Cet article a été publié en novembre 2023, en marge de la sortie de son livre Les Têtes brûlées: carnets d’espoir punk (Lux).

Je l’avoue d’emblée, mon jupon dépasse.

J’ai une sympathie naturelle pour Catherine Dorion*, qui s’apprête à sortir un livre (un exorcisme? Une infiltration?) sur son passage en politique, où elle fut, le temps d’un mandat, la députée la moins drabe de l’Assemblée nationale.

Toujours admiré ce côté-contre-courant-coton-ouaté-mal-engueulée-passionnée-fataliste-artistico-kamikaze-WTF qui lui attirait les foudres des chroniqueurs (ceux de l’Empire, surtout), de la bien pensance politique et de bon nombre de détracteurs sur les réseaux sociaux.

Bon, je l’aurais peut-être pas trouvé reposante à la longue si elle avait été dans ma team politique, mais c’est clairement avec elle que j’aurais voulu traîner dans les partys et philosopher en fin de veillée autour d’un spliff, n’en déplaise à Marwah Rizqy (mon deuxième choix, talonnée par Pascal Bérubé qui m’a l’air d’un redoutable adversaire de bras-de-fer).

*Chez URBANIA, on aime pas juste Éric Duhaime.

J’ai rencontré Catherine Dorion lorsqu’elle avait annoncé qu’elle ne se solliciterait pas de deuxième mandat, en avril 2022. Je me souviens de son visage crispé lorsque je lui avais demandé avec une belle candeur si son départ allait provoquer des réactions dignes du décès d’un dictateur nord-coréen au sein de sa formation.

Après m’être tapé en deux jours les 370 pages de son livre Les Têtes brûlées: carnets d’espoir punk (Lux), j’ai finalement compris sa réaction faciale.

Si vous voulez savoir concrètement à quoi ça ressemble, la vie de députée à l’intérieur de la « bulle », ce récit vous scotchera à votre sofa.

Faire le ménage

L’ex-députée de Taschereau m’accueille dans une chaleureuse maison champêtre de Limoilou, à la devanture couverte de feuilles mortes. Le soleil illumine l’endroit. Je me garde de gaspiller de la salive pour vous décrire son look, vu que le Québec s’en est chargé pendant des années. Sa fille aînée, onze ans, pointe le museau au bout du couloir. Les deux cadettes (neuf et trois ans) ne sont pas là.

On s’installe dans un grand salon lumineux avec de beaux sofas et des vinyles pour commencer l’entrevue. La tournée médiatique en marge de la sortie de son livre s’amorce et culminera avec un passage à Tout le monde en parle.

C’est en janvier qu’elle commence à mettre de l’ordre dans ses notes et revisite son journal dans lequel elle consigne sa vie depuis qu’elle sait écrire. « Mon cerveau était un gros locker en bordel et j’ai commencé à faire du ménage », illustre l’autrice des Luttes fécondes (Atelier 10).

Elle peut aussi compter sur le soutien de son éditeur Mark Fortier, même si – de son propre aveu – l’ouvrage demeure «échevelé».

C’est elle qui le dit. Sauf pour quelques réflexions plus sociologiques/philosophiques sur notre mode de vie capitaliste éparpillées ici et là, le récit est structuré de manière assez chronologique, de son enfance rebelle à la fin de son mandat de députée.

Sans spoiler le livre, la vie politique commence plutôt bien, avec la frénésie d’une campagne inspirante menée à coup de vidéos virales et de pancartes vandalisées artistiquement. Un vent de fraîcheur.

Mais le coït sera vite interrompu. Le lendemain de son élection, après 45 minutes de sommeil, le bordel médiatique s’amorce. Son look est déjà le « talk of the town ».

« C’est peut-être une taxe de bienvenue passagère, comme la moustache à Manon. Mais mon compte de taxe s’avérera pas mal plus salée », souligne-t-elle dans son livre.

Sa première journée en chambre est marquée par une première désillusion. Le serment à la Reine d’Angleterre, une tradition archaïque, qui a (enfin) commencé à être contestée, depuis.

«​​On devient donc députée en se prêtant à une sorte de fraude intellectuelle et morale. Tu veux devenir une vraie politicienne ? Commence par un mensonge. Publiquement. Fais-le », écrit-elle.

Les jours passent et les couleuvres sont de plus en plus difficiles à avaler. Premières confrontations avec les journalistes, tenues vestimentaires, jurons: Catherine Dorion est de l’or en barre médiatique. « Mon rôle était fixé : j’étais une provocatrice, une plotte à Kodak coupable de toute l’attention dont on m’accablait. Cette image générale, dans les premiers mois, a fait le tour de la province à peu près sans résistance. »

« Je ne regrette rien »

Ce cul-de-sac parlementaire, ce système qu’elle qualifie de « périmé », est dénoncé tout au long de l’ouvrage. L’impuissance aussi de faire bouger les choses à l’intérieur d’un spectacle un peu incestueux entre les élus et les médias.

Son expérience politique lui aura certainement appris à réaliser à quel point on part de loin pour faire monter la barre. Elle croit fermement que rebâtir notre démocratie (ok, ça sonne fort) devra passer par le corps. « Par les liens humains, l’attachement, le sentiment d’appartenance, l’amour et le désir de transmettre. Fa’que enweyez, les corps », résume-t-elle, pendant que sa fille entre au salon lui demander à dîner.

« Tu peux te faire un grilled cheese, mais reste à côté de la poêle », répond la mère.

Dans son livre, Catherine Dorion raconte avoir elle-même ressenti cette puff d’humanité après sa dernière question en Chambre, lorsque les députés de tous les partis se sont levés pour lui faire une ovation. Une sorte de cadeau de départ venant du cœur.

« Je ne vois plus des partis, des députés, des ministres, des riches, des “politiciens à gogo”. Je vois des papas, des grands-mamans, du monde ordinaire, qui, par d’étranges concours de circonstances, se sont retrouvés là, mais qui, tous, peuvent être touchés et vouloir toucher à leur tour », écrit-elle.

«Ils m’ont pas eu, les estis»

«J’ai l’impression de savoir quoi faire comme militante, maintenant. J’ai un sentiment de victoire. Ils m’ont pas eu, les estis », réplique-t-elle, sourire en coin.

À travers les chapitres du livre, Catherine Dorion aborde l’intimidation en milieu scolaire, le sexisme, la pression, le workaholisme, l’anxiété et la dépression qui planait au-dessus d’elle tout au long de son mandat. Des thèmes durs, qu’elle a attaqués de front grâce à la littérature, qui lui sert d’armure.

Fait intéressant, c’est lorsqu’elle était le plus au bout du rouleau qu’elle a senti le vent tourner, comme si elle avait survécu à son initiation. Je cite un passage.

« C’est dans la noirceur du dernier hiver avant la pandémie, alors que j’étais à un poil de m’effondrer psychiquement, que la scandalite s’en alla d’un coup comme elle était venue. De façon soudaine, les milieux politique et médiatique qui avaient d’abord eu envers moi un réflexe d’éjection se mirent à me respecter et à m’appeler madame. »

Le porte-parole masculin

En gros, Catherine Dorion reproche à GND d’avoir abandonné ses convictions au profit de l’image et de la peur d’avoir mauvaise presse. Elle donne quelques exemples d’interactions avec son chef, qui lui reprochait apparemment « d’upstager » son propre parti avec l’attention médiatique qu’elle générait à elle-seule. Elle dit: « Peu importe. Du fond de notre tranchée, une chose est maintenant claire: nous ne nous aimons pas beaucoup. »

Elle reconnaît malgré tout la contribution de GND à avoir rendu banales dans l’espace publique des idées jugées comme étant radicales dans un passé pas si lointain.

Chialer contre sa job

L’entrevue va bon train, le grilled cheese de sa fille crépite dans la poêle, au loin. Il nous reste encore un peu de temps avant sa prochaine entrevue prévue en début d’après-midi.

Catherine Dorion est relaxe, enjouée, en verve. Même si elle dit n’avoir pas trop la chienne à l’idée de faire des vagues avec son livre, elle me demande toutefois si je crois qu’elle est trop raide.

En même temps, enchaîne-t-elle, qui n’est pas critique à l’endroit de sa job ou son boss? Elle réitère n’avoir cherché qu’à mettre sa propre expérience en mots, avec tous ses bémols.

« Quel travailleur au Québec peut dire: moi, je trouve que 100% de ma job est utile? Dans un monde où les gens manquent de temps, c’est une cruauté systémique », affirme-t-elle.

L’ex-députée ajoute avoir réussi à se rendre utile dans sa circonscription en dehors de ses heures de parlementaire (ce qui est absurde), au prix d’un épuisement.

« Comme des enseignantes brûlées parce qu’elles font du surtemps, mais qui doivent répondre à toutes sortes de niaiseries imposées durant leurs journées de travail. »

En politique, ces niaiseries prennent la forme d’un agenda imposé par les médias avides de clickbaits.

Mais l’heure n’est pas à la rancœur. Pour Dorion, le livre est un moyen de tirer un trait sur cette étape de son parcours et à se consacrer à ses nombreux projets artistiques en chantier. Parce qu’elle ne bluffait pas en disant vouloir mettre l’art au service de la démocratie.

Présentement, elle termine un documentaire sur les territoires imaginaires à conquérir, en plus de préparer une pièce de docu-théâtre avec son comparse, Alex Fecteau. « Je crois que les artistes sont essentiels, là-dedans. »

Il arrive un moment où l’émotion que chacun vit individuellement devient un bluetooth partagé et est plus forte que le message ambiant.»

Changer le monde

Je la laisse cultiver son jardin, en lui demandant si elle pense avoir au moins un peu décoincé la politique. « Mon rêve, c’est pas que le monde puisse aller en coton ouaté à l’Assemblée nationale, mais montrer qu’on peut faire de la politique sans devoir entrer dans le moule », laisse-t-elle tomber.

L’avenir nous dira si Catherine Dorion a eu le temps de semer une graine qui finira par fleurir un jour.

Les Têtes brûlées: carnets d’espoir punk (Lux): en librairie le 13 novembre

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