Taxidermie 101 : la corneille qui avait l’air saoule

***Avertissement, ce texte contient des photos d’animaux et d’intérieur d’animaux.***

Un samedi matin du mois d’août, le cadran m’a réveillée à 5 heures. Mon chum avait mis la chanson Black Bird des Beatles comme sonnerie (bien joué!). On est ni lève-tôt ni fans finis des Beatles, c’est juste qu’on s’en allait à Sainte-Marcelline-de-Kildare pour participer à notre tout premier atelier de taxidermie.

Quelques jours avant, j’ai eu cette conversation avec des collègues :

— Pourquoi la taxidermie?
— Pourquoi pas? C’est quand même fascinant le processus de conservation d’un animal mort.

— Genre, tu tripes sur les animaux morts?
— Je tripe sur les animaux tout court.

— C’est pas un peu bizarre comme activité? Un brunch, ça t’aurait pas plus tenté?
— Oui! Je suis toujours partante pour un brunch, mais des fois, j’aime ça essayer autre chose! C’est pour ça que j’ai suivi mon cours de chasse, que j’ai déjà fait de la danse balinaise, de la poterie, du rafting, etc, etc, etc!

— Tu vas pas l’amener au bureau toujours?
— Oui, il y a des bonnes chances que ça arrive.

PETIT RÉCIT DE TAXIDERMIE

C’est icitte que ça se passe
Après s’être un peu perdus sur la route, parce qu’en tant que copilote, je peux assurer la portion « maudite bonne playlist », mais visiblement pas la portion « se rendre à la bonne place », on arrive sur les lieux du crime. Dans la salle communautaire de couleur bleu bébé, on se retrouve en compagnie d’une douzaine de personnes, autant d’hommes que de femmes. Le café qui percolate sera nécessaire pour partir la journée. Il est déjà 8 h, il faut commencer si on veut réussir à dompter la bête (morte, mais quand même!).

Devant moi, il y a de longues tables. Elles sont toutes recouvertes de plastique et à chaque place, il y a : du papier journal, du borax, un gugusse blanc en styromousse et une énorme corneille fraîchement dégelée. Je sors mes outils : scalpel, ciseau, pince long nose, pince cutter, pince à épiler et gants de latex.

Je regarde l’animal. La corneille devant moi. Je la flatte. Je la trouve si belle. Elle est encore dure parce qu’elle est toujours un peu gelée.

Je plonge. Mission numéro 1 : Écarter les plumes pour apercevoir la peau, puis trancher de la gorge au trou de pet avec un scalpel. C’est quand même assez simple, parce que la peau de la corneille est résistante, mais elle se coupe facilement. Donc ce qu’il faut, c’est un peu de tension et des gestes précis.

Durant tout l’avant-midi, je veille à détacher minutieusement le corps de la corneille de sa peau, puis à couper les os pour détacher les ailes et les pattes du corps.

Pour ceux qui se posent la question, ça ne pisse pas le sang, ce n’est pas gluant et ça ne pue pas. Si ça saigne un peu, tu mets du borax pour assécher les tissus. (Le borax, ça absorbe, ça assèche et ça désinfecte.) Pour ce qui est de l’odeur, c’est comme si tu jouais avec une poitrine de poulet pendant quelques heures… ça sent la viande.

Y a-t-il un pilote dans l’avion?
L’atelier ne se déroule pas de façon autonome, il est supervisé par Vicky Leblanc, Marc Listopad et Pascal Laliberté, tous directeurs de l’ATQ, soit l’Association de taxidermie du Québec. Ce sont eux qui dictent les étapes et nous aident à comprendre comment réaliser toute cette affaire-là. Il y a aussi Stéphane Giroux, un autre expert en la matière, parce qu’ils ne seront pas trop de quatre pour la réussite du projet Corneille-pour-apprenti-taxidermiste-qui-sait-pas-trop-ce-qu’il-faut-faire-dans-le-fond-parce-que-le-seul-animal-mort-dans-lequel-il-a-joué-c’est-un-crapaud-en-secondaire-3.

Vicky Leblanc est taxidermiste depuis environ 15 ans. En 2000, de retour dans son coin de pays et après avoir travaillé comme infirmière auxiliaire, elle demande à son père de lui montrer les rudiments de la profession. Aujourd’hui, elle considère la taxidermie comme étant un métier, une passion et un mode de vie.

Tout au long de l’atelier, Vicky est une master leader qui te dit : « Coupe plus de peau, fais attention de pas briser le cuir, y’a un trou dedans — c’est pas grave on va réparer ça tantôt, lâche pas, tu vas y arriver. » Elle a de la dextérité et des encouragements pour tout le monde.

Habituellement, si tu veux maîtriser la taxidermie, il faut l’apprendre sur le tas. Il n’y a pas vraiment d’atelier. Corneille 101, c’est le premier atelier que Vicky et son conjoint, Marc, donnent. Ils ont choisi la corneille parce que le cuir est résistant, parce qu’on a pas besoin de tanner la peau, parce que cet animal pullule au Québec, parce que c’est légal de le chasser, et que… pour réussir à tout faire en une journée, bah, le candidat idéal, c’est la corneille.

Basta!

L’épreuve de la tête
À midi, ma corneille est ouverte, su’l dos, et je ne comprends pas encore tout à fait comment je vais faire pour me rendre au résultat final soit : une corneille qui a l’air vivante, mais fixée sur un bout de bois. Idéalement, je ferais aussi en sorte qu’elle ne se retrouve pas un jour sur Crappy Taxidermy.

Après quelques sandwichs et des gâteaux Vachon, pas le temps de niaiser, je remets mes gants chirurgicaux.

Je dois vider la tête.

Le combo « après-repas » et vidage de cerveau, c’est le plus tough pour moi. J’ai quand même mis la tête clean-clean à coups de pinces à épiler et de Scott towels. Je l’ai remplie d’argile. J’ai ajouté les yeux (pas les vrais, mais des billes de verre), puis j’ai remis la peau du cou à sa place.

La sculpture
Puisque j’ai retiré l’intérieur de l’oiseau, il faut maintenant le remplir! Je fais ça avec un faux intérieur de corps en styromousse-plastique, sur lequel les broches en métal viennent se fixer. Ça permet de faire tenir les ailes et les pattes, puis de leur donner la position désirée. Et, puisque je n’ai pas envie que mon oiseau soit difforme, je sculpte un corps similaire à sa forme initiale.

Un ART!

Sprint final
La journée file à un temps fou. À 15 h, moment de découragement, je me dis que n’y arriverai jamais. La foutue broche ne veut pas rentrer dans l’aile. Marc vient à mon aide et enfile ça comme pas un!

16 h 30 : Voyons, le corps que je dois faire rentrer dans la corneille est ben trop gros. Moi qui pensais avoir fait ça comme il faut. Pascal vient m’aider. En fait, la taille est bonne, mais c’est que l’intérieur de la corneille est trop éloigné. Et ça, c’est à cause des broches! Il faut fléchir les ailes et les pattes, afin de faire rentrer le corps dans l’enveloppe en cuir de la corneille.

Je peux maintenant y aller pour l’étape de la couture.

Je brode avec mes doigts de fée.

Non, en fait je fais juste mon gros possible et c’est limite grossier comme point de couture, mais baon, l’oiseau est refermé.

17 h : FUCK! J’ai réussi, j’ai une corneille empaillée qui tient sur une p’tite plaque de plywood… mais je dois admettre que quelque chose cloche.

— Vickyyyyy, ma corneille à l’air de sortir d’un bar à 3 heures du matin pis on dirait qu’elle s’est fait frapper 4 fois. Je fais quoi?

— Attends menute, je vais lui faire un brushing. Je reviens!

Et là, Vicky, la reine de la taxidermie, fait des miracles et pas juste pour moi! Elle repasse sur la corneille de chaque étudiant pour la rendre aussi belle que possible. Je vois bien qu’elle veut que tout le monde reparte fier de la job accomplie. Je la vois bien, sa passion pour l’humain et pour les animaux.

Vers 19 h, tout le monde jase « corneille » : on reparle des moments difficiles et des moments de joie, on se félicite, on prend une photo officielle et on repart finalement de Sainte-Marcelline-de-Kildare avec nos corneilles.

Je l’aime ma corneille!
De mon côté, c’est avec une maudite grande fierté que je repars de là. J’ai envie de montrer ma corneille à n’importe qui, un peu comme un enfant de 3 ans avec ses nouveaux dessins.

La fierté, ça vient pas juste du fait que l’œuvre finale est belle, mais du fait que ça n’a pas été facile pantoute à faire. Même physiquement, c’était demandant. Pour dire, le lendemain, j’étais rackée! Maintenant, je vois la taxidermie comme un art et un hobby mauditement fascinant. Il faut arriver à donner l’impression que l’animal est vivant. Pour ça, il faut être proche des animaux, les observer, les aimer.

Et faut croire que je suis quand même bonne, parce qu’après avoir vu ma corneille empaillée, des gens de mon entourage m’ont demandé de leur en faire une. Problème: je n’ai pas d’oiseau à ma disposition, en ce moment. Cela dit, ne m’emmenez pas les roadkills que vous croisez; c’pas une bonne idée et j’ai encore ben des choses à apprendre…

Pour lire un autre reportage d’Amélie Grenier : « Des Pokémons en laine dans le Vieux-Port de Montréal »

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