Le temps des lilas

Ça fait quelques mois que je n’ai pas écrit ici. Je manque de temps! Les journées sont si pleines avec le travail, les enfants, la planification du quotidien…

Et la roue du temps a tourné si vite dernièrement : la période des Fêtes, quelques dimanches en ski, l’anniversaire de grande fille (préado), l’anniversaire de petite fille (caractère de préado!). Déjà les lilas sont en grappes serrées dans les ruelles, avez-vous vu ça?

Ouais, et dans quelques jours, je vais avoir 40 ans.

Je vais avoir la chance d’avoir 40 ans, ai-je envie d’écrire (enfin… si tout va bien d’ici là!). Chance que n’a pas eue un ami d’ami à qui je pense très fort et très souvent, mort avant Noël d’un cancer, et qui ne voit plus plus grandir ses enfants.

Jusqu’à tout récemment, il me faisait peur ce nombre : quarante. Je sais pourquoi. Mon père a été diagnostiqué d’une grave maladie à 45. Sa vie n’a plus jamais été la même après. Il n’a jamais retravaillé. Il a passé ses huit dernières années à fréquenter les hôpitaux, ma mère à ses côtés. Il est mort à 53 ans, mais avait l’air d’en avoir 75 tant son corps – si frêle — avait souffert.

Ça marque un peu. Surtout quelqu’une qui est née avec une propension anormale pour imaginer les pires scénarios (je vous l’ai déjà dit ici). Alors pour moi, la quarantaine, jusqu’à récemment, c’était comme une page blanche sur laquelle pouvait s’inscrire un nombre infini de catastrophes ayant le pouvoir de m’anéantir, moi ou mes personnes aimées. Rien que ça.

Or, cet hiver, il y a eu en moi comme un changement. Un changement de perspective.

Entre Noël et l’anniversaire de petite-fille, en travaillant, en méditant, en faisant la vaisselle, en patinant, en passant du temps avec ceux que j’aime, en écoutant en boucle les Variations Goldberg de Bach jouées par Glenn Gould, en buvant du thé au jasmin, en regardant tomber la neige… je ne sais trop comment ni pourquoi, mais il s’est passé quelque chose.

Un switch.

En fait, je me rappelle du moment précis où ça s’est enclenché.

Ce matin-là, je marchais dans mon quartier, sous un soleil intense qui faisait briller la neige trop fort. Je me sentais confusément anxieuse, tendue, j’avais peur, mais je ne savais pas de quoi. En fait, comme souvent, j’avais peur… d’avoir peur (peur de me sentir nerveuse, anxieuse, mal). J’ai désamorcé rapidement, me rappelant à moi-même : il n’y a aucune raison concrète d’avoir peur en ce moment, Émilie, tu le sais (après quelques thérapies, j’y arrive mieux). Et je me suis dit : tu vas avoir 40 ans. Il t’en reste peut-être 10? Peut-être 20? Peut-être 40 à vivre.  Veux-tu qu’elles ressemblent à ça?

La réponse était non. Et c’était en ce tournant de quarantaine que ça allait changer.

Plutôt que de penser à tous les malheurs qui pourraient s’abattre sur moi durant la décennie à venir et sur lesquels je n’avais aucun contrôle, j’ai décidé de me concentrer sur ce que je voulais, moi, mettre dans ma quarantaine.  Cette page était blanche, certes, mais je pouvais choisir beaucoup de choses dont je voulais la remplir. Et parmi ces choses, il y en avait quatre principales : l’amour (prendre soin de ceux que j’aime), la santé (prendre soin de moi), l’accomplissement professionnel (poursuivre mes rêves) et… l’amélioration de ma situation financière (la précarité, c’est ben l’fun, mais…).

Les quatre axes de ma quarantaine, ai-je décidé. À réévaluer dans dix ans.

Je ne dis pas que je n’ai plus peur ou que je n’aurai plus peur de la vie (on ne se refait pas tant que ça). J’adopte simplement une nouvelle posture face à l’incertitude. Une posture active, plutôt que passive. C’est moi qui tiens le pinceau pour faire le tableau. Ça n’empêche pas qu’il pourrait y avoir des accidents, des éclats d’acrylique involontaires sur la toile, des taches. Mais c’est pas grave (si ça se trouve, le tableau en sera plus intéressant). Les grandes lignes, c’est moi qui les dessine.

Changer de décennie, c’est une bonne occasion pour faire du grand ménage dans sa vie.

Il y a d’autres vieux bagages, sales et défoncés, lourds et encombrants, que j’aimerais laisser sur le quai de ma trentaine : le manque de confiance en mes capacités, la difficulté à reconnaître et à nommer mes besoins, la peur de réussir (je sais, c’est bizarre comme problème mental)… Bye bye, gang. C’est le terminus. C’est que j’ai beaucoup de choses à accomplir, sur l’autre rive… Et c’est urgent! Qui sait combien de temps il nous reste?

J’ai récemment relu quelques-uns des billets que nous avons écrits ici (sur URBANIA), avec mes comparses des Rosemomz, depuis un peu plus de deux ans.

“C’est incroyable!”, que je me suis dit. On a là une radiographie d’une période de notre vie – la fin de la trentaine pour moi. Une période “post-traumatique” – post-séparation pour les trois et post-cancer pour Manue… Une période d’émotions fortes : tristesse, angoisse, amertume, perte de sens; espoir et joie aussi…, dont nos textes sont imprégnés. Une période où nos enfants étaient entre la garderie et le primaire (ils sont aujourd’hui entre le primaire et le secondaire deux!) Et où on ramait pour garder la tête hors de l’eau afin de ne pas trop les affecter, eux.

Ce qui me frappe, c’est à quel point on n’est déjà plus au même endroit …

Ce qui me frappe, c’est à quel point l’humain s’adapte à de nouvelles situations, change et évolue avec elles.

Autre chose que je me dis en relisant ces billets : l’écriture a certainement des vertus thérapeutiques insoupçonnées. Parce qu’on va bien, quand même, les filles, hein?

Hier soir, en enlevant des vêtements de la corde à linge, alors que le soleil descendait à l’horizon, que les enfants couraient joyeusement dans la ruelle, il m’est venu au nez un soupçon d’odeur de lilas… C’est un peu trop tôt, j’ai dû halluciner! Mais je les ai vues en petits boutons mauves, elles s’en viennent, ces fleurs que j’aime tant, symboles du printemps et du renouveau.

Bientôt, elles vont s’ouvrir et leur parfum va nous frapper de plein fouet sur le chemin du retour de l’école, mes filles et moi. Leurs effluves de douceur violente me feront fermer les yeux et vaciller sur place. “Maman, ça va?”, me demandera ma grande. “Oh! Oui, ma chérie. Je suis saoule raide, mais ça va!”

Ouais, si vous voulez mon avis, le printemps de la vie, ce n’est pas à 20 ans, c’est à 40.

Pour lire un autre texte d’Émilie des Rosemomz : “Émilie et le monstre”

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