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QUATRE95 AU KENYA : Les acteurs cachés d’Iten

Œuvrer dans les coulisses du sanctuaire.

22 septembre 2023
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Depuis le début des années 2000, la notoriété internationale d’Iten en tant que destination prisée pour la course à pied a eu un impact significatif sur son économie. Le tourisme a tôt fait d’attirer de nombreux travailleurs cherchant à améliorer leur avenir. Rencontre avec cette diaspora à l’ombre des chronos qui incarne, à sa manière, une fenêtre sur le Kenya d’aujourd’hui.

John, le gardien de l’anneau

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« Chaque jour, j’ai espoir de voir les foules débarquer et courir sur ma piste, mais le coût d’entrée rebute les locaux », déplore-t-il, avec raison.

Dans l’étroit cabanon de bois où il passe ses journées, John Barmao m’explique qu’il remplit la fonction de gardien de la piste de tartan depuis six ans, prenant quotidiennement soin de son entretien et, surtout, accueillant chaleureusement les coureurs venus des quatre coins du monde.

Dans sa jeunesse, John, originaire de la région de Nyaru, était lui aussi un coureur, mais, faute de moyens, il a dû abandonner la course après ses études pour occuper divers petits emplois. Pendant ce temps, son voisin et ancien coéquipier, Daniel Komen, poursuivait sa carrière pour établir le record du monde du 3 000 mètres, un exploit qui perdure depuis près de trente ans maintenant.

Un troupeau de chèvres a pris d’assaut le tartan durant notre conversation.
Un troupeau de chèvres a pris d’assaut le tartan durant notre conversation.
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Chaque matin, il monte à bord d’un matatu bondé – un minibus très populaire comme moyen de transport local – pour se rendre à son travail, situé à près de 50 kilomètres de chez lui. John gagne moins de cinquante dollars par mois, mais s’estime chanceux d’avoir ce poste. « Ça me convient; je bénéficie à la maison du soutien de cinq vaches et je cultive des courges et des tomates. J’adore cet endroit », affirme-t-il en regardant l’anneau. « Il n’est pas à moi, mais chaque fois qu’on le court, j’en suis fier comme si ça l’était. »

Au moment de le quitter, un matatu klaxonne à l’entrée, suivi d’une motocyclette transportant cinq hommes d’une extrême minceur. Les coureurs sont arrivés. Impossible pour lui de retenir son sourire.

Lilian et Winnie, les femmes d’affaires

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Il y a une décennie, l’entrepreneuse Lilian Chebet a ouvert le Champions Running Store Iten, une boutique spécialisée dans la vente de vêtements de seconde main provenant d’un picker en sol européen.

Elle recevait une livraison mensuelle de chaussures et de maillots usagés destinés aux coureurs kényans. Cependant, avec la croissance notable du tourisme international, Lilian a réorienté sa stratégie vers la vente d’articles neufs, bénéficiant du soutien des athlètes professionnels locaux qui la fournissent en grandes marques.

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« Étant donné que les revenus des coureurs commandités sont parfois limités, ils ont l’habitude de vendre certains articles offerts par les entreprises qu’ils représentent – Asics, Puma, Nike, Adidas – à nous, les commerçants. Nous proposons ensuite ces articles à environ 50 à 60 % du tarif habituel des rayons européens. C’est une manière pour les coureurs de gagner un peu d’argent lorsque les revenus sont rares. »

Grâce à ses prix compétitifs, Lilian estime que la majeure partie de sa clientèle provient désormais de l’étranger. Ses clients sont attirés par l’opportunité d’acheter des produits de qualité à des tarifs avantageux tout en rapportant des chaussures évoquant des souvenirs d’Iten.

Brenda, employée de l’une des trois nouvelles boutiques de la rue principale.
Brenda, employée de l’une des trois nouvelles boutiques de la rue principale.
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Le tourisme est souvent associé à la recherche de souvenirs à rapporter pour ses proches. Winnie Chepkemboi, âgée de 19 ans, en est bien consciente et dirige une entreprise de souvenirs appelée « Home of Champions Art Centre ». Elle emploie sept jeunes garçons pendant les vacances scolaires.

Forte d’une expérience en artisanat acquise en marge de ses études secondaires, Winnie a reçu un petit financement de sa famille pour lancer son entreprise à Iten une fois son diplôme en poche, elle qui est originaire de la communauté kalendjin de Kitale, une ville près de la frontière ougandaise reconnue pour ses cultures de tournesol.

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Parmi les produits proposés, on retrouve les célèbres shuka massaï, ces draps traditionnels recouvrant les corps du célèbre groupe ethnique, mais son meilleur vendeur est sans conteste le bracelet de perles, également d’origine massaï. La plupart des coureurs étrangers repartent avec quelques exemplaires de ces ornements pour commémorer leur épuisant périple de course.

Elle n’est pas peu fière d’avoir fait celui que portait Daniel Ebenyo au poignet lors de sa médaille d’argent au 10 000 mètres du dernier Championnat du monde, à Budapest. « C’est la première fois que je vois mon travail à la télévision! », s’exclame-t-elle, la voix pleine de joie.

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Depuis le retour des touristes, elle observe une croissance constante de son chiffre d’affaires. Le futur d’Iten s’annonce prometteur et Winnie a bien l’intention d’élargir son inventaire.

Sarah, Daisy et Emmanuel, les pacers

« Pole-pole » signifie « moins vite » en langue swahilie. Une expression fréquemment entendue par les pacers d’Iten, ces sherpas kényans qui accompagnent les coureurs dans la lamentation des kilomètres.

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Sarah et Daisy, deux jeunes pacers originaires d’Eldama Ravine, une petite ville kalendjin réputée pour son marché de roses, ont toutes deux pris la décision de venir s’établir à Iten en mars dernier afin d’améliorer leur entraînement. Six fois par semaine, à partir de 6h30, elles accompagnent des groupes sur des parcours allant de 5 à 15 kilomètres avant de poursuivre leurs programmes personnels.

Toutes deux cohabitent dans un petit appartement et s’entraînent au sein de la même équipe. « Iten est une expérience fantastique et nous souhaitons poursuivre le pacing qui nous permet de combler une partie de notre entraînement tout en gagnant un revenu intéressant. »

Le tarif qu’elles facturent suit une grille bien établie à Iten : pour une course à rythme lent de moins de 10 kilomètres, elles demandent 500 shillings, soit l’équivalent de 4,67 dollars canadiens, tandis que pour une distance de 10 kilomètres ou plus, elles reçoivent 1 000 shillings, soit 9,34 dollars canadiens.

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Originaire de la petite bourgade de Kamwosor, Emmanuel Bundotich est également venu à Iten pour s’entraîner.

« J’ai eu du succès à la course au niveau junior, mais après l’école, j’ai dû faire des travaux manuels, surtout creuser des fossés. J’aurais aimé continuer à courir, mais je devais aider ma famille de sept frères et sœurs, dont quatre qui étaient encore au secondaire. »

C’est à Eldoret qu’il rencontre par hasard un ancien collègue de classe, Dennis Kimetto, alors détenteur du record mondial au marathon. Choqué du fait qu’Emmanuel ait cessé la course, il lui propose de venir rejoindre son groupe d’entraînement à Iten. Le move qui allait changer sa vie.

Pour subvenir à ses besoins, Emmanuel s’est mis à offrir ses services en tant que pacer pour des coureuses élites kényanes. Il gagnait alors 7 000 shillings par mois, soit 65 dollars canadiens, ce qui lui permettait de couvrir ses dépenses et d’envoyer un peu d’argent à Kamwosor.

Au fil des sept dernières années, Emmanuel a progressivement élargi son réseau jusqu’à devenir une référence pour les athlètes internationaux qui reviennent à Iten. En plus d’être marathonien professionnel, il est le pacer en chef d’une équipe attitrée à un camp d’entraînement et assure la gestion d’une dizaine de coureurs, six matins par semaine.

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« Grâce au tourisme, j’ai une source de revenu stable, peu importe mes résultats de course. Je n’ai pas de commanditaire. Après tout, je dois manger et envoyer les enfants à l’école. »

Peter, le massothérapeute

Peter Kosgei, originaire du comté de Nandi – la même région que le célèbre marathonien Eliud Kipchoge – déborde d’énergie à l’âge de 47 ans. Depuis maintenant 12 ans, il se consacre à la massothérapie, offrant ses services aux athlètes kényans comme étrangers.

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Ayant acquis ses compétences à Madrid un peu par hasard alors qu’il voyageait sur le circuit européen, sa carrière de coureur a été interrompue par un accident qui l’a contraint à se retirer des équipes professionnelles. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il a mis en pratique les techniques acquises en Espagne.

Au début, il parcourait la région kalendjin en fonction des appels, jusqu’à son installation à Iten en 2016. Il effectuait d’abord ses massages dans sa propre chambre, puis il a trouvé un petit emplacement en bord de route, dans un conteneur sans électricité, voisin d’un débit de boissons clandestin. Très fier, il le redécore chaque année avec soin.

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Alors que les masseurs des camps facturent 2 000 shillings, soit 18 dollars, pour leurs services, Peter Kosgei offre en ville une alternative plus abordable en proposant des séances d’une heure pour la moitié du prix.

« Si un coureur a besoin de massage, mais n’a pas les moyens de me payer, je serai le premier à le faire à crédit », déclare-t-il avec humilité. Les masseurs offrent des services extrêmement populaires chez les coureurs, car ils jouent un rôle essentiel dans la récupération après des sorties exigeantes et dans la prévention de blessures.

Elias, jeune conducteur de boda-boda d’origine turkana.
Elias, jeune conducteur de boda-boda d’origine turkana.
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Ces quelques portraits ne font qu’effleurer la surface d’une vaste industrie qui englobe tout un éventail de professions, allant des chauffeurs aux cultivateurs, sans oublier les cuisiniers et la sécurité, tous œuvrant à soutenir ce grand projet sans pareil nommé Iten.

***

Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.

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