Le mot du Président : Mon « analphabétisme scientifique »

Il m’arrive de me retrouver dans des situations où mon « analphabétisme scientifique » me pousse à devoir utiliser des moyens non scientifiques pour me positionner sur des sujets scientifiques qui me concernent directement. Ça n’a rien de nouveau, mais c’est toujours aussi problématique.

Au secondaire, je savais déjà que je voulais faire de l’art et qu’au cégep je n’allais pas prendre de math. J’ai donc pris la très stupide décision de ne jamais écouter dans mes cours de math, de chimie, de physique et de biologie. Je trouvais ça plate et je me disais que de toute façon il était IMPOSSIBLE qu’un jour ça puisse m’intéresser, donc à quoi bon écouter. Je n’ai pas toujours perdu mon temps pendant ces cours (j’ai appris à écrire des rhymes pendant les classes au secondaire, quand même), mais aujourd’hui je considère que j’ai certainement perdu de bonnes opportunités de compréhension. Je ne dis pas que si tu écoutes dans les cours de sciences pures au secondaire tu vas être capable de cerner et comprendre tous les phénomènes scientifiques qui t’entourent et te concernent. Je pense simplement que la côte à monter (celle de mon ignorance scientifique) est aujourd’hui plus grande et ardue qu’elle n’aurait pu l’être. Je suis pas mal occupé au jour le jour par les divers projets auxquels je participe pour gagner ma vie, par mes relations sociales, par les sports que je pratique, etc. Un peu comme tout le monde, dans le fond. Mais ce que ça veut dire au bout du compte, c’est qu’à moins de m’y mettre quand même sérieusement, je suis condamné à être un croyant de la science, et non quelqu’un qui comprend la science. En d’autres mots, quand il n’y a pas de consensus scientifique absolu sur un sujet qui me concerne directement, je n’ai honnêtement pas les outils pour effectuer une décision scientifique rationnelle et opter pour une option plutôt qu’une autre de façon éclairée. On vit dans une société où de nouveaux enjeux de santé reliés à des découvertes scientifiques apparaissent régulièrement dans les médias. Souvent, si tu vérifies comme il faut, tu vas te rendre compte que des scientifiques crédibles défendent des opinions contraires et que tu es potentiellement, tout comme moi, incapable de choisir ton camp de manière véritablement scientifique. Mais tu n’as pas le choix, il faut sélectionner un camp : par exemple, à l’épicerie, tu peux/dois maintenant choisir entre bio et non bio. Ton choix, combiné à celui des autres, va ensuite influencer le marché. Je ne suis pas en mesure de prouver, en termes scientifiques, que les OGM sont bons ou mauvais. Pourtant, j’essaie de les éviter, et si je devais parier, je parierais que c’est mauvais pour la santé. Certains scientifiques disent que c’est correct de les manger, d’autres scientifiques disent que ce n’est pas souhaitable de les manger. Incapable de décider de manière scientifique lequel des deux chercheurs a raison, je penche donc pour mon sentiment que la nature fait bien les choses et que les humains font rarement bien les choses. Sur les bases de cette conclusion pas tout à fait scientifique, je fais des achats différemment et je tends à considérer comme meilleurs pour la santé les aliments biologiques. Je peux certainement lire et mémoriser à la va-vite les arguments des scientifiques qui défendent l’avis que je préfère, mais ce n’est vraiment pas la même chose que de comprendre réellement quelque chose via l’étude et l’expérimentation. Quand ça n’implique aucune conséquence pour ma santé personnelle ou celle des autres, ce n’est pas vraiment un problème que d’utiliser mes valeurs pour choisir un camp dans un débat entre experts d’un champ que je ne maîtrise pas. Si je décide que le monsieur à l’Antichambre à RDS a raison lorsqu’il réfute l’opinion de son collègue, ce n’est pas très grave si ma décision n’est pas accompagnée d’une compréhension approfondie de la situation. Toutefois, ce qui est ridicule et sûrement dangereux, c’est que beaucoup d’entre nous sont incapables de prendre position de manière scientifique par rapport aux débats qui ont lieu à propos de sujets cruciaux pour la santé de l’humanité et de la planète. Plus on se dirige vers une société hyperspécialisée, plus le paradoxe devient évident : collectivement on connaît tout, individuellement on ne connaît que son champ d’expertise personnel restreint. Dans le cadre d’une démocratie, je trouve que cela remet en question la validité des choix politiques de bien des gens quant à bien des enjeux, et moi le premier. Mais en même temps, je ne crois pas être en faveur d’une technocratie non plus. Au final, en fait, chaque fois que je constate mon analphabétisme scientifique, ça me donne envie de retourner dans mon cours de chimie de secondaire cinq et écouter le bon vieux Serge qui nous parlait de moles. À défaut de pouvoir retourner dans le passé et écouter Serge, et à défaut de pouvoir consacrer une importante portion de mon temps à mon rattrapage scientifique, je crois que je devrais peut-être me taper toutes les vidéos Crash Course Chemistry, Biology et Ecology.

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