Pierre-Nicolas Riou

La tendresse comme une fusée (ce qu’il restera après nous)

C’est un matin de canicule. Les enfants ont mal dormi, dans notre 4 et demi au deuxième étage, ventilateur impuissant dans le toupet.

Le départ à la garderie, pour ma plus jeune, est laborieux. Elle est fatiguée. Et pas contente. Sa sœur a regardé la télé, mais pas elle, car elle s’est levée trop tard. J’ai droit à une grosse crise :

— C’est pas Juuuuste!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

— Je comprends ta déception, ma chérie, mais maintenant, il faut y aller. Tu la regarderas ce soir.

— NOOOONNNNNNNNNN! C’EST PAS JUUUUUUUUUUUUUUUste.

Le piton de la crise est enfoncé. Rien à faire.

Légèrement contrariée (car presque en retard au travail), je prends ma fille dans mes bras et je nous assoie sur le balcon pour la consoler, en espérant que l’épisode se termine rapidement. Pendant qu’elle ameute toute la ruelle en hurlant à l’injustice et que ses petites mains et pieds s’agitent en tous les sens, comme une diablotine dans l’eau bénite, je réalise soudain…. la beauté du moment.

Les cigales chantent à tue-tête dans le matin montréalais. Une petite brise rafraîchissante nous caresse la peau. La lumière sur le parc est encore dorée à cette heure. Ma fille de cinq ans pleure sa peine et sa fatigue et je les reçois. Rien d’autre. Que devrait-il y avoir d’autre?

À ce moment, j’ai comme un éclair de lucidité.

Un jour, je serai morte. Un jour, cette petite chose blonde gesticulante — et par ailleurs merveilleuse — sera morte aussi (svp, faites que ce ne soit pas de mon vivant). Toutes deux retournées à la terre, comme il se doit.

Faites, mon Dieu (ou whatever quoi, la vie?), que la tendresse inouïe qui nous unit en ce moment précis sur notre balcon rosemontois ne meure jamais, elle.

Qu’elle continue à rayonner dans l’espace-temps de l’humanité… bien après ma mort. Que ma fille la ressente toute sa vie. Et qu’elle irradie encore après sa mort à elle, à travers ceux qu’elle aura aimés…

La tendresse comme une fusée qui traverse le temps. VVVvvvvvv.

Bon, ça va mieux, ma puce? On y va?

L’autre jour, j’ai abordé avec mon ami Jean la question de notre quarantième anniversaire de naissance qui arrive à grands pas, au printemps prochain (lui une journée, moi le lendemain!). Il s’est raidi sur sa chaise, échappant de ses baguettes son morceau de sushi.

— Arrête de parler de ça! Je n’ai pas le temps de penser au fait que je vais crever!

— Je n’ai pas dit que tu allais crever, j’ai dit que tu allais avoir 40 ans…

— Aeerrrggg… Je ne veux pas le savoir!, a-t-il dit, un peu en autodérision, mais quand même sérieux.

Le plus intéressant, c’est que Jean est médecin. La mort, il la côtoie souvent. Mais la sienne propre… Non. Ça n’arrivera pas, bon! Avoir 40 ans non plus, s’il vous plaît.

Des fois, je me pose des questions importantes, comme : qu’est-ce qu’il restera de moi dans ce monde quand je n’y serai plus?

Des millions de dollars en banque? Si je meurs demain, clairement non! Une maison familiale où mes enfants pourront toujours trouver refuge? Non plus. Des objets de valeur? Aucun (sauf des caisses de livres).

Précisément, si je meurs demain, il restera : les quelques dizaines de cahiers de mon journal intime (je plains celui ou celle qui essaiera de s’attaquer à ça, hé! hé!), quelques textes publiés, des photos.

Bref, rien.

Enfin, j’espère qu’il restera aussi, dans la tête de quelques étudiant(e)s, le souvenir d’une prof qui se souciait de leur chemin. Ça, ça me ferait plaisir.

J’espère qu’il restera, dans la tête de mes ami(e)s, de ma mère, de mes sœurs, de mes proches, la couleur de nos discussions, de nos rires, de notre lien.

J’espère qu’il restera, dans la tête de mon amoureux et de nos enfants, la douceur de nos moments en auto sur les routes ouateuses d’hiver. La douceur de tous nos moments passés ensemble en fait (même quand il y a des crises d’enfants fatigués de s’être couchés trop tard!).

Si je réussis à laisser ça derrière moi, oui, je pense que j’aurai l’impression d’avoir réussi ma vie. Et puis… si je peux gagner un peu de sous avant de mourir et laisser AUSSI une grande maison à mes héritières, ce ne sera pas plus mal…

Ce que je veux dire au fond, c’est que de plus en plus en vieillissant (j’approche 40 ans, quand même!), je me rends compte qu’il n’y a rien de plus important à vivre et à transmettre que la tendresse.

Rien d’autre à cultiver dans cette vie si fragile et parfois si âpre que la douceur du lien à l’autre.

J’ai assisté à des funérailles récemment. Les funérailles d’un ami d’ami, père de deux jeunes garçons, emporté par un cancer. À même pas 40 ans. C’était d’une tristesse infinie. Mais d’un amour encore plus infini (si l’infini peut être plus infini que l’infini), qui emplissait tout l’espace de l’église où virevoltaient ses enfants et où tenait debout son amoureuse…

M’est alors revenue en tête cette question que m’a posée mon neveu de neuf ans l’été dernier, alors qu’on roulait en voiture sur les routes vertes du lac St-Jean. “Ça ne se peut pas, hein, ma tante Émilie, qu’il n’y ait rien après la mort?” Ben non, ça ne se peut pas, mon grand (que j’aurais dû lui répondre). Après la mort, il y a la tendresse qui résonne.

Et qui résonne encore. À l’infini. VVVvvvvvvvv.

Une tendre année 2016 pour vous, ami(e)s lecteurs(trices)…

Pour lire un autre texte de Brigitte des RoseMomz : La beauté des libellules.

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