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Marc Messier n’avait pas d’âge
« Je me trancherais les veines, pis le monde trouverait ça drôle. Le comique, ça me suit. »
J’ai eu le privilège de rencontrer Marc Messier sur le plateau du film d’Alexandre Franchi L’autre, un thriller conceptuel on-ne-peut-plus-flyé, à paraître dans l’année qui vient. Il avait 77 ans, mais paraissait au moins quinze ans plus jeune. Les cheveux et la barbe poivre et sel son visage demeurait intemporel. Il semblait à peine avoir vieilli depuis les beaux jours où il interprétait le légendaire malcommode Réjean Pinard dans La p’tite vie.
Thespien passionné de nature, le comédien m’avait parlé plus longtemps de son rôle dans la pièce de Florian Zeller Le père au TNM, que de celui qu’il interprétait dans L’autre. Il en était extrêmement fier. « C’est un des plus beaux rôles que j’ai eu le plaisir de jouer », m’avait-il confié avant de citer quelques lignes de son monologue final. « On était pas dans la comédie pure, il fallait jouer sobrement. C’était un défi très intéressant. »
Conscient de sa capacité presque surnaturelle à faire rire les gens parfois bien malgré lui, le regretté comédien avait pourtant une panoplie de cordes à son arc. De Marc Gagnon de Lance et compte au très glauque Hervé Dubois d’À cœur battant en passant par Réjean et Broue, Marc avait la capacité de se transformer tout en demeurant fondamentalement lui-même. Une qualité associée aux grands de son métier.
C’est un grand qui vient de partir. Il n’y aura plus jamais un autre Marc Messier.
Le regard perçant, mais un peu perdu
Le premier rôle qui vient en tête lorsqu’on pense à Marc Messier est bien sûr celui de Réjean, le menteur, tricheur, voleur, crosseur et mari infidèle de Thérèse dans La p’tite vie. Malgré le caractère plus que questionnable de son personnage, Messier ne l’a jamais rendu haïssable. Il l’interprétait avec la bonhomie bienveillante de quelqu’un qui avait réussi à le saisir dans son essence : Réjean était d’abord et avant tout un paumé. Un gars incapable de prendre une bonne décision pour lui-même et encore moins pour quelqu’un d’autre.
On pouvait percevoir la faillite morale de Réjean à travers le regard perçant, mais un peu perdu de celui qui l’incarnait.
Il avait l’air dans un perpétuel état d’absence mentale, comme quelqu’un qui attend sa commande, accoudé au comptoir du Tim Hortons. Un détail qui, appliqué avec constance et rigueur, donnait une profondeur au personnage.
Ce même regard prenait une tout autre connotation à travers Marc Gagnon, l’autre grand rôle de Messier au petit écran. Un rôle qu’il a tenu pendant plus de deux décennies. L’écriture de Réjean Tremblay a peut-être mal vieilli, l’énergie et l’abandon avec lesquels Messier a interprété l’un des personnages phares de Lance et compte auront soudé le hockeyeur fictif dans l’imaginaire collectif comme la vulgaire caricature qu’il était. Parce que dans ses excès, Marc Gagnon avait un je-ne-sais-quoi de comique. Un peu comme si son interprète nous faisait un clin d’œil. C’est pour ça qu’on se rappelle du colérique Marc Gagnon.
Puis, le rôle de Bob, dans la série Les Boys, était une sorte de curieux compromis entre Réjean et Marc Gagnon. Un personnage charismatique trempant dans des activités douteuses, qui s’est hissé au titre des légendes des ligues de garage et de la culture populaire grâce à son discours d’avant-match devenu véritable pièce d’anthologie. L’élan de leadership d’un personnage imparfait comme Bob prouvait que tout le monde peut s’élever quand le contexte s’y prête (même si le contexte en question, c’est une importante somme pariée sur sa propre équipe). Par ses mots, il avait insufflé « le moral d’une Cadillac » à toute une génération.
Ce regard perçant, mais un peu perdu, c’était un outil unique et mémorable dont lui seul avait le contrôle. Messier pouvait lui faire dire ce qu’il voulait, en plusieurs teintes et nuances.
Le côté nutritif de Marc Messier
Naturellement doué pour le registre comique, Marc Messier donnait une tout autre dimension à son jeu lorsqu’on lui confiait du matériel dramatique. À l’époque, son rôle de Louis-Bernard Lapointe dans la série surnaturelle Grande Ourse me l’avait révélé sous un nouveau jour.
« Le dramatique, le comique : j’aime faire les deux. Si le personnage est intéressant, c’est la seule chose qui m’importe », m’avait-il révélé en entrevue.
Parfois, sa capacité à maintenir un équilibre entre les deux registres pouvait transformer une œuvre. La comédie dramatique Le sphinx est largement oubliée aujourd’hui, car beaucoup trop avant-gardiste, mais l’interprétation pince-sans-rire de Messier d’un homme sans histoire incapable de contrôler son attirance pour une danseuse était digne d’un film des frères Coen.
Messier avait un don pour interpréter des personnages dysfonctionnels et sympathiques malgré tout. Des personnages dans lesquels on parvenait à se reconnaître. Leurs travers reflétaient les nôtres. Souvent, ces personnages étaient l’incarnation de la pire version de nous-mêmes, qu’ils soient en quête de rédemption ou non. Lui seul savait incarner cette humanité à laquelle on s’accroche. La lumière que pourchassent ceux qui sont dans le noir.
Le processus d’entrevue a quelque chose d’impersonnel, qui rend à peu près impossible de s’extasier devant son sujet. En théorie, ce dernier n’est pas là pour parler de lui-même, mais de son projet. Ma rencontre avec Marc Messier est l’une des seules fois où j’ai eu des papillons dans l’estomac. Je me suis bien gardé de lui témoigner mon admiration, mais je l’ai laissé m’emmener loin, très loin du sujet de l’entrevue.
Parce que peu importe où Marc Messier voulait aller, il avait ce don de vous convaincre que c’était là où vous vouliez vous rendre, vous aussi. Dans son univers, tout se connecte. Le comique et le dramatique. Le cinéma et le théâtre. Pour Messier, tout ça était alimenté par une flamme qui a brûlé en lui jusqu’au dernier moment.
Et c’est cette chaleur qui va nous manquer.
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