« Quoi!!! T’as vu Kipchoge!?!? », s’exclament deux Allemands, les yeux écarquillés.
Pour les coureurs de mon camp d’entraînement, voyager à Iten, la capitale mondiale de la course à pied, est un rêve longuement étudié. À l’heure des repas, il est courant d’entendre les stagiaires partager avec passion leurs connaissances sur les techniques des grands athlètes kényans. De la diète de Rudisha au fartlek de Kipyegon, rien n’égale cependant l’enthousiasme qui les envahit à la simple évocation d’Eliud Kipchoge. Au sein de cette communauté, il est vénéré comme une divinité.
Natif d’une humble commune kalendjin nichée au cœur de la vallée du Grand Rift, il est indéniable que l’engouement actuel entourant Iten découle en partie de la renommée internationale d’Eliud Kipchoge.
Véritable rock star du marathon, chaque compétition à laquelle il participe devient un événement à part entière. Double champion olympique et détenteur du record du monde, le Kényan de 38 ans est l’unique athlète à avoir réussi l’exploit de courir la mythique distance en moins de deux heures, une réalisation qui fut longtemps jugée humainement impossible.
Le rayonnement de Kipchoge va bien au-delà du monde de l’athlétisme, lui conférant le statut d’icône populaire. Avec ses millions d’apôtres qui le suivent avec passion, il est l’ambassadeur de son sport, de son pays, et bien sûr, de la marque Nike.
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Actuellement, l’athlète et son équipe se préparent de manière intensive en vue de la compétition de Berlin, prévue pour la fin du mois de septembre. Il s’agit d’un des six marathons les plus prestigieux, une épreuve qu’il a déjà remportée à quatre reprises. L’année dernière, il avait laissé une empreinte indélébile sur la capitale allemande en battant son propre record de trente secondes (2:01:09).
De passage au Kenya, j’ai évidemment essayé d’obtenir un entretien avec lui, même si je savais déjà mes chances minces. L’agence qui le représente, une firme de marketing néerlandaise, m’a gentiment expliqué que pendant ses périodes d’entraînement, les médias n’étaient pas autorisés. Compréhensible.
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C’est au cours d’une partie de cartes à Iten que j’ai découvert qu’une famille de coureurs britanniques, qui séjournait elle aussi dans mon camp, avait prévu de se rendre à Eldoret le lendemain matin pour assister à l’entraînement du champion. Chaque mardi matin, il tient une séance d’intervalles de plus d’une heure. Sans hésiter, j’ai saisi l’opportunité de m’y inviter. On ne peut pas passer à côté du plus grand de sa génération.
À bord d’une petite voiture à la sécurité incertaine, nous sommes quatre entassés sur la banquette arrière, traversant l’horizon naissant déjà ponctué de coureurs. Pendant le trajet, la famille Falls me confie qu’elle a déjà eu l’occasion de voir Kipchoge en action à Londres et à Monaco. Mais cette fois, ils veulent une photo.
Ainsi, galvanisés par leur dévotion, nous arrivons à Eldoret, la grande ville de l’Ouest. Il est 6h45 lorsque nous atteignons l’entrée de la piste d’entraînement privée, l’Annex Track, située en plein cœur du campus de l’Université Moi, une institution renommée portant le nom d’un ancien dictateur kalendjin.
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Dès que l’on y pénètre, les silhouettes élancées aux foulées exceptionnelles attirent l’attention. Glissant à travers la lumière tamisée de l’aube, ils tracent leur route avec une vitesse délirante, conférant l’illusion d’une aisance absolue. L’immense silence régnant n’est interrompu que par le tambour de leurs pas qui soulèvent un mince nuage de poussière rouge.
La course, mouvement simple et complexe, s’élève ici en une forme d’art. Les regards tous braqués sur le vétéran marathonien, le spectacle est un vertige à la hauteur du fantasme.
Il est cependant strictement interdit d’immortaliser cette scène, comme je l’ai vite découvert, accompagné d’une menace d’expulsion proférée par un entraîneur qui n’entend pas à rire. Bravant des conditions de lumière peu favorables, j’ai malgré tout réussi à capturer quelques clichés à la sauvette, au risque de perdre ma place au paradis de l’athlétisme.
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S’immisçant maladroitement parmi les pelotons africains, des coureurs étrangers réalisent leur rêve en s’épuisant sur quelques tours, avec pour unique intention de pouvoir raconter au retour qu’ils ont couru aux côtés de Kipchoge.
Même si tout le monde a le droit de courir dans le couloir intérieur, il est tacitement convenu de laisser passer l’élite. Durant ces brefs moments d’éternité, la distinction entre l’humain ordinaire et l’exception kényane est spectaculaire. Rien de plus hallucinant que de voir ma voisine de chambre se faire doubler par Kelvin Kiptum, l’énigmatique détenteur du deuxième meilleur temps de l’histoire du marathon. Les deux plus hautes marches du podium mondial, réunies au même endroit, rien de moins.
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En marge des couloirs de course, j’observe la multiplication des influenceurs sportifs. La petite foule en profite pour revêtir ses plus beaux habits, se mitrailler en photo, filmer un échauffement fictif avec le peloton en arrière-plan et s’afficher sur Strava avec le hashtag #runningwiththeGOAT. Entre deux vlogs à la GoPro, certains se lancent dans d’étranges mises en scène qui ne manquent probablement pas d’agacer les locaux.
Les murmures s’intensifient à mesure que le peloton entame ses derniers tours, et la tension pour obtenir une photo devient palpable. Les Falls se tiennent prêts.
Quand Kipchoge et son groupe, les crânes brillants d’efforts, s’arrêtent pour reprendre leur souffle final, la foule se précipite aussitôt vers lui au centre de l’anneau. Après plusieurs photos forcées, envahi par les drapeaux et les chaussures à signer, un entraîneur intervient pour libérer la star du tumulte.
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Le chaos s’intensifie lorsque la mère d’une influenceuse japonaise le saisit au bras pour l’immobiliser, recréant l’attroupement et interrompant même le flux de la piste au risque de violentes collisions. La foule n’a que faire et scande sa pitance : « Eliud! Eliud! »
Dans l’urgence, quelques maillots sont griffés, puis, avec l’aide de Jeff, notre chauffeur, les Falls réussissent in extremis à obtenir une photo avec la légende. Quelques inconnus s’invitent dans leur cliché avec l’énergie du désespoir. Les émotions sont à leur comble. Certains en sont presque aux larmes.
Sous contrainte de sourire, Eliud Kipchoge, malmené, se plie aux diktats d’une époque qui ne respire qu’à travers le prisme des médias sociaux.
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Le marathonien tente une ultime fuite, mais la foule le poursuit en courant jusque dans le stationnement, telle une meute de paparazzis affamés. Une scène absurde où même l’homme le plus rapide du monde ne peut échapper à sa propre gloire. Le pauvre trouve refuge dans un VUS aux vitres teintées, quittant en trombe telle une célébrité sur Hollywood Boulevard. Ses compagnons de course observent la scène, hochant la tête en se changeant, habitués à ce genre de situations improbables.
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Nombreux sont ceux qui repartent les mains vides, la mine déconfite. En revanche, les membres de la famille Falls affichent des sourires triomphants en swipant leur butin.
Plus aucun étranger ne foule la piste. Les derniers muzungus quittent sans finir leur échauffement. Rien de tout cela n’est étonnant, mais le malaise persiste en bouche; ma lentille aussi a contribué à ce triste cirque.
Chez lui, dans cette région reculée du monde, une célébrité hors du commun se confronte aux coutumes du Nord, se demandant probablement quelle mouche les a piqués.
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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.