L’architecture, ça peut être sexiste ?

On le sait maintenant : les villes sont sexistes. Est-ce que ce serait le cas pour les bâtiments aussi ?

« Une idée : tous les architectes hommes devraient être obligés de se promener dans leurs propres bâtiments en jupe […] » lançait la journaliste californienne Carolina A. Miranda dans un tweet à la fin juin dernier. C’est pas tout. Dans un second tweet, elle précisait que ces architectes auraient à compléter le défi: « […] en talons hauts et en tenant un bébé. »

L’idée était d’exposer combien les bâtiments ne sont pas toujours conçus en tenant en compte ses besoins de tous. En réponse, plusieurs se sont plu à imaginer les endroits où cette visite aurait lieu, depuis les Apple Store et ses escaliers transparents jusqu’à des facultés d’architecture renommées où des passerelles transparentes surplombent l’entrée du bâtiment. Oups.

On le sait maintenant : les villes sont sexistes. Est-ce que ce serait le cas pour les bâtiments aussi? On vous laisse deviner la réponse…

Un monde d’hommes

« La pratique architecturale est encore très masculine, remarque l’architecte Maude Hallé Saint-Cyr. On peut le voir par le nombre d’hommes qui sont à la tête des firmes d’architecture. » Selon elle, cette structure perpétue le stéréotype de l’architecte-vedette, entouré de ses disciples qui l’écoutent avidement : « on a encore cette vision de l’éducation à l’ancienne, où le maître va nous briser et nous faire pleurer pour qu’on puisse devenir meilleurs. » Dans ce monde sorti tout droit des années 50, les hommes travaillent de longues heures à faire naître leurs grandioses idées alors que les femmes restent à la maison pour s’occuper des enfants.

«On perd de vue les usagers, tout ce qu’on fait, c’est chercher à arriver à un résultat qui fera une magnifique photo de magazine.»

Le résultat, ce sont des bâtiments magnifiques, mais loin de la réalité : « on perd de vue les usagers, tout ce qu’on fait, c’est chercher à arriver à un résultat qui fera une magnifique photo de magazine, » résume l’architecte. Elle a tout de même espoir que les choses changent, notamment grâce à la féminisation de la profession. Il y a de quoi : il y a aujourd’hui plus de femmes que d’hommes sur les bancs des écoles d’architecture.

Surtout, c’est la sensibilité grandissante aux questions d’accessibilités qui semblent être prometteuse : « les architectes commencent à comprendre que l’accessibilité universelle ce n’est pas seulement pour les gens en chaise roulante. Ça touche aussi les enfants ou les parents par exemple, » ajoute Maude Hallé Saint-Cyr. Elle a confiance de voir un jour les enjeux féministes prendre le devant de la scène, mais note que pour le moment, ils y sont plutôt absents.

« Je souhaite plutôt une architecture humaniste inclusive, » rétorque l’architecte Colleen Lashuk. Pour celle qui est membre de la coopérative d’architecture Pivot, il est nécessaire que la profession s’intéresse aux besoins de tous les types d’usagers, ce qui inclura inévitablement les femmes.

Du beau pour tous

Au final, à quoi ça ressemble de l’architecture féministe? « Je pense à des bâtiments qui permettent une multiplicité d’usages, » évoque Colleen Lashuk. Elle pointe vers l’édifice de la BANQ au centre-ville de Montréal: « j’y croise toute sorte de personnes, incluant des sans-abris qui y font une sieste dans un coin pendant que dans l’autre nous sommes en réunion d’équipe. Plein de gens qui ont des besoins différents peuvent y cohabiter. » En plus de la cohabitation, un lieu idéal fait une place aux enfants et assure un sentiment de sécurité à toute heure du jour.

De l’autre côté, la liste des cancres est plutôt longue. On peut penser aux hôpitaux où on est forcés de se promener les fesses à l’air dans de longs corridors (hum), ou aux arénas où il n’y a pas de douches séparées pour les femmes. Maude Hallé Saint-Cyr se souvient d’avoir passé un moment dans une salle d’accouchement qui était conçue pour faciliter les déplacements du personnel, mais où les femmes qui venaient juste d’avoir une césarienne devaient traverser un corridor pour aller à la toilette – pas la meilleure expérience, mettons. « L’architecture de l’urgence peut aussi être problématique. On construit des camps de réfugiés où tout le monde partage les espaces, mais selon la religion du pays, ça peut causer des problèmes, » note l’architecte. En gros, n’importe quel endroit où on se sent un peu mal à l’aise à l’idée de porter notre plus jolie robe ou nos souliers cutes est probablement fautif.

En gros, si on est pas un homme d’âge moyen qui fait cinq pieds dix et pèse 150 livres, on est foutu.

Le monde du design n’est pas exempt de cette tendance, remarque Maude Hallé Saint-Cyr: « Il y a présentement un gros débat dans le monde du design par rapport à tous les objets conçus pour les hommes, depuis le siège d’auto jusqu’aux meubles de bureau. » En gros, si on est pas un homme d’âge moyen qui fait cinq pieds dix et pèse 150 livres, on est foutu. « On peut penser aux comptoirs de cuisine, aux divans où nos pieds ne touchent pas par terre. Dès que quelque chose est fait pour des dimensions “standards”, c’est fait pour les hommes. »

Colleen Lashuk croit qu’une architecture féministe permettra à tous et toutes d’avoir accès à de beaux bâtiments: « comme les femmes sont souvent au bas de l’échelle socio-économique, si on s’attarde à construire de beaux HLM ça leur donnera à elles aussi la chance de vivre dans un immeuble de qualité. » Une architecture féministe, c’est beau et ça inclut tout le monde? Oui s’il vous plaît.

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