La tuque de Manue : Une histoire en couleurs

Partie 1. Noir.

C’était la fête de mon aînée. Sept ans. Premier anniversaire depuis la séparation. En plus des huit enfants qui galopaient dans mon 4 et demi (dont Tit-Enfant, meilleure amie de la fêtée et fille de mon amie Manue), il y avait Alex, le père de mes filles, qui avait fait et apporté le gâteau. Et il y avait Manue, qui m’avait offert son aide pour la fête. Elle n’enlevait pas sa tuque de laine noire même s’il faisait chaud dans l’appart. Ses cheveux n’avaient pas survécu au troisième traitement de chimio.

Les enfants avaient du plaisir. En premier, ils ont fait une chasse aux trésors. Puis, on les a fait danser sur Marie-Mai et Shilvi. Ensuite, on les a installés à la table de cuisine pour un atelier de gouache. Pendant qu’ils spouitchaient du rouge, du bleu, du jaune sur de grands cartons, pour créer des bonhommes, des monstres, des maisons et des cœurs, une chose m’a frappée. Ces petits êtres étaient pleins de vie et de joie. Tandis que nous, leurs parents, avions l’air de trois statues de cire au sourire crispé. Balayés qu’on était, cet hiver-là, par les deuils, la maladie, l’angoisse.

Dehors, la neige tourbillonnait et le vent soufflait fort. J’avais besoin d’une bière.

La semaine précédente, le grand gars avec qui je vivais une relation toute jeune et pleine de douceur m’avait annoncé que c’était fini entre nous. Sans trop de signe avant-coureur. Pour lui, ce n’était pas «ça», c’est tout. Son adorable fils – à qui j’avais eu un peu le temps de m’attacher- était parmi les Van Gogh œuvrant à ma table de cuisine. J’avais le cœur dans la gorge.

Alex, lui, avait les mains dans ses poches et se balançait d’un pied à l’autre. Il  semblait mal à l’aise de se trouver dans mon nouvel appart juste-à-moi, après qu’on ait partagé notre divan, notre table de cuisine, notre toilette et notre garde-manger pendant 15 ans. Il avait les traits tirés et de nouveaux poils blancs dans la barbe. Il m’a dit «C’est un peu tough ces temps-ci» sans donner de détails.

Quant à Manue, elle se tenait près de la fenêtre et regardait les enfants peindre. Cinq mois qu’elle se faisait barouatter par la chimio et tout le reste. Elle avait encore maigri. Elle était blanche comme un drap. Elle devait avoir chaud sous sa tuque. Et elle devait badtripper devant le cancer qui lui chuchotait : «les verras-tu, toi, les sept ans de ta fille?»

Mais c’est peut-être moi qui entendais des voix.

Secouer sa tête. Revenir dans l’instant présent. Boire une grosse gorgée de  bière. Apporter un jus à un enfant. Régler un petit conflit. Couper des crudités. Chanter «Bonne fête» en faussant (non mais cette toune-là n’est pas chantable ou je n’ai vraiment aucun  talent? – ok, pas obligé de répondre). Filmer son enfant qui souffle sur ses chandelles. Manger du gâteau. Rire des blagues du père de son enfant.  La fête a fini par tirer à sa fin.

Manue et moi nous sommes assises au salon pour parler un peu. De cancer, d’angoisse, de Thich Nhat Hanh, ce moine bouddhiste qui recommande de s’auto-réconforter en se flattant la main gauche de la main droite, avec affection. Alex a dit : «Faut que j’y aille». Et il est sorti par la porte arrière. Cinq minutes après, «Ding Dong», le grand gars arrivait par la porte avant pour chercher son fils. Il regardait ses pieds. Mon coeur battait trop fort.

Bientôt, Manue est partie aussi, tenant Tit-Enfant par la main. Dehors, le vent soufflait en mongol et soulevait la neige au sol en gros tourbillons. J’ai regardé Manue à travers la fenêtre. Elle avait l’air d’une brindille et j’ai eu peur pour elle. Comme une grosse bourrasque de peur.

Le lendemain, Manue était réhospitalisée. Son système immunitaire, démoli par la chimio, en arrachait contre un virus. Elle a raté l’anniversaire de notre amie Brigitte et je n’y étais pas vraiment non plus.

Partie 2. Orange

Sept mois plus tard.

C’est la fête de Tit-Enfant. Manue a décidé de faire ça dans un salon de quilles, rue Ontario. Il y a des boules disco qui envoient des étoiles partout. La musique est un peu trop forte, comme il se doit. Il y a au moins douze amis de Tit-Enfant qui virevoltent, il y a le papa de Tit-Enfant avec sa blonde et Brigitte avec sa tribu.

Manue trône au milieu des allées où nos chérubins titillent le dalot plus que la quille. Elle distribue des colliers fluorescents et des bonbons. Ses joues sont roses. Ses cheveux, qui ont commencé à repousser, sont orange feu et ils fittent avec sa robe. On l’a su durant l’été : le cancer a été mis k.o. Manue est en rémission. Son corps a répondu à la chimio.

Tit-Enfant a le sourire plus grand que sa face. Ce salon de bowling en entier a un sourire plus grand que sa face. Le monde entier a un sourire plus grand que sa face.

En sortant de la fête, dans le tiède crépuscule de septembre, je respire l’odeur de bière qui flotte sur Hochelaga, peut-être à cause de l’usine Molson pas loin, et je trouve ça doux. Comme un parfum d’apaisement. Je presse la main de mes filles en traversant la rue.

Partie 3. Multicolore comme la vie

Ce n’était pas longtemps après la fête de Tit-Enfant. Un soir de novembre, où Manue nous recevait, Brigitte et moi, avec des pâtes de Di Stasio. On se racontait nos histoires et on a eu envie d’écrire. Ensemble. Écrire des textes d’auto-fiction qui ressembleraient à la vie, à nos vies, mais qui joueraient un peu avec la vérité. Envie d’essayer de toucher le juste encore plus que le vrai-vrai-vrai. Tremper notre plume dans le multicolore. Créer du sens. On s’appellerait les RoseMomz (parce qu’on est des mères mono de Rosemont).

Pis ben c’est ça, vous êtes en train de lire la suite.

Illustration: Pierre-Nicolas Riou

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up