La ville est-elle sexiste ?

Eh oui, une autre affaire conçue pour les hommes.

Dire qu’une ville est sexiste, ça peut paraître extrême. Mais quand on regarde de plus près, on peut se demander : y a-t-il autant de femmes que d’hommes dans les espaces publics ? À toutes les heures du jour et de la nuit ? Est-ce qu’elles utilisent autant les installations publiques, comme les parcs et les pistes cyclables ? Le déséquilibre s’explique, du moins en partie, par la façon dont elles sont conçues.

Parce qu’il faut se rendre à l’évidence : ce sont des hommes qui construisent nos villes. En 2017, ils comptaient pour 64 % des urbanistes et 61 % des architectes du Québec. Pas surprenant que ce soit leurs besoins qui soient mis de l’avant.

«Les aménagements, le transport : rien n’est neutre. Dès qu’on introduit une analyse genrée dans l’utilisation de l’espace, on réalise que la ville n’est pas vécue par les femmes et les hommes de la même manière.»

Et si vous pensez que le genre d’un urbaniste ne change pas grand-chose à votre vie, vous êtes dans le champ. «Les aménagements, le transport : rien n’est neutre. Dès qu’on introduit une analyse genrée dans l’utilisation de l’espace, on réalise que la ville n’est pas vécue par les femmes et les hommes de la même manière», explique Anne Latendresse, professeure de géographie à l’UQAM. Selon elle, l’aménagement de l’espace public a un impact sur qui peut s’en servir.

«Les pires lieux pour les femmes sont généralement ceux qui sont très achalandés ou ceux qui ne le sont pas du tout», ajoute Marie-Ève Desroches, doctorante en études urbaines à l’INRS. Beaucoup de circulation et les femmes ont plus de chances de vivre du harcèlement de rue. Pas assez et les lieux deviennent inquiétants. Sa priorité : les viaducs, qu’elle trouve sombres et délabrés. Un geste aussi simple qu’ajouter de la verdure pourrait les rendre moins hostiles.

Montréal, t’es pas si pire

Comment s’en sort-on, ici ? «S’il y a une ville féministe au Québec, c’est certainement Montréal», affirme Mélissa Côté-Douyon, elle aussi candidate au doctorat en études urbaines à l’INRS. «Dans les années 1990, nous étions même considérés comme un chef de file.» 

C’est vrai que l’urbanisme féministe a déjà vécu un âge d’or à Montréal. En 1989, la Ville s’intéressait au genre et à l’aménagement à travers une initiative nommée Femmes et villes. À l’époque, des marches exploratoires menées conjointement avec des organismes de quartier avaient permis d’identifier des lieux problématiques, comme les alentours des stations de métro, et d’offrir des pistes de solutions.

«Grâce à ces efforts, les stations de métro ont des grandes vitres, un bon éclairage. On a évité de créer des racoins ou de poser des arbustes qui permettraient à des gens malveillants de se cacher», se rappelle Anne Latendresse. Pour voir un exemple plus récent d’aménagement féministe, vous pouvez vous promener dans le stationnement pas-trop-glauque du marché Jean-Talon, dont les escaliers et les ascenseurs vitrés et lumineux améliorent la sécurité des usagers.

«Les stations de métro ont des grandes vitres, un bon éclairage. On a évité de créer des racoins ou de poser des arbustes qui permettraient à des gens malveillants de se cacher», se rappelle Anne Latendresse.

Ces visées inclusives ont mené à la création du Conseil des Montréalaises, qui a pour mission d’aider les élus à imaginer «un espace urbain davantage sensible aux femmes». La ville a aussi créé un Guide pour un aménagement urbain sécuritaire qui offre des lignes directrices pour la conception d’un aménagement qui convient à toutes. Ce n’est malgré tout pas assez, soutient Marie-Ève Desroches : «Ce guide a beau exister, il n’est presque jamais utilisé…»

Pour s’en sortir, il faut mettre en place des politiques genrées, croit Mélissa Côté-Douyon : «Des choses simples peuvent avoir un impact majeur. Une femme qui a peur de prendre l’autobus ne se rendra pas à une rencontre de quartier.» Si on améliore la sécurité de l’arrêt d’autobus, ce sera peut-être une femme de plus qui participera à la vie démocratique de sa ville.

Sans oublier les besoins des minorités. «Une planification urbaine genrée doit aussi prendre en compte les autres enjeux de pouvoir, dans une perspective intersectionnelle, par exemple la race», rappelle Mélissa Côté-Douyon, qui siège au Conseil des Montréalaises. Parce comme l’explique Anne Latendresse, une femme blanche de classe moyenne ou une nouvelle arrivante n’auront pas les mêmes besoins. Mais au final, en s’assurant de répondre aux besoins des femmes, on répond aux besoins de tout le monde.

La semaine prochaine, on vous raconte comment Paris, Vienne et des villes suédoises (of course) sont devenues plus féministes.

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