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Le Yukon, sept films et bonne fête Kate

Des nouvelles de Pierrot.

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Je suis arrivée à Dawson City le 1er août à 4 heures du matin par le fleuve Yukon, après deux semaines de canot, trois jours de pouce, quatre trains et cinq ans d’absence.

À travers le brouillard qui filtrait les rayons du soleil de nuit, j’ai aperçu un cratère de sable sur le flanc nord de la montagne ; c’est le landmark qui indique que t’es arrivée à Dawson. Je me suis levée dans le canot et j’ai gueulé : « Moosehide Slide » ! Ça a bizarrement sonné, comme si je disais quelque chose de raciste en allemand. Kate a fait le saut pis elle s’est mise à répéter : « MOZ-HYD-SLYT » !

Kate, ma coloc de canot (et d’appart) et, accessoirement, la chanteuse du band Stompin’ Trees (allez écouter ça !) et moi, on a ramé à l’ouest des deux grosses îles, on a passé la confluence de la Klondike, puis on est allées longer la rive est du fleuve. J’avais le vertige, c’était comme si je tombais en parachute depuis un mois, dans le déni total, et que je me rendais compte que j’allais percuter le sol dans 3, 2, 1. On a piqué notre tente au même endroit où je l’avais piquée en 2012, la première fois que j’ai été à Dawson.

<em>Kate et une tentative échouée de faire un café latté</em>
Kate et une tentative échouée de faire un café latté
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Et là, Couronne Nord (une boîte de prod) a appelé, et Julie Groleau ( une productrice) était comme : « Qui veut écrire le scénario de La version qui n’intéresse personne ? ». Myriam Verreault ( une réalisatrice) et Érika Soucy (une autrice) étaient occupées à ce moment-là, et moi, je n’avais rien sur mon horaire à part trouver que tous mes ex étaient encore plus chauds qu’avant, alors j’ai dit : « OK, je vais le faire. »

J’ai écouté plein de films pour me mettre dedans et je vous partage ici sept suggestions.

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Babysitter (Canada, 2022)

C’est poche écouter un film sur son cell dans sa tente, alors je suis allée chez un vieux chum qui a une télé, de l’électricité pis du wifi. Après un mois dehors, se retrouver à l’intérieur, à l’abri du soleil qui se couche jamais, dans un endroit sans fenêtres, c’était doux, calme. Comme se souvenir qu’on a déjà été autrement qu’amère et frue.

Le film n’est pas sur Netflix, évidemment. C’est-tu moé ou il y a jamais rien de bon sur cette plateforme-là ? Estie que c’est rendu de la marde. ACAB. On a fini par le pirater, même si on a de l’argent (ben, on a cinq piasses) pis qu’on aurait ben aimé ça, le donner à Monia Chokri. On sait juste pas comment la trouver ; elle répond pas à mes messages sur Instagram. Un jour, si je la croise, j’y donne tout mon change, promis.

On starte Babysitter sur 123Movies.

Les femmes sont fabuleuses. Elles me rendent heureuse et lesbienne. Je me sens confuse et prise en charge. Chokri sait exactement où on s’en va et je la suis.

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Dans chaque plan, il y a son message en cellules holographiques. On valse et on apprend à se moquer du double standard, du narratif patriarcal sur la maternité et la compétition entre femmes, des excuses minables des hommes qui ne font pas l’effort de comprendre en quoi leurs comportements sont misogynes, et pour qui le féminisme est juste un obstacle à leurs ambitions charriées par leur égo en manque d’attention (pendant qu’ils se crissent de leur rôle de père). Tout roule avec grâce, comme de la fumée s’évadant d’un énorme bong et aspirée par des déesses et des reines.

À côté de moi, mon ami n’arrêtait pas de répéter : « Je comprends rien, mais ostie que j’me sens pas bien. » À la fin, il avait mal au ventre. Il s’est dit traumatisé. J’étais comme : « Yeah, dude ».

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Nuit de noces (Canada, 2001)

Il s’est mis à faire froid vite. Avec Kate, on s’est trouvé un chalet pour une soirée, on a fait un feu, on s’est mis de la crème hydratante. J’ai proposé qu’on regarde un film qui a bercé mon enfance.

Nuit de Noces, c’est un couple qui s’en va se marier à Niagara Falls parce qu’ils ont gagné un concours. Pierrette Robitaille, la sœur gossante qui les a inscrits, c’est mon idole. Elle est drôle à chacune de ses répliques. Le film explore les relations hétéronormatives et homosexuelles, le rapport au compromis, à l’adultère, au polyamour et au mythe du prince charmant, le tout avec Niagara Falls en toile de fond, et à travers des vignettes humoristiques un peu cheaps.

Quand j’ai vu le film pour la première fois, j’avais neuf ans. Mon rêve, depuis ce temps-là, c’est d’être un couple comme celui formé par Pierrette Robitaille et Jacques Girard, avec des t-shirts qui matchent, des chicanes de pinottes d’avion et une solidarité absurde l’un envers l’autre. L’amour, c’est s’être imaginé que ça serait merveilleux, c’est avoir pris des décisions déchirantes pour être ensemble, c’est un milliard de microtrahisons, de blessures d’égo, de respirations profondes, de miettes à terre, et se dire : « Mais tabarnak, pourquoi il mange pas ses osties de Fudgee-O dans une assiette ? ». C’est se rendre compte que c’était pas ce que tu pensais que ça serait, que tout le monde est un peu une marde, mais toi aussi, et décider de rester, malgré toute la puissance de ton libre arbitre, parce que tu trouves encore l’autre beau. Ça m’est déjà arrivé, mais juste avec des amies ou des chiennes.

<em>Kate et moi, heureuses de s’hydrater</em>
Kate et moi, heureuses de s’hydrater
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Nuit de Noces, c’est une comédie non romantique qui parle de ce que la vie de couple devient après la passion. Avec un budget de 2,8 millions et sorti il y a plus de vingt ans, la tante de Kate à qui j’avais conseillé le film a dit que j’avais gâché sa soirée. En tout cas, Kate et moi, on a trouvé ça fucking bon. PIS ON S’AIME !

King of Comedy (États-Unis, 1982)

Des fois, Kate a une vie, et je dors seule dans la tente, et j’ai peur, et pour me rassurer, je me conte des jokes. J’entends les rires en canne dans ma tête, c’est mon public imaginaire, la meilleure des crowds. Tant que j’arrive à les faire rire, je sais que rien n’est vraiment grave.

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Dans King of Comedy, j’ai retrouvé un peu ce concept du public des désespérés.

T’as-tu déjà eu quelque chose d’immense dans la gorge (pas un pénis, genre, une émotion), qui veut sortir, mais t’as pas les compétences pour le matérialiser ?

Tu sais ce que tu veux faire, mais tu vises mal ; comme une mélodie divine qui résonne à l’intérieur de toi, mais ça fausse quand tu chantes. Moi, ça m’arrive tout le temps. Et j’admire, j’envie celleux qui sont capables de diminuer le décalage entre leurs idées et leurs créations. Je les trouve tellement cools.

Cet été, quelqu’un à Dawson m’a dit : « À part les gens qui t’aiment pas parce que t’as écrit un livre, il y a ceux qui t’aiment pas parce que t’es creep. T’es un peu trop gentille, ç’a l’air fake. T’es un peu trop intéressée par la vie des gens que tu trouves cool, ça les met pas en confiance. Tu traites le monde que tu connais à peine comme si c’était tes meilleurs amis. » Mike Ward (mon meilleur ami) a dit, en parlant de King of Comedy : « Le personnage principal, c’est moi si j’avais pas percé. »

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Fried Green Tomatoes (États-Unis, 1991)

C’est le film préféré de Kate. Un genre de Thelma et Louise version plus doux, qui donne envie de pratiquer la sororité radicale, de désobéir aux diktats du patriarcat, de devenir plus fortes, plus intelligentes, autosuffisantes, et de rider des trains, le tout sur fond de luttes antiracistes et de bouffe épicée. Bonne fête, Kate.

Wristcutters: A Love Story (États-Unis, 2006)

Octobre. Il s’est mis à neiger, Kate est partie, la batterie de mon laptop est morte de froid et Couronne Nord m’a payé une maison pour que je puisse continuer à écrire mon scénario.

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Mon voisin d’à côté, il vit dans un autobus. Il m’a dit de pas parler de lui dans mes livres, mais ça, c’est une chronique, alors j’ai le droit. Il m’a recommandé de regarder Wristcutters: A Love Story. Le film n’est pas sur Netflix, Crave, Prime ni Apple TV, mais il est disponible gratuitement sur YouTube, ce qui lui donne full cachet dès le début. J’ai oublié à quel point la toune Dead and Lovely est bonne. Pour les fans de Tom Waits et Gogol Bordello, vous allez être gâtés.

Wristcutters est une histoire remplie d’antihéros et de trous de cul ; on ne déteste pas la vie quand on s’y est parfaitement adapté. Ce film fait quand même du bien à l’âme ; c’est cool de se dire que les suicidaires finissent dans un monde qui les comprend.

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Tideland (Royaume-Uni et Canada, 2005)

Après une dizaine de jours de suite où il faisait en bas de moins quarante, je ne sortais plus de chez nous parce que j’avais des engelures dans la gorge et je saignais des sinus, le même voisin dont j’ai pas le droit de parler m’a recommandé Tideland. Je l’ai regardé le matin, pour être sûre de pas faire de cauchemars parce que la bande-annonce était épeurante.

Finalement, c’était apaisant, comme Dawson en décembre, sous un kilomètre de noirceur, une cloche de verre pour les adultes orphelins, le sanctuaire des traumatismes encore roses et chauds. J’ai senti de petites aiguilles dans mon ventre, validation douloureuse, plein de déclics qui faisaient schlik aschlik, aschlik, l’histoire originelle des filles fuckées.

Quand on est petite, si un chien vole, ce n’est pas plus surprenant que si un oiseau vole. On connaît pas les codes moraux qui régissent la taxidermie, la romance, l’héroïne ou la pyrotechnie. On veut juste être heureuses.

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Tideland est une ode à la désillusion, aux tentatives désespérées de s’accrocher à l’enfance le temps d’une dernière aventure parce qu’on sait qu’une fois qu’on lâche prise, l’océan d’horreurs est sans fin, et les démons qu’on a inventés pour nous tenir compagnie ne nous quitteront plus. La magie triomphe sur la misère jusqu’à la fin, mais pas une seconde de plus.

The Florida Project (États-Unis, 2017)

On recule de dix mois, à la Saint-Valentin. J’étais à Montréal avec mon ami Do Lessard (le peintre), pas parce qu’on s’aime, mais bien parce que les deux, on avait le cœur brisé et les deux, on pissait le sang. Il avait une grosse pierre au rein impossible qui passait pas, et on peut même argumenter qu’en vérité, il était pogné avec deux PIERROT-REINS puisque j’étais là ; jeu de mots que j’ai fait tout l’hiver. Et je n’arrêterai jamais.

<em>Portrait à l’hôpital par Do Lessard</em>
Portrait à l’hôpital par Do Lessard
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En attendant son opération, un médecin lui avait installé une sonde qui allait de ses reins à son urètre. Je sais pas c’était censé servir à quoi, mais elle s’est infectée, et il fallait aller à l’hôpital pour qu’il se la fasse enlever. On n’avait pas envie d’attendre trente-six heures pour ça, alors il m’a demandé de le faire. C’était la première fois que je voyais son pénis. Et je pense que j’ai manqué de délicatesse, comme d’habitude quand je suis en présence d’un pénis. Il a fini par me dire de m’éloigner, mais de rester pas loin (comme un estie de dude avec un style d’attachement désorganisé). Je me suis tournée dos à lui pendant qu’il gémissait de douleur en tirant sur sa sonde. Et moi, je me suis mise à rire, à rire, je pouvais pus m’arrêter.

Ce qui me faisait rire de même, c’était à quel point on allait pas bien, à quel point la sonde était longue, genre deux, trois pieds, à quel point on s’était fait décâlisser, cette année-là, par la vie, drette dans nos parties génitales, pis dans nos cœurs aussi.

On a pris nos analgésiques respectifs et on a starté le film.

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Musique disco. Couleurs pastel. Les enfants, des petits crisses, on les a aimés tout de suite. Film pour adulte, mais univers de street kids badass. Dans une entrevue, Sean Baker dit qu’il a enlevé toutes les scènes où il n’y avait pas d’enfants. L’appréhension du monde se fait à travers leurs yeux. C’est aussi un hommage aux mères marginales, particulièrement à Hailey, qui fait du sex work pendant que sa fille prend son bain, qui pète la gueule à quelqu’un qui le mérite pas, qui scam des touristes pour payer le loyer, qui prend soin de sa fille, la coiffe, la protège, lui donne de l’amour, de l’attention, un abri. Elles sont tout le temps ensemble et elles ont du fun. Alors, c’est qui le cave ? C’est qui le meilleur parent ? Hailey ou le système ? Je vote pour Hailey, hands down.

C’était pas mon premier Sean Baker, mais c’est celui qui m’a fait tomber amoureuse du réalisateur. On avait besoin de pastel dans nos vies. On va mieux maintenant.

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Dogville (Danemark, 2003)

J’ai vu ce film-là avec mon ex. On est en bons termes même si, depuis que je suis célibataire, j’ai toujours les mains pleines. J’ai réalisé trop tard à quel point il tenait tout le temps mes affaires. Maintenant, peu importe où je vais, ça me prend des poches.

Lars von Trier s’est fait critiquer pour son choix de protagoniste, une femme (dépourvue de poches) sans défense et qui se fait abuser, une figure qu’il exploite souvent dans ses films. Je comprends d’où viennent les critiques et je suis d’accord avec elles, mais je m’en fous un peu parce que le film est trop bon. L’absence de décor aide à préserver une sobriété dans le traitement du sujet. Le plus intéressant, c’est ce qui se passe à l’échelle sociologique ; graduellement, on s’attaque à la respectabilité d’une femme pour rendre socialement acceptables des traitements inhumains à son égard. La gradation est parfaitement dosée, il n’y a pas de scènes graphiques, et la fin est jouissive.

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Superstar (États-Unis, 1999)

Mary Katherine Gallagher veut devenir une superstar. Ses parents sont morts, ils ont tous les deux été dévorés par un banc de requins-marteaux (mais est-ce vrai ?). Elle est super horny et son rêve, c’est d’embrasser quelqu’un. En attendant, elle a un chum qui est un arbre. Elle décide de tendre la main aux marginaux et aux weirdos, c’est avec elleux qu’elle recrée une clique ben plus cool que la clique des gens cools qui l’ont rejetée. Finalement, elle se rend compte que ce qui est vraiment important dans la vie, c’est pas d’être belle et populaire, mais bien d’être badass et d’avoir une moto.

Un genre de Napoleon Dynamite, mais meilleur, avec Will Ferrell dans le rôle, entre autres, de Jésus. Feel good et plein de beaux malaises, je l’écoute au moins une fois par année.

***

Le 10 décembre 2025, j’ai remis une première version de mon scénario à Couronne Nord. Là, je m’en retourne au Québec, juste à temps pour la fête de Kate.

Bonne fête de Kate, tout le monde !

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