J’pense qu’on se parle pas assez de plaisir. Dans le particulier et dans le général. Me semble que si on y arrivait, vraiment, ce serait ben différent, le monde, nos relations.

Hier, j’ai participé à un panel sur la culture du viol et le féminisme avec l’historienne Micheline Dumont, Koriass et Micaela Robitaille, une intervenante dans le milieu communautaire. C’tait une conférence au cégep, ils étaient un peu plus de 400, dans la salle. 400 personnes attentives, ben attentives.

Plusieurs m’ont parlé, écrit, après. Tard le soir.

Des filles, des dudes. J’ai reçu certains mots avec des larmes, d’autres avec un petit sourire. On me parlait d’agressions vécues. De cas où finalement, le consentement n’avait peut-être pas été aussi limpide que cru. Du fait que c’était la première fois que l’un se faisait dire qu’il y a des pratiques pour lesquelles, oui, la permission doit être demandée. Pour lui, comme pour tant d’autres, ça allait juste de soi, la sodomie, le deep throat. C’est si normal, tout le monde le fait, c’est là, dans la porn donc ça se reproduit dans l’intimité.

La question ne se pose même pas tellement tout cela relève d’une certaine évidence. La question ne se pose pas.

Elle n’a pas tant de lieux pour se faire. Le sexe est une partie fondamentale et importante de notre existence et pourtant, quand en parle-t-on bienment? Où? Quand nous faisons-nous parler du plaisir? Par qui? C’est rare. Ça se fait avec les amis, peut-être. La porn reste la seule école.

Et il est alors difficile de blâmer complètement ceux et celles qui y sont des élèves parce qu’on n’offre rien d’autre.

Souvent, les parents se limitent à « mets un condom » ou « prends la pilule ». Ça, c’est quand elle a lieu, la discussion. Comme si le fait de ne pas nommer la sexualité de nos enfants nous laissait croire qu’elle ne s’agitait pas. Pourtant comme parents, nous devrions être les premiers à prendre le temps de nommer. Avec les bons mots et sans malaise.

Mais le sexe se vit si mal, un peu partout. Que ce n’est pas surprenant que plusieurs ne parviennent pas à en parler avec leur progéniture. Et pendant ce temps, il y a des sexualités qui se vivent un peu tout croche, avec des malaises, avec des dérapages. Avec du silence. Et de la gêne. Et de la honte.

Il manque d’espaces où sont nommées et abordées et traitées « les vraies affaires » avec des mots qui parlent et des mots qui n’essaient pas de se cacher. Il importe de parler du plaisir. Le sexe, c’est bon pis c’est beau pis parfois c’est sale pis c’est ok, pis c’est hard, pis c’est ok, mais c’est juste ok si on parvient à s’abandonner là-dedans, si on le fait parce que ça nous prend le corps de vouloir, si on se sent confortable, en sécurité, même et aussi.

C’est surtout être avec l’autre, ben ben proche de l’autre, baiser. C’est le laisser te voir dans ton plus vulnérable, ton nu, dans ta fragilité parce que ça implique que ce que tu aimes moins de toi il est tout autant là que ce que tu aimes et c’est ça que tu offres.

Et il y a moyen de prendre bien soin de ça, ou de le casser. De te permettre de t’aimer plus ou de t’haïr. Ça fait tout ça, le sexe. Mais on le nomme pas assez souvent. D’où l’importance de cette attention qu’on doit se porter quand on se peau. Écouter le corps qui a chaud, qui ondule, exige. Prendre le temps aussi de s’assurer que ça va, que le plaisir et le fun sont vraiment partagés, pas juste vécus par un seul des partis.

C’est ça, aussi, le consentement. Qu’à chaque instant, le fun est réciproque et voulu.

Mais faut l’avoir en tête que parfois, ça peut être difficile de parler, de dire, de refuser. Pour un paquet de raisons et de contextes. C’est une sensibilité nécessaire de s’assurer que ce type de pression n’est pas là. C’est une sensibilité nécessaire à autrui que de savoir recevoir les refus et les malaises avec un « Hé. Ça va. On va faire autre chose. », « T’aurais envie de quoi, toi? ». Fuck la persuasion, fuck la culpabilisation, fuck la déception. On parle de corps et d’intégrité et de marques qui parfois, ne partent pas et brisent l’être.

Fa’que, oui, il faut se parler du plaisir.

Faut le faire dans nos couples, dans nos familles, avec nos p’tits et nos moins p’tits, nos amiEs, nos écoles. Faut en parler nécessairement parce qu’à force de ne pas le nommer, il semble qu’on finisse par oublier un peu qu’il est la finalité de tout ça. Et ça fait qu’on viande des personnes, qu’on les utilise. Qu’on les diminue. Que ces personnes ne savent même pas qu’il y a d’autres options, d’autres possibles que ça, être viandées et pas considérées vraiment.

Et quand t’as 17-18 ans et que tu prends ton courage pour m’écrire cette souffrance-là, c’est d’abord ta solitude qui me prend au cœur, puis ton courage de dire, puis une certaine rage que tu paies de toi-même notre incapacité collective.

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Pour lire un texte sur la culture du viol et le féminisme: Natural born féministe de Koriass.

Pour lire un témoignage personnel sur le mouvement #AgressionNonDénoncée: Depuis que je ne cache plus le fait d’avoir été agressée de Rose-Aimée Automne T. Morin.

  • Ravageausaure

    Génial article!! Je constate également que le sexe et le plaisir associé demeure un sujet tabou dans les familles qui se limitent effectivement, qu’à parler de protection. Le cours de sexualité du secondaire parlait plus de la biologie que de l’interaction et je comprend que ce n’est pas un sujet facile à aborder, mais il faudrait faire mieux (à l’école comme dans l’éducation parentale). La porn sur internet reste « l’école » du sexe no.1 pour les jeunes garçons, qui comme moi il y a 10 ans, pensaient apprendre les techniques pour faire plaisir aux filles… Inutile de dire que ça peut causer des surprises et désagréments pour l’un(e) comme pour l’autre lors des premières fois.
    Bref, merci de présenter un sujet encore tabou, mais si important à discuter!