Le mot du Président : La peur d’avoir peur d’avoir peur

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le 9 mai 1945, le journaliste et romancier Jean-Charles Harvey prononçait à Montréal une conférence historique sur la peur. Dans son discours, Harvey décrit le Canada français de l’époque comme une société dominée et immobilisée par la peur du clergé :

De quoi avons-nous peur ? Eh bien, nous avons peur de la puissance suprême, de la puissance à laquelle vous pensez tous en ce moment et que personne d’entre vous n’ose nommer. Dans tous les pays où il existe une autorité arbitraire et absolue, on ne nomme jamais cette autorité que pour la louer. Dans le blâme, elle demeure innommable. […] La seule puissance qui, dans cette partie du Canada, fait trembler tout le monde, c’est la puissance cléricale. Dans Québec, elle est incontestablement la puissance suprême.
Il explique par la suite que « Quand nos quatre-vingt-dix députés n’ont jamais le courage de se lever, en Assemblée législative, pour réclamer des réformes contraires à l’opinion cléricale, parce qu’ils mettraient leur siège en péril, ils ne sont pas libres : ils ont peur ». Harvey observe que d’autres institutions affectent églament ses concitoyens : le gouvernement, les puissances économiques, les bourgeois, l’Empire britannique. Toutefois, contrairement au Clergé, ces puissances sont, selon l’auteur, habituellement confrontées et critiquées ouvertement, sans peur excessive de représailles. Ce discours de Jean-Charles Harvey est court, mais très marquant. Un texte assurément essentiel à la compréhension du Québec moderne et de la Révolution tranquille. Tout de même, il est incroyable de le constater : il y a soixante-dix ans seulement, la peur principale des gens habitant le Québec était une gang de cléricaux en soutane. Dans mon expérience personnelle, les seules fois que j’ai eu peur d’un homme d’Église, c’est quand qu’on faisait du skateboard sur les marches de l’église Saint-Benoît et que le prêtre sortait fâché en nous menaçant d’appeler la police la prochaine fois qu’on mettait de la cire sur la pierre afin qu’elle slide plus. Le Québec a pronfondément changé, et ce en peu de temps, c’est définitivement le moins qu’on puisse dire. La menace sociale de l’absolutisme clérical a pleinement été neutralisée, mais une chose demeure certainement : la peur. Pas la peur des puissances religieuses, évidemment. Aujourd’hui, il me semble qu’il serait difficile de faire comme monsieur Harvey jadis et nommer LA peur monolithique et monopolisante du Québec et des Québécois(es). Soit, mais la peur est quand même partout. Je ne parle pas ici de la peur absurde et généralisée qui plane dans toutes les sociétés modernes où le sensationnalisme médiatique et le martelage télévisuel ont fini par nous faire quotidiennement craindre des voisins potentiellement tueurs en série, des épidémies de grippe de cochon et des terroristes du désert capables de déjouer l’armée américaine avec un exacto et une caméra de cellulaire cheap dans une grotte paki. Je ne parle pas de peurs construites le temps d’un téléjournal. Je parle de peurs contextualisées, spécifiques et collectives, celles qui nous caractérisent et qui décrivent notre société et son temps, comme La Peur évoquée par Jean-Charles Harvey dans son discours. D’un bord et de l’autre de l’échiquier politique, il est à croire que le danger est aujourd’hui omniprésent au Québec, et qu’il y a fortement raison d’avoir peur, oui môssieur, oui madame. Avouons-le, la peur est très potentiellement le dénominateur commun rassembleur des thèmes principaux de la politique québécoise. Peur constante et obsessive de la menace économique. L’économie va mal ou s’apprête à mal aller ou pourrait mal aller si telle ou telle chose arrivait, on connaît tous la chanson par coeur. Peur de l’Autre et de sa différence. Nos deux plus grands débats de société dans les dernières années ont probablement été ceux des Accommodements raisonnables et de la Charte des valeurs du PQ. Il n’y a d’ailleurs toujours pas de consensus final sur la question, à part peut-être que l’Autre au Québec, c’est manifestement épeurant pour beaucoup de monde. Peur de disparaître culturellement et linguistiquement. « Si on prend pas les mesures nécessaires, on existera pus dans cinquante ans ! » Combien de fois l’a-t-on entendue, celle-là ? Peur d’un référendum. Dans les deux sens. Lors de la dernière campagne électorale, la stratégie libérale s’est résumée grosso modo au brandissement du spectre terrifiant d’un référendum, tandis que la stratégie péquiste s’est résumée grosse modo à une campagne de PR pour convaincre les électeurs que le PQ a trop peur d’un référendum pour en faire un. Je ne suis pas en train de remettre en question la légitimité de ces peurs. Ces peurs sont visiblement bien réelles pour bon nombre de gens, et il est peu surprenant que la classe politique en fasse un usage stratégique. J’imagine qu’il peut même être juste de dire que les peurs exprimées politiquement ne sont en partie que le reflet des peurs qui existent véritablement dans la société. On est tous au courant qu’il est possible pour une formation politique ou un média de créer une peur et de la gonfler artificiellement, certes, mais souvent la racine d’une crainte est profondément ancrée dans la réalité. Je reconnais que les peurs mentionnées plus haut concernent des questions très importantes. Mais pour ma part, je pense qu’on n’a pas exactement peur des bonnes choses, ici au Québec. Personnellement, ce qui me fait le plus peur, c’est de vivre dans une société qui ne fait pas du tout face au problème le plus pressant qui nous afflige tous et chacun, peu importe les divergences d’opinion politique. La culture, la langue, le pays, l’économie, la fédération : bien honnêtement, tout ça n’a en mon avis absolument aucune importance en comparaison avec la situation écologique. J’ai pas peur que New-York se ramasse sous l’eau dans cinquante ans à cause du réchauffement climatique (même si j’imagine que c’est peut-être possible). J’ai peur des choses qui se passent en ce moment, et depuis longtemps. La situation écologique mondiale est critique; c’est peut-être le seul consensus global possible. Et quand on arrive finalement au minuscule segment alloué à la question écologique au sein du débat politique, à part les promesses vides, on obtient souvent la même réponse : « On le sait qu’au point où on est rendu, il faut faire des changements drastiques pour changer de paradigme et éviter la catastrophe, mais ces changements demandent trop de sacrifices auprès de notre niveau de confort économique et matériel actuel, donc on va faire le 1/8 de ce qu’on devrait vraiment faire, ou simplement ne rien faire du tout. » Comment expliquer une réaction aussi stupide et peu clairvoyante, et ce à répétition !? Je crois que Jean-Charles Harvey a la réponse à cette question pour nous dans La Peur : Le malheur, c’est que la plupart des esprits libérés, en notre province, ne se libèrent vraiment qu’à un âge où ils sont établis, où ils ont des emplois ou une clientèle à conserver et où les responsabilités de la famille se sont ajustées aux exigences de la carrière. Les gens sont d’accord qu’il faut faire quelque chose, mais c’est trop risqué. Face au risque, monsieur Harvey a peut-être aussi la solution pour nous : N’ayez pas peur du risque. La vie qui se sera écoulée, toute unie, dans la laine des molles sécurités et des satisfactions purement végétatives ne vaut pas le peine d’être vécue. Ma gang de Bas-Canadiens, prenons tous ensemble une p’tite pause pour cesser un moment d’avoir peur d’avoir peur d’avoir peur de mille et une affaires différentes, et posons-nous la question : avons-nous peur des bonnes choses, et le communiquons-nous assez clairement au pouvoir en place ? Car au final, l’immobilité de notre classe politique face à la question écologique n’est probablement que le reflet de notre propre immobilité collective. Et toi, t’as peur de quoi ?

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