Pierre-Nicolas Riou

Léo ou le Big Bang

La première fois que je t’ai vu, tu étais assis au comptoir de la cuisine et tu grignotais des pakoras aux légumes, ballottant tes jambes en dessous de ton tabouret. Ton père avait été chercher de l’indien dans Parc Ex, et vous m’attendiez pour souper.

Le Gewürztraminer était au frais.

Ton père a dit : “Léo, je te présente Émilie, ma nouvelle amoureuse. Émilie, Léo.”

J’avais rencontré ton papa quelques mois plus tôt, par le biais d’un réseau de rencontre internet (j’aurais préféré un coup de foudre incandescent sur le trottoir ou dans le bus, mais bon…). Nous avions attendu un peu avant de nous présenter nos enfants. Ce soir-là, c’était le grand soir, pour toi et moi!

Tu m’as regardée avec ton petit sourire charmeur, la tête penchée, trop mignon avec tes cheveux blonds-blancs comme la lune et tes yeux bleus: “Allo!”, as-tu dit. À ce moment précis, j’ai pensé: “Oh my god. Je pourrais trop l’aimer ce petit gars-là.” Et pendant que tu m’emmenais voir tes jouets de grand de 5 ans dans ta chambre, je me suis dit : Attention, Émilie. Danger!

J’ai passé les premiers mois de ma relation avec ton père à me protéger. De lui et un peu de toi. De l’amour en fait. C’est beaucoup ça les débuts amoureux, non? Une alternance entre élan et peur. J’étais bien avec ton père, comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. J’étais bien quand tu étais là aussi. On jouait au hockey-pichenotte sur le plancher du corridor, et tu comptais pas mal de buts.

Mais par moments, la peur venait me transpercer le ventre. Une voix intérieure me chuchotait : Va-t’en! FUIS!!!! C’est dangereux ici. Il y a comme une explosion de beau qui pourrait t’être fatale…

Je prenais une gorgée d’alsacien, et j’attendais que ça passe.

Puis, ton père a rencontré mes filles. La plus jeune, qui avait 4 ans, le regardait sourcils froncés : “C’est ma maman”.  S’il fallait qu’il me prenne la taille, elle venait se placer entre lui et moi et le poussait. Ton père a été habile et patient, il tournait ça à la blague : “Mais non, c’est MA maman”.  Ma fille finissait par rire…

Quand elles t’ont rencontré, toi, tout a été facile. Tu es « entre les deux » : plus jeune que mon aînée et plus vieux que ma cadette. Et même si tu détestes le rose (et ses dérivées-couleurs-de-filles violet et turquoise), si tu n’aimes pas trop dessiner ni patiner, tu as le bon goût d’apprécier Marie-Mai dans l’auto.  Mais il y a plus que cela. Quand je dis « Léo sera là ce soir », c’est toujours « YÉÉÉÉÉ! » qui fuse chez nous.

Un jour, ma plus jeune m’a dit dans un élan du cœur : « Léo, c’est mon meilleur ami! » Puis, elle a hésité : « Est-ce que ça se peut, un meilleur ami garçon? »

Les mois ont passé. Toute une année, même.

Chaîne de moments. Des beaux, des plus difficiles parfois (quand vous manquiez de sommeil, surtout…).

Ça m’a pris du temps avant de te donner un bisou avant le dodo. J’avais comme une pudeur.

Un soir, il n’y a pas si longtemps, après qu’on ait regardé un film dans lequel il y avait des dragons, tu m’as dit en te couchant que tu avais peur. Ton père était occupé à faire la vaisselle, et je t’ai demandé si tu voulais que je m’allonge un peu à tes côtés pour t’aider à t’endormir. Tu as dit oui. Les filles dormaient déjà.

Je suis restée quelques minutes avec toi. Au moment où je t’ai senti assoupi et calme, j’ai mis mon corps en mouvement pour me relever et tu t’es accoudé tout net dans le lit. « Émilie! » Oui, Léo? « Savais-tu… savais-tu qu’on est faits de débris d’étoiles et d’atomes? », m’as-tu dit d’une voix granuleuse déjà remplie de dodo…

Oui, mon grand, ai-je menti doucement. Fais de beaux rêves…

Et j’ai déposé un bec sur ton front en remontant tes couvertures.

Il est vraiment incroyable, ai-je dit à ton père, une fois dans la cuisine. C’est-tu vrai cette affaire de poussière d’étoiles?

Il s’est passé quelque chose.

Au fil du temps, de cette chaîne de moments passés ensemble, il s’est passé quelque chose.

Quelque chose qui me donne un petit vertige, parfois.

Comprends-tu, Léo, les adultes ont des vies souvent compliquées.

On ne peut pas être sûrs que ton père et moi on va s’aimer longtemps. Encore moins qu’on va s’aimer très longtemps.

Et votre vie à vous, les enfants, elle est parfois suspendue à celle des grands.

C’est sûr que c’est risqué d’embarquer dans cette danse. De laisser se déployer ce grand Big Bang de douceur…

La peur est légitime. Il y a plus que le risque de se casser le cœur, il y a celui de casser le cœur de nos enfants. Qui n’ont rien demandé, que je sache.

Rien pantoute.

Petits débris d’étoiles fragiles dans un univers en expansion…

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