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Les orphelins des féminicides

Après la tragédie, quel soutien pour les enfants?

Par
Hugo Meunier
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Les nombreux féminicides qui secouent la province ont fait plus de cinquante orphelin.e.s depuis 2020. De (grands) enfants et des proches témoignent du manque de soutien offert à ces victimes collatérales.

La vie d’Irmline Fenelon a basculé il y a presque un an jour pour jour. Le matin du 19 mars 2021, vers 7 h, elle reçoit l’appel de son petit frère de 17 ans. Au bout du fil, il lui annonce le pire : leur père Enock Fenelon, 52 ans, vient de tuer la belle-mère d’Irmline (qu’elle considérait comme sa propre mère), Nadège Jolicoeur, 40 ans, à l’arme blanche dans son taxi avant de s’enlever la vie. Le couple a été retrouvé sans vie à l’aube par un passant dans un secteur résidentiel de Saint-Léonard.

La jeune femme n’en croit d’abord rien, enfile les premiers vêtements à portée de main et fonce vers chez ses parents qui habitent tout près. Pendant que des ami.e.s commencent à lui envoyer les liens des premiers articles portant sur le drame, Irmline voit en sortant des policiers venir à sa rencontre. « J’ai alors compris, raconte-t-elle. Je me suis effondrée comme dans les films. Un agent m’a dit : “Tu es la plus âgée de la famille, tu dois rester forte pour les autres.” »

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Ce jour-là, quatre enfants se retrouvent orphelin.e.s sous la responsabilité d’Irmline, l’aînée de la famille. « Je vais avoir 27 ans ce dimanche, dit Irmline. J’ai encore de la misère à faire face à cette nouvelle réalité. Les vacances de Noël sans [mes parents], ma première fête sans un appel de leur part, etc. Je reste forte, mais c’est dur émotionnellement. »

Irmline et ses frères et sœurs ne sont pas seul.e.s dans cette situation. Depuis 2020, les féminicides qui frappent la province (dont 18 en 2021) ont fait environ 55 orphelin.e.s (11 en 2020, 40 en 2021 et 3 jusqu’ici en 2022).

Si certains groupes comme les Centres d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC), l’Indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) et la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) proposent du soutien à ces victimes collatérales, plusieurs organismes dédiés aux femmes victimes de violence dénoncent une offre de soutien insuffisante, un manque de cohésion entre les services et le casse-tête bureaucratique qui attend les enfants ou leurs proches.

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Cette manière de travailler en silo a été vertement dénoncée récemment par le vice-président de la commission Laurent, qui avait accouché en mai 2021 d’un rapport ayant mené au dépôt du projet de loi 15 sur la protection de la jeunesse.

URBANIA s’est entretenu avec les proches de cinq femmes assassinées pour en apprendre plus sur l’aide fournie à ces enfants laissé.e.s dans le sillage de l’horreur.

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« C’est maintenant qu’on aurait besoin d’aide »

Le soir du drame, Irmline se trouve dans l’appartement qu’elle partage avec son frère de 25 ans et sa mère biologique, malade. Elle n’est donc pas sur place lorsque les forces de l’ordre se présentent chez ses parents en criant « police! », avant de rassembler les trois plus jeunes dans le salon pour leur annoncer la nouvelle.

C’est après y avoir été escortée avec son frère qu’elle prend la pleine mesure du drame. « Là-bas, il y avait plein de policiers, des enquêteurs, et TVA était déjà là, se souvient la jeune femme. On ne pouvait pas entrer dans la chambre des parents, on ne comprenait pas encore pourquoi. On n’oubliera jamais… »

«J’aimerais apporter mon soutien aux autres personnes qui vivent ça, leur dire qu’elles ne sont pas seules, leur donner une lueur d’espoir.»

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Aujourd’hui, elle accepte de nous donner rendez-vous dans un café pour faire œuvre utile. « J’aimerais apporter mon soutien aux autres personnes qui vivent ça, leur dire qu’elles ne sont pas seules, leur donner une lueur d’espoir », affirme avec aplomb celle qui a dû gérer l’enterrement de ses parents et la succession et courir après une montagne de documents administratifs, en plus de s’occuper des enfants (dont deux sont d’âge mineur).

Sa vie bouleversée, Irmline déplore n’avoir reçu aucune marche à suivre pour surmonter cette tempête et amorcer son deuil. « Il n’y a pas de testament vu que c’est un événement soudain, alors je n’ai aucune indication pour la tutelle des plus jeunes, je suis encore en arrêt de travail et je dois m’occuper de tout ça en plus d’essayer de faire le deuil de mes parents », énumère la jeune femme, qui travaille comme agente de sécurité pour la compagnie Garda.

L’aide présente au début s’est vite épuisée. « C’est maintenant qu’on en aurait besoin », affirme-t-elle.

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Si le gouvernement l’a aidée à payer les funérailles, elle n’a reçu aucun soutien financier depuis. L’IVAC devait lui remettre une somme, mais devant l’ampleur de la paperasse à remplir, Irmline a déclaré forfait. Elle croit qu’il faudrait alléger le processus pour aider les familles à vivre leur deuil. « J’avais de grosses décisions à prendre récemment et j’ai eu le réflexe d’appeler Nadeige ou mon père, confie-t-elle. Je me suis dit : “Putain, c’est vrai!” avant de me mettre à pleurer. »

Irmline explique que l’IVAC lui offre également la possibilité de lui rembourser les frais d’un.e psychologue, à condition qu’elle déniche cette personne elle-même et qu’elle s’assure que celle-ci accepte de faire affaire avec l’IVAC. Une denrée rare. « La plupart ne voulaient pas », tranche Irmline, déplorant aussi le manque de suivi.

Elle ajoute que son médecin de famille et le support psychologique fourni par son employeur lui ont pratiquement sauvé la vie.

Irmline souligne n’avoir perçu presque aucun signe avant-coureur du drame, sinon quelques tensions à la maison puisque le couple battait de l’aile. « Nadège pensait le quitter. Mon père m’avait confié qu’elle échangeait avec un autre homme. Il m’a pleuré dans les bras et je l’ai consolé toute la nuit. Mais au moins six mois s’étaient écoulés entre ce moment et la tragédie », calcule-t-elle.

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Son père avait passé deux heures avec Irmline la veille du drame. « On se voit demain! », avait-il même lancé à l’attention de son aînée en partant. « Je n’ai pas senti que c’était un au revoir, mais je ne peux pas imaginer ce qui s’est passé dans sa tête », dit-elle.

Après l’assassinat de sa mère et la mort de son père, Irmline découvre d’ailleurs que ce dernier enjolivait sa vie. Il laisse plusieurs dettes derrière lui, un bordel supplémentaire pour sa fille. « Je dois faire leur rapport d’impôt de 2020. J’ai pas accès à leurs effets personnels (cellulaire, cartes, contacts) parce que c’était sur la scène de crime et c’est encore entre les mains du coroner », peste-t-elle, martelant être laissée à elle-même.

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Elle ne peut pas compter sur les membres de la famille des deux côtés, la plupart habitant en Haïti. Et elle ne fait pas confiance à ceux qui restent ici. Imrline parle du tabou des féminicides dans sa communauté, où plusieurs croient encore que la femme doit être soumise à son mari. « Les gens banalisent le problème et le relèguent vite aux oubliettes, explique-t-elle. La violence conjugale est pourtant répandue dans la communauté afro, les femmes doivent savoir qu’elles ne sont ni seules ni coincées. C’est pas vrai qu’on doit se laisser maltraiter par des hommes. »

Parmi le tsunami d’émotions qui se bousculent depuis un an, c’est la colère qui l’emporte. Une colère qui prend aux tripes, mêlée à la déception, à l’angoisse et à la tristesse.

«Mon père a voulu nous transmettre son échec, mais on ne l’accepte pas.»

Elle ressent le tout comme une trahison de son père, qu’elle considère comme le premier amour de sa vie. Irmline remarque que sa famille et elle ont tendance à s’isoler, ayant de la difficulté à faire confiance aux gens autour.

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« On ne doit pas laisser cet évènement pourrir notre vie, croit-elle toutefois. Mon père a voulu nous transmettre son échec, mais on ne l’accepte pas. »

Pour l’heure, elle veille sur sa famille comme une mère monoparentale de quatre enfants. Sa soeur de 21 ans a du mal à orienter sa vie, son frère de 17 ans ne veut plus aller à l’école et la cadette de 15 ans fait beaucoup de crises.

Un baume dans cette forêt de difficultés : il y a deux semaines, Irmline a emmené la cadette déjeuner au restaurant et elle a reçu le plus touchant des compliments. « Elle m’a dit : “Tu me fais penser à maman et j’ai l’impression grâce à toi d’être attachée à elle” », raconte Irmline, qui a peur de vieillir trop vite avec toutes ces nouvelles responsabilités. « Je sais que je suis maintenant la fondation de ma famille. Je suis obligée d’être mature et leur donner du support même si j’en ai moi-même besoin. Sérieux, j’ai un peu peur. »

Devant le nombre alarmant de féminicides, Irmline songe à mettre sur pied une association pour aider les gens qui traversent une épreuve comme la sienne, afin qu’ils puissent se faire expliquer les démarches à entreprendre et connaître les ressources d’aide.

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Le gâteau aux carottes

Quand sa fille venait lui rendre visite, Carolle Belley lui préparait un gâteau aux carottes, son favori, dans l’espoir de la retenir le plus longtemps possible. Un rare répit, même si l’ex-conjoint de sa fille appelait celle-ci aux cinq minutes.

Impuissante, Mme Belley voyait sa fille s’enliser dans une relation toxique. « Je lui disais : “Il ment comme il respire”, se remémore-t-elle. Elle lui faisait généralement face, mais à la fin, elle en avait une peur bleue. »

Le pire des scénarios s’est produit le 18 mars 2021, lorsque sa fille Carolyne Labonté s’est fait abattre dans un petit village de Charlevoix. Eric Levasseur, l’ex de Carolyne (elle en était séparée depuis 2019), a été arrêté et formellement accusé de meurtre au second degré. Le couple avait trois enfants.

Carolyne Labonté
Carolyne Labonté
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À 76 ans, Carolle Belley prend des médicaments pour dormir pour la première fois de sa vie. Elle dit avoir perdu 35 livres depuis le meurtre de sa fille.

C’est une femme en colère et brisée qui nous parle depuis le gîte d’une dizaine de chambres qu’elle opère seule depuis 25 ans à Charlevoix.

En plus d’essayer de vivre avec la perte de sa fille, cette grand-maman n’a pratiquement pas vu ses trois petits-enfants âgés de 6, 13 et 14 ans depuis les tragiques événements.

« Ils ont décidé d’aller vivre dans une famille pas loin, qui a un enfant avec lequel mon petit-fils est ami. La DPJ [déjà impliquée dans le dossier avant le féminicide] ne voulait pas me laisser le petit de six ans, même s’il le réclamait et que j’avais largement l’espace pour l’accueillir. L’intervenante semblait avoir son idée de faite. Je n’ai aucun soutien de leur part », déplore-t-elle, en larmes.

Invité à réagir aux critiques dont il fait l’objet, le CIUSSS de la Capitale-Nationale (chapeautant la DPJ locale) nous a répondu ne pas pouvoir commenter un cas permettant d’identifier un enfant ou des parents suivis par leurs services.

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Carolle Belley aurait aussi souhaité que le processus de placement des trois enfants à l’extérieur de la famille se passe différemment.

« Avant, les petits-enfants étaient tout le temps ici. J’ai du mal à voir le petit de six ans, j’ai porté plainte à tous les endroits possibles », se lamente la grand-mère, qui a droit à des visites supervisées avec le plus jeune puisque les deux plus vieux ne voudraient carrément plus la voir. « Ils m’ont rayée de la carte depuis que j’ai accordé une entrevue à Patrick Lagacé. Ils pensaient que je voulais les faire déménager et m’ont traitée de maudite folle. C’est ma fille qui a été tuée, de purs étrangers s’occupent de mes petits-enfants et c’est moi la folle! » Elle souligne que son petit-garçon ne comprend pas pourquoi il ne peut dormir dans ce qu’il considère comme sa maison. Elle dit nager en plein cauchemar.

La septuagénaire ne mâche pas ses mots envers l’IVAC, le CAVAC et la DPJ, des organismes qui, selon elle, la submergent de demandes de documents.

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Plus rien ne la retient à Charlevoix. « C’est un petit village et tout le monde est derrière lui [l’ex-conjoint], dit-elle. Même si j’habite ici depuis longtemps, je suis quand même une étrangère pour ces gens-là. J’ai juste une amie et je ne suis pas sûre qu’elle prendrait pour moi… »

Rebekah Harry
Rebekah Harry

Une famille unie pour le bien-être d’un enfant

« Au début, son fils pleurait beaucoup, mais maintenant, quand il se sent moins bien, il vient me faire un câlin et me dit : “Quand je pense à maman, je viens t’embrasser à la place.” »

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Sur l’écran du téléphone, on discerne le sourire de Ruthy, la sœur de Rebekah Harry. Cette dernière a été tuée le 23 mars 2021, l’accusé étant son conjoint, et est alors devenue la septième victime d’un féminicide en sept semaines. Sa mort avait suscité l’indignation et une manifestation rassemblant 5000 personnes avait même été organisée à sa mémoire.

Ruthy a depuis repris la garde de l’enfant de sa défunte sœur, un garçon âgé de dix ans.

« On est chanceux. On est une famille tissée serrée », mentionne-t-elle.

C’est en effet ce qui saute aux yeux en parlant avec Sarah-Lisa, Teddy et Yolande, respectivement la sœur, le frère et la mère de Rebekah Harry. Ruthy est également présente à la table, mais par FaceTime.

Contrairement à Irmline Fenelon et Carole Belley, qui vivent un cauchemar administratif s’ajoutant à la mort de leur proche respectif, la famille n’a que de bons mots au sujet de ceux et celles qui l’ont accompagnée dans les jours précédant et suivant la mort de Rebekah.

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« Les médecins ont été très clairs, dit Teddy. Ils nous ont expliqué qu’ils la gardaient en vie artificiellement, surtout pour permettre à son fils de lui dire au revoir. Mais ils nous ont prévenus qu’à partir de quatre jours, le corps commence à se putréfier. »

La famille a donc pris trois jours à l’hôpital pour dire au revoir à la jeune femme. « Le premier jour, son fils la regardait, se souvient Yolande. Le deuxième jour, il la touchait. Et le troisième jour, il dansait près d’elle comme ils avaient l’habitude de le faire ensemble. »

Le garçon est enfant unique. En allant vivre chez sa tante, il est subitement devenu grand frère. « Les premiers temps, il allait souvent dans sa chambre pour prendre du temps tout seul, raconte Ruthy. Mais il est tellement fort. »

La DPJ n’a pas du tout eu besoin de s’impliquer dans le dossier pour placer l’enfant dans une famille, au contraire.

« On est cinq dans la fratrie, on l’aurait tous pris. C’est lui qui a choisi d’aller vivre chez Ruthy, elle était déjà sa deuxième mère. À tous les cinq, on est comme les parents de 14 enfants », rigole Teddy.

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La famille se déclare également satisfaite de l’aide offerte par l’IVAC, qui l’épaule activement depuis la mort de Rebekah.

« Ils nous tiennent au courant du procès [du présumé meurtrier de Rebekah], explique Sarah-Lisa. S’il y a une séance à la cour, l’IVAC nous appelle pour nous dire comment ça se déroule. »

L’IVAC offre 30 séances de thérapie à chaque membre de la famille. Mais avant même de bénéficier de ces séances, Ruthy explique qu’elle avait déjà emmené le fils de Rebekah en thérapie.

Le garçon sait que sa mère est décédée dans un climat de violence. Il conçoit la tragédie dans toute son horreur. Mais sa force impressionne son entourage. Son dernier bulletin, affirme Ruthy, comportait d’excellentes notes. Et il s’acclimate de mieux en mieux à son nouveau quotidien.

«Je ne souhaite à personne de vivre ce qu’on a vécu. Mais si quelqu’un doit le vivre, je lui souhaite d’avoir l’unité qu’on a dans notre famille.»

« Une fois, on était sorti pour faire une activité, et lorsqu’on est revenu à la maison, il m’a dit : “Ah, home sweet home’”, se souvient Ruthy. C’est là que j’ai su qu’il était confortable. »

Ce qui émane de la famille de Rebekah Harry, c’est l’amour inconditionnel qui lie ses membres. À plusieurs reprises pendant notre entretien, l’un.e ou l’autre mentionne avoir l’impression qu’elle est toujours là, comme si elle veillait sur son fils et sur sa famille.

« Je ne souhaite à personne de vivre ce qu’on a vécu, lance Teddy la voix nouée. Mais si quelqu’un doit le vivre, je lui souhaite d’avoir l’unité qu’on a dans notre famille. »

« Quand ta mère est assassinée par ton père, c’est quelque chose…»

Si l’histoire du fils de Rebekah apporte une note d’espoir, ce n’est hélas pas d’hier que les orphelin.e.s des féminicides doivent apprendre à se démerder seul.e.s.

Josiane* en sait quelque chose, elle qui s’est retrouvée en quelque sorte orpheline après le meurtre de sa mère par son père survenu il y a 30 ans dans un petit village de la Gaspésie.

« Quand ta mère est assassinée par ton père, c’est quelque chose… J’ai perdu mon père en même temps », illustre Josiane, qui a depuis coupé les ponts avec cet homme aujourd’hui libre.

Josiane lui avait pourtant au départ laissé une chance, avant de se raviser. « Au début, je le laissais revenir, mais je revoyais chaque fois toute la violence, relate-t-elle. Je lui ai écrit une lettre pour me dissocier de lui. »

«J’étais sortie de la maison depuis deux minutes quand il a tué ma mère.»

Le temps s’est écoulé, mais Josiane n’a rien oublié de ce qui s’est passé ce jour-là, encore moins la culpabilité qu’elle a traînée des années avant d’enfin se pardonner. « J’étais sortie de la maison depuis deux minutes quand il a tué ma mère. Je me sens mal de n’avoir pas été là », confie Josiane, qui s’est fait dérober ses vingt ans et plusieurs années importantes de sa vie.

Elle dit n’avoir eu à l’époque aucun soutien extérieur, autre que des consultations avec un psychologue qu’elle s’est elle-même payées et qui lui ont probablement sauvé la vie. « Je ne sais plus si c’est le CAVAC ou l’IVAC, mais comme je n’étais pas physiquement dans la maison quand ça s’est produit, je n’avais pas droit à de l’aide psychologique gratuite… »

À défaut d’être orientée vers les bonnes ressources, Josiane – à peine majeure à l’époque – avait plutôt pris le chemin du poste de police, où elle a dû subir un long interrogatoire et raconter tout ce qu’elle savait sur sa situation familiale.

La violence était omniprésente chez Josiane depuis un certain temps. « On était des cas de DPJ, on aurait été mieux d’être placés, affirme Josiane. Mais personne ne savait ce qui se passait derrière les portes closes et je n’aurais jamais pensé que [mon père] irait aussi loin. »

Comme c’est tristement souvent le cas, ce dernier est passé à l’acte le jour où sa mère a annoncé qu’elle le quittait.

Aujourd’hui, Josiane a refait sa vie, grâce à de l’aide professionnelle. Elle n’a pas eu d’enfants, « de peur qu’ils aient une enfance malheureuse eux aussi », justifie-t-elle.

«On ne peut pas faire son deuil, on apprend à vivre avec.»

Elle aimerait éviter que d’autres personnes vivent la même souffrance qu’elle. « Ce qui pourrait aider les enfants, c’est de leur remettre un document, une sorte de marche à suivre, estime-t-elle. Parce qu’on ne savait pas où aller ni quoi faire. On s’est sentis coupables tout de suite… »

Son frère Stéphane* abonde dans le même sens. Également dans la jeune vingtaine lors du drame, l’ombre de cette tragédie familiale le suit encore partout. « On ne peut pas faire son deuil, on apprend à vivre avec », résume-t-il.

Stéphane se souvient de son retour au cégep quelques jours après le meurtre de sa mère, alors que la moitié de l’école était au courant. Aujourd’hui encore, il lui arrive de croiser des gens évoquant le drame qui a marqué le village gaspésien au fer rouge.

« À l’époque, il ne fallait pas que ça se sache trop. On a enterré ma mère deux jours plus tard. J’ai fait refaire la pierre tombale dix ans plus tard pour enlever le nom de mon père », raconte Stéphane, ébranlé chaque fois qu’un nouveau féminicide fait les manchettes. « Je me dis chaque fois que ça peut arriver à tout le monde. On pense beaucoup aux femmes victimes de violence, mais il faudrait aussi venir en aide aux hommes violents », croit celui qui a grandi dans un milieu violent et qui croyait que c’était la normalité.

S’il a pu compter sur une famille tricotée serrée pour l’aider à cheminer, Stéphane déplore aussi n‘avoir reçu aucune aide à l’époque. « Le notaire, les rapports d’impôts, le certificat de décès, les assurances : on a été un an dans les papiers », se remémore-t-il, convaincu qu’aucun humain ne peut passer à travers une telle épreuve sans aide.

Contrairement à sa soeur, Stéphane a eu deux enfants, à qui il s’est efforcé de donner ce qu’il n’a lui-même pas eu. Des enfants aujourd’hui dans la vingtaine, qui doivent à leur tour porter ces événements sur leurs épaules. « Je les ai mis au courant à environ 12 ans. Je leur ai dit : “Voici ce que grand-papa a fait et pourquoi grand-maman n’est plus là…” »

*Prénoms fictifs

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Quelques ressources :

SOS violence conjugale

1 800 363-9010

Ligne québécoise de prévention du suicide

1 866 APPELLE (277-3553)

Tel-Jeunes

1 800 263-2266