.jpg.webp)
Quand j’étais plus p’tite, vers la fin du primaire et au début du secondaire, j’avais pas d’amiEs. Ça m’est revenu en tête, récemment, alors que j’ai dû expliquer à quelqu’un pourquoi j’avais lu Camus, à 12 ans, volontairement. Et que ça avait changé ma vie.
J’étais alors dans ce moment “un peu” ésotérique où ça se pourrait que j’aie parlé à des guides de lumière, essayé d’aligner mes chakras et cru au pouvoir des pierres semi-précieuses. À cette époque, La Prophétie des Andes était au sommet des palmarès et mon livre de chevet et je sais que Le Secret aurait pu m’interpeller. Avec du recul, je me dis que je peux très bien me pardonner, j’avais 12 ans, je répète. Mais bon, je m’égare.
Ma vie a changé parce que je suis devenue athée en refermant la dernière page de L’étranger.
Parce que tout l’absurde du monde m’a pour la première fois éclaté au visage. Ne m’en suis pas tant remise. Mais je m’égare encore. Si Camus m’a autant parlé, c’est un peu parce que je n’en étais pas à mes premières lectures. Il n’y avait pas que de l’ésotérique-pop sur ma table de chevet. Je boulimiais les livres, la Littérature, les grandEs auteurEs. J’avais un peu juste ça. En fait. Et un bicycle qui me permettait de me rendre à la bibliothèque municipale pour me gaver.
Je lisais parce que j’avais pas d’amis. Je répète. On me surnommait le dictionnaire, mais pas dans un sens fun, dans un sens de valorisation du savoir. Naon. Ça se voulait, à force de répétitions, une manière de me dire que je n’étais pas comme les autres, que j’étais risible parce que pas comme les autres, qu’on pouvait me réduire à ça, un objet.
Quand tu vis ça à tous les jours, tu penses que c’est le pire moment de ta vie. Et à quelque part, c’est pas faux. La cruauté des enfants, celle des adolescents, elle est terrible. Gratuite. Aléatoire. Défie le sens. Et elle peut surtout être constante. À tous les jours, plusieurs fois par jour. Au point d’enlever l’envie d’aller à l’école, de sortir de chez soi, d’être vue. Toujours le risque du méchant.
Je me souviens des coups de téléphone, l’ostracisation, les balles de neige, cette lettre co-écrite par la gang de filles cool dans laquelle il y avait une caricature de moi et des mots tellement durs, cette fois où ils étaient venus chez-moi, en plein été, pour rire de moi en pleine face puis pendant de trop longues minutes, sous ma fenêtre de chambre. La solitude. L’incompréhension. La peur de nouer des liens, par après, d’être trahie.
Être rejetée, ça laisse des marques. Sur sa valeur d’humain.
Sans le regard de l’autre, il ne reste alors que le regard de soi, sur soi. Et dans mon cas, il m’a permis, ce regard, de voir que “je peux, tuseule”. Je pouvais lire, écrire, faire des projets, apprendre des langues mortes. Il n’y avait pas de fin à cela : ce que je pouvais. Ça été ça, ma carapace. Et espérer fort que le temps qui passe me permette des ailleurs où ce que les gens verraient de moi, ce ne serait pas que ça, un dictionnaire. Où j’aurais des amiEs avec qui ce que je serais serait une chose bonne.
Il y a aussi eu ce jour, en sixième année, où le dude derrière moi en a balancé un de trop, un “Aye. Le dictionnaire.” Je ne suis pas encore certaine de ce qui m’a prise, mais je me suis levée de mon bureau, j’ai pris un Petit Robert dans mes mains et lui ai comme donné un coup, derrière la tête. Pas fort, là. Mais pareil. Je me souviens que le prof a levé les yeux de son cahier, a vu la scène, a juste rebaissé les yeux avec un semi-sourire. Le mot n’a plus trop été prononcé, après.
Et aujourd’hui, sans dire que je sois contente de ces années pas d’amiEs – ça faisait quand même mal, tout ça – je sais qu’elles m’ont permis des choses que je n’aurais pas découvertes autrement. Et j’ai le goût de te dire, toi, qui es à la table des rejets, toi qui erres tout seul pendant les récréations, toi qui as l’impression de ne pas trop fitter :
Viendra ben ce jour où tu pourras regarder tout ça avec un gros fuck you. Et un genre de sourire.
Tu auras ta vie, des amiEs, ces années seront loin. Tu garderas des cicatrices, c’est clair. Mais toi, tu le sauras que t’es capable de vivre toute tout seul. Et je te jure, c’est pas rien pour un humain, ça.
***
Pour lire un autre texte de Véronique Grenier : Le plaisir.
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!
