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URBANIA AU KENYA : Iten et le dilemme du tourisme de la course à pied

Entre authenticité et cosmopolitisme, la Maison des Champions pèse ses options.

Par
Jean Bourbeau
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« Muzungu! Hello muzungu! Muzungu! »

Il ne suffit que de prêter l’oreille pour réaliser que la couleur de ma peau m’érige en curiosité dans la bouche d’Iten. À mon passage, les regards se tournent vers moi, le blanc, le muzungu. Plus taquin que malveillant, ce rappel constant de mes origines me procure un certain réconfort; le tourisme n’a pas encore altéré l’âme des lieux.

Iten, aujourd’hui

À l’entrée de la municipalité, les visiteurs sont accueillis par l’emblématique arc rouge arborant l’inscription « Welcome to Iten Home of Champions ». Selfie obligatoire pour la manne venue d’ailleurs.

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Perchée au sommet d’une vallée majestueuse, cette petite localité de l’Afrique de l’Est a acquis une réputation légendaire dans l’univers de l’athlétisme. Mo Farah, David Rudisha, Eliud Kipchoge ou Faith Kipyegon; ici ont transpiré les plus éminents athlètes de leur génération. Aucune autre ville du monde ne peut se targuer d’arborer autant de médailles à son cou.

En raison du rayonnement de ses champions, Iten n’est plus un secret bien gardé. Depuis les années 2000, les pèlerins de tous les horizons convergent vers cette Mecque de la course de fond afin de fouler le même sol que les athlètes kalendjins, ce groupe ethnique célèbre pour son excellence dans la discipline.

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« Ça doit faire environ dix ans que les Blancs sont devenus une normalité à Iten », déclare Victor Chepkoiyo, mon chauffeur de boda-boda, ces motos-taxis qui sillonnent le pays.

En effet, le tourisme occidental n’a cessé de croître dans cette région, amplifié par sa visibilité sur les médias sociaux et le pic d’intérêt envers la course entre 2010 et 2019. Le secteur se redresse actuellement après les perturbations provoquées par la pandémie. Selon une récente enquête, près de 29 % des coureurs actuels ont commencé à courir pendant la période liée à la COVID-19, alors que le trafic aérien redécolle de plus belle. Pour 2023, Iten prévoit un bilan positif, très positif même.

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Mais une destination économiquement fragile peut-elle accueillir un flux continu de visiteurs privilégiés sans mettre en péril la qualité de vie de ses résidents? En d’autres termes, est-ce que ma participation personnelle au tourisme contribue à un processus de gentrification?

Voyons voir.

Depuis la fin du printemps, les grandes villes kényanes ont été le théâtre de violentes manifestations. En juillet seulement, plus de trente personnes ont perdu la vie lors d’affrontements entre la police et les manifestants.

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Déclenchés en réponse aux montées du coût de la vie et de l’instauration de politiques d’austérité, ces soulèvements reflètent la pression d’une nation peinant de plus en plus à satisfaire ses besoins essentiels. Le prix du pétrole a connu une forte hausse, tandis que la valeur du shilling kényan a chuté pour atteindre son niveau le plus bas en une décennie. Les experts estiment que le pays court un risque réel de faillite économique.

Le conducteur de matatu, Mengich Kipno, éprouve des difficultés à rentabiliser ses services en raison de l’augmentation du prix du carburant.
Le conducteur de matatu, Mengich Kipno, éprouve des difficultés à rentabiliser ses services en raison de l’augmentation du prix du carburant.

Dans le confort luxueux de mon camp d’entraînement, les muzungus partagent avec satisfaction leurs expériences sur Instagram et Strava. Ils sont originaires d’Allemagne, de Norvège, des Pays-Bas. Les discussions passent de leurs meilleurs temps personnels à leurs suppléments préférés. Des envolées bien loin du tumulte de la capitale et de ses bidonvilles en flammes; tout ici gravite autour de la culture de la course à pied.

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Attirés par une combinaison de facteurs exceptionnels, les sportifs du Nord y trouvent une sorte de petit paradis. Nichée à 2 400 mètres au-dessus de la mer, Iten offre les avantages de l’entraînement en haute altitude, ainsi qu’un large territoire vallonné imposant un défi constant. Isolée des tentations urbaines, son climat équatorial, son alimentation saine et son coût abordable contribuent à sa grande attractivité.

Le niveau athlétique y est également très élevé. Moi, humble coureur amateur, partage la même piste que des détenteurs de records et des olympiens suivis par des entraîneurs de renom, créant ainsi un environnement aussi intimidant que propice au dépassement.

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Avec une population urbaine estimée à 10 000 habitants et plus de 1 000 coureurs, le lever de soleil offre le spectacle saisissant de centaines de silhouettes se réchauffant par petits groupes sur la route principale avant de s’enfoncer dans les veines de terre rouge qui traversent ses collines champêtres. Un paysage bucolique des plus exigeant sur les jambes.

La genèse d’un phénomène

« À mon arrivée, dans les années 70, il n’y avait que cinq maisons ici », raconte Frère Colm O’Connell, l’inimitable entraîneur irlandais considéré comme le parrain de l’athlétisme d’Iten. « Ce n’est qu’à la fin des années 90, quand les marathons se sont vraiment fait dévorer par la vitesse kényane, que les athlètes étrangers ont commencé à venir s’entraîner ici. »

Frère Colm O’Connell
Frère Colm O’Connell
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La première phase du développement touristique à Iten a débuté au tournant des années 2000 avec l’ouverture du High Altitude Training Center par Lornah Kiplagat, native de la vallée et gagnante de quatre marathons internationaux. À l’origine conçu pour accueillir les coureuses et équipes nationales en l’absence d’infrastructures adéquates, cet établissement a progressivement ouvert ses portes à toute personne souhaitant s’entraîner aux côtés d’athlètes kényans.

Sans aucune campagne promotionnelle, coureurs, entraîneurs, gérants et commanditaires ont afflué. Des groupes organisés ont commencé à venir sur une base régulière. Livres, articles et thèses ont été écrits sur ce petit miracle jadis inconnu. Un écosystème entier s’est développé et jamais la renommée ne s’est essoufflée depuis.

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Les motivations des sportifs d’ailleurs incluent le désir de visiter une terre de fascination, de fouler la piste où évoluent leurs héros et surtout, de profiter des avantages tant psychologiques que physiques offerts par Iten. La plupart cherchent à améliorer leurs performances en prévision de courses officielles organisées à domicile.

« La cohabitation est harmonieuse. Il n’y a pas vraiment d’envers de la médaille. C’est unique, ce qu’il se passe ici. Le riche vient apprendre du pauvre », rigole Symon Korir, un coureur local que je rencontre autour d’une tasse de chaï. « C’est le monde à l’envers. »

Soutenu par un pouvoir d’achat avantageux, le tourisme joue donc un rôle significatif dans l’économie locale et contribue à son développement depuis plus de vingt ans. Les données sont rares, voire inexistantes depuis le début de la pandémie qui a gravement frappé la région, alors qu’Iten avait accueilli un sommet de 20 000 touristes en 2019.

Au centre d’Iten se trouve le marché des vêtements
Au centre d’Iten se trouve le marché des vêtements
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Une passion, deux cultures et deux portefeuilles

Les camps d’entraînement proposent des forfaits tout inclus à un prix fort alléchant pour l’étranger, mais disproportionné pour l’habitant du comté. Celui qui m’héberge offre au coût de 60 dollars canadiens par nuit : transport de l’aéroport, trois repas par jour, piscine, sauna, salle de sport et lounge invitant, sans oublier des services de massage, d’entraînement et de sécurité toute la journée.

Un tel budget quotidien peut subvenir aux besoins d’un athlète local pour plus d’un mois.

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À bien des égards, les transformations induites par le tourisme ont façonné le nouveau visage d’Iten, mais les points de vue diffèrent grandement. En regroupant les éléments de comparaison, on peut davantage dessiner un chemin de réciprocité que de résistance, même si cette dernière n’est pas absente du discours ambiant.

Albert Koech, un entraîneur à la retraite originaire de la région, exprime sa préoccupation face à l’évolution à deux vitesses du village. « Il y a de plus en plus de visiteurs logeant dans des campements de luxe dont les propriétaires ne sont pas kényans. Il n’y a pas de véritable organisation ni de direction. La haute saison, qui coïncide avec les hivers européens, affiche souvent complet, mais Iten ne semble pas profiter des bénéfices qu’elle génère. La ville souffre d’un manque criant d’investissement, le gouvernement est incapable d’aider. Il y a un laisser-aller contradictoire avec sa popularité. L’anneau est un bon exemple. »

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Le prestige du stade Kamariny, érigé en 1958, a incité de nombreux jeunes à se lancer dans la course pour un jour recevoir les acclamations émanant de cet emblème de la culture kényane. Le Frère Colm O’Connell souligne son importance jusqu’à tout récemment. « La renommée d’Iten reposait en grande partie sur ce stade. Lors de la préparation pour les Jeux olympiques de 2012, les meilleurs athlètes de partout venaient s’entraîner ici. C’était le centre du monde. »

Après avoir été fermé pendant plusieurs années en raison de complications, de rénovations et de dépassement de budget, le stade Kamariny est aujourd’hui laissé à l’abandon. Pour plusieurs, il est gênant que les étrangers voient les athlètes les plus talentueux du pays s’entraîner dans un lieu en ruines.

Sans support public ou privé, les infrastructures sont souvent en mauvais état, abandonnées ou inexistantes. La construction du musée du sport reste une promesse en suspens, tout comme la rénovation attendue d’un tronçon de 50 kilomètres de ces chemins de terre rouge foulés par les champions du monde. En ce moment, on y retrouve fumier, roches et tas de déchets enflammés, rappelant à chaque visiteur que l’humilité est la clé du succès kényan.

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L’impact d’une (petite) explosion

« Il n’y a jamais eu autant de coureurs à Iten, kényans comme étrangers, affirme Purity Koma, la ministre des Sports et du Tourisme du comté d’Elgeyo Marakwet. La course à pied est un levier économique important. En plus des revenus générés par les visiteurs, les Kényans qui remportent des marathons à l’étranger investissent leurs gains dans des entreprises liées au tourisme, comme des petits commerces ou des restaurants, stimulant l’économie locale à leur tour. » Elle ajoute que malgré l’augmentation projetée de la population, les coûts pour s’y loger restent encore très abordables.

En ce qui concerne le futur du stade, la politicienne affirme qu’il est sous la juridiction du gouvernement de Nairobi et qu’aucune action ne peut être entreprise au niveau du comté.

Purity Koma souligne que la ville offre dorénavant une variété d’options d’hébergement, allant des logements rudimentaires aux hôtels confortables, ce qui n’était pas le cas par le passé. Bien que cela puisse entraîner une certaine segmentation de classe en termes de logements, de nombreux habitants interrogés voient cette évolution d’un bon œil.

Scène du marché populaire, situé en retrait du marché principal
Scène du marché populaire, situé en retrait du marché principal
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Comptant six camps et une douzaine de maisons d’hôtes moyennant moins de 15 dollars par nuit, Iten, avec ses chiens errants et ses chèvres en liberté, semble encore loin d’un Mykonos africain.

Tous s’accordent sur l’aspect salutaire de la création d’emploi dans une région économiquement défavorisée, compte tenu de la précarité généralisée qui sévit actuellement à l’échelle nationale. Il suffit de visiter les villages voisins pour constater qu’Iten se trouve dans une position avantageuse. « Sans en être dépendante, l’économie locale est supportée par le tourisme en créant des emplois et en favorisant l’achat de produits locaux », conclut Purity Koma.

Comme les œufs d’Eliazer, un jeune agriculteur sans diplôme qui vend une partie de sa récolte chaque matin à mon camp, puis se rend au marché local pour écouler le reste, assurant ainsi un roulement constant de son inventaire.

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Près de 85 % des résidents du comté mènent une profession dite informelle, destinée pour la majorité à une agriculture de subsistance à petite échelle.

Le centre d’Iten est le lieu d’échanges économiques importants. Entre les cireurs de chaussures et les vendeurs de sardines séchées, quelques Massaïs errent, loin de leurs traditions, avec des souvenirs au cou, à la recherche des touristes absents.

À chaque aurore, on peut donc observer la rencontre de deux mondes distincts : d’un côté, les cultivateurs portant machettes et bottes en caoutchouc, et de l’autre, les coureurs arborant leurs survêtements Nike impeccables.

Dennis, soudeur de profession, ne se rappelle pas de son dernier jour de congé
Dennis, soudeur de profession, ne se rappelle pas de son dernier jour de congé
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Quel avenir pour Iten?

« Si les coureurs ont envahi la région, ils n’ont pas encore créé de grands bouleversements. Il est encore facile de se loger pour peu et les prix des denrées restent aussi stables que possible avec l’incertitude du pays et le prix du pétrole », soutient Nancy, une couturière des plus colorées qui connaît tout le monde sur la rue principale.

David Marus, entraîneur de Daniel Ebenyo, Hella Kiprop et Betzy Saina
David Marus, entraîneur de Daniel Ebenyo, Hella Kiprop et Betzy Saina

Bien que les touristes occidentaux contribuent aux revenus locaux, la question persiste : seront-ils toujours les bienvenus à Iten à mesure que la ville évoluera et se développera autour d’eux?

David Marus, entraîneur de l’élite, s’en inquiète. « Ce qui peut être bénéfique pour l’économie d’Iten n’est peut-être pas idéal pour la culture de la course à pied locale. L’expérience touristique diffère de la course kényane. Les visiteurs veulent souvent faire partie de quelque chose de spécial pour un bref moment avant de retourner à leur routine quotidienne. Ils s’immiscent dans les rituels des coureurs et perturbent le sérieux de leurs entraînements. »

Pour le coach, il semble impératif de maintenir un équilibre entre les avantages apportés par le tourisme et la préservation de l’écosystème athlétique qui s’est développé ici. « Il faut éviter de franchir une ligne trop fine, car un excès de touristes pourrait compromettre l’harmonie. Une trop grande occidentalisation risquerait de faire perdre à Iten son charme authentique, ce qui pourrait altérer son caractère distinctement kényan et réduire son attrait pour les Kalendjins. »

Face à l’augmentation progressive et envisagée du nombre de touristes, seul l’avenir nommera un vainqueur entre l’argent étranger et la culture de course kényane.

« Les muzungus viennent courir avec nous, étudier nos méthodes, mais ils ne pourront jamais totalement la comprendre. Pour vraiment saisir la nature de la course kényane, il faut avoir déjà ressenti la faim sans n’avoir rien à manger », précise David, exprimant le désir que les visiteurs aient parfois plus de considération pour la culture locale.

L’ambiance singulière d’Iten ne semble pas encore chamboulée par la présence accrue des coureurs muzungus, du moins pour le moment. Parmi ses habitants, un consensus repose sur la volonté de voir les étrangers contribuer à l’amélioration progressive des conditions de vie locales. Parce que si le mot « gentrification » n’est pas encore inscrit dans le dictionnaire kalendjin, le mot « revenu », lui, apparaît encore pour plusieurs à la toute première page.

***

Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.