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La ministre qui jette les gants contre Mark Zuckerberg

Pascale St-Onge à la rescousse d’URBANIA

Par
Hugo Meunier
Hugo Meunier
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C’est la politicienne des gros chantiers. Après avoir imposé un changement de culture chez Hockey Canada à titre de ministre des Sports, Pascale St-Onge hérite, cette fois à la tête du Patrimoine, du dossier caliente de l’heure: aller piocher de l’argent direct dans les poches de Mark Zuckerberg

Depuis l’annonce du dépôt de la Loi C-18 sur les nouvelles en ligne, obligeant le géant numérique à verser des redevances aux médias canadiens, Meta se comporte en bébé gâté et réplique en bloquant la diffusion des contenus médiatiques sur ses plateformes. Et ce, même si le projet de loi ne sera officiellement adopté qu’à la mi-décembre.

Pour un média comme URBANIA, dire que la situation est extrêmement préoccupante est, disons, un gros euphémisme. En plus, elle nous prive d’un accès direct à notre lectorat, désormais conditionné à s’informer sur les nouvelles de l’heure en scrollant son fil d’actualité sur les réseaux sociaux.

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En gros, on pourrait dire que Meta se comporte comme un pusher qui réclame de l’argent après avoir rendu accro sa clientèle en lui fournissant gratuitement sa dope durant plusieurs années. Pour pallier la situation, plusieurs médias (incluant le nôtre) ont joué le jeu avec une belle candeur, nous forçant aujourd’hui à essayer de rejoindre les gens à grand coup d’infolettres (et d’amour).

Pour l’heure, le bras de fer entre le gouvernement et Meta semble dans l’impasse la plus totale. Dans le coin droit, un géant du Web milliardaire qui a le bon bout du bâton, et dans le coin (centre) gauche, une ministre dynamique qui ne se laisse pas intimider.

Entre les deux, il y a nous (pas si nombreux hélas, puisque l’achalandage sur Facebook n’aurait pas trop diminué) condamnés à endurer dans l’intervalle la désinformation et le niaisage virtuel, en se croisant les doigts pour voir la liberté d’expression l’emporter sur les vidéos de chat.

Bref, Pascale St-Onge a accepté de nous donner 15 minutes de son précieux temps, soit à peu près l’équivalent consacré par la population chaque semaine à l’information en ces heures sombres post blocage.

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Vous maintenez la ligne dure en raison de vos convictions et prises de positions antérieures (elle siégeait à la Fédération nationale des communications où elle trouvait que le gouvernement dormait au gaz dans le dossier dont elle a hérité). Êtes-vous dans une impasse, si oui envisagez-vous de faire des compromis?

On maintient le cap dans le sens qu’on ne reculera pas sur la législation. Depuis 2008, plus de 500 médias à travers le Canada ont fermé leurs portes et ça, c’est des milliers de journalistes qui ne sont plus là pour s’assurer que du monde comme moi font leur job correctement.

C’est des très mauvaises nouvelles pour la démocratie et le droit du public à avoir accès à l’information dont ils ont besoin pour prendre des décisions éclairées.

Depuis dix ans, les géants de la technologie s’accaparent la plus grande part du marché publicitaire, faisant en sorte qu’on assiste à une chute drastique des revenus des salles de nouvelles. C’est la conclusion à laquelle arrivent tous les pays démocratiques à travers la planète. La seule façon de s’assurer que nos salles de nouvelles ont ce qu’il faut pour continuer à faire leur travail, c’est de rééquilibrer le marché entre les géants des technologies et les médias. C’est le but de cette nouvelle législation.

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De l’extérieur, on a l’impression que Meta se plaint le ventre plein. Concrètement, qu’est-ce que vous demandez et que l’entreprise juge si gourmand?

Les estimations qu’on a pour Facebook sont entre 50 et 60 millions de dollars environ. Pour Google, c’est davantage. Au niveau de l’enveloppe totale, le partage de la tarte est d’environ 70% à Google et le reste à Facebook.

Au-delà des chiffres, il y a une décision d’affaires de Facebook de délaisser le contenu journalistique sur la plateforme. On le voit au Canada et ailleurs dans le monde. Meta vient de retirer l’onglet des nouvelles pour trois pays européens, en plus de menacer de suspendre les nouvelles aux États-Unis ainsi qu’en Nouvelle-Zélande, qui a déposé une législation similaire à la nôtre. Ce virage entrepris par Facebook suggère que son avenir est ailleurs.

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La jeune génération, notre lectorat par exemple, n’a pas développé l’habitude de s’informer via les canaux d’information traditionnels. Mon fils de quinze n’a par exemple entendu nulle part parler des feux de forêt, de l’hommage à un ancien Nazi à la Chambre des communes, etc. C’est préoccupant et ça menace concrètement notre liberté d’expression, non?

Ce que la décision de Facebook veut dire, c’est qu’il souhaite laisser une plus grande place sur leur plateforme à toutes les histoires de désinformation, mésinformation et, bien sûr, aux vidéos de chats que j’affectionne particulièrement parce que ça me détend. Tout ça se fait au détriment des jeunes qui ont pris l’habitude de s’informer grâce à leur fil d’actualité sur Facebook. C’est très préoccupant pour l’avenir.

Moi, je pense que c’est un erreur de la part de Meta par rapport à leur relation de confiance avec leurs usagers. Personnellement, je crois profondément qu’il est avantageux pour les géants de la technologie d’offrir du contenu de qualité sur leurs plateformes pour attirer les usagers et maintenir leur intérêt. Je pense qu’il y a aussi une opportunité, pour les médias, de trouver d’autres façons d’amener des gens sur leurs plateformes. Par exemple, on voit que les infolettres gagnent en popularité par exemple. Il y a sûrement d’autres stratégies à développer.

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Le problème avec Meta, c’est que la relation avec leurs usagers est unilatérale et qu’il peut décider pour n’importe quelle raison de laisser moins de place au contenu de qualité. Comme pays, quand on sait à quel point le journalisme est important, et quand on fait face au phénomène de la désinformation, on n’a pas le choix de réagir, d’encadrer et de légiférer sur ce marché. On verra à long terme, mais à très court terme, il y a de nombreuses préoccupations pour la démocratie parce qu’après tout, c’est la nature même de notre démocratie qui est menacée.

Meta gère le dossier comme une business et semble se foutre du côté éthique voire moral de la chose. Cependant, on n’a pas l’impression que son boycott des nouvelles empêche la population de dormir, non plus. Bref, on dirait que vous êtes toute seule à vous battre contre le géant, avec les médias qui se croisent les doigts en retrait?

Il y a définitivement des gens que ça préoccupe plus que d’autres. Ça dépend à quel point on est sensibilisé à l’importance de l’information. Une partie des questions qu’on doit se poser réside là. Oui, on le fait comme gouvernement, mais les médias doivent aussi se questionner sur la relation de confiance qu’ils entretiennent avec le public, qu’on voit chuter année après année.

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On fait face à un bouleversement de nos habitudes de communications. Ce n’est pas juste l’avenir des médias qui est en jeu, mais aussi celui de nos conversations sociales. C’est par l’ensemble de la société que cet effort doit être fait.

Puisque le monde entier nous regarde actuellement, avez-vous l’impression que le Canada sert de cobaye dans ce bras de fer?

C’est sûr que Meta ne parle pas juste aux Canadiens, mais au reste du monde aussi. Aux États-Unis, on a vu comment Meta a réagi quand Trump l’a accusé de censure. Facebook se retrouve au cœur d’une conversation où elle ne veut pas être. Pour le géant Meta, Facebook est avant tout une business. Au début, elle ne faisait pas beaucoup d’argent, et c’est la publicité qui leur a permis de trouver un modèle de rentabilité. Meta existe pour faire de l’argent, pas pour l’utilité sociale, même si c’est avec ça qu’ils ont bâti la crédibilité de leur plateforme.

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L’approche de Google est cependant complètement différente et j’ai espoir qu’à la fin de ce processus, il y aura de nouveaux revenus pour les médias d’informations grâce à ce nouveau cadre*. Après ça, j’ai confiance que d’autres plateformes vont suivre. Pour Facebook, il n’est pas trop tard pour revenir à la table et changer leur décision. Après tout, ce qu’on met sur la table est raisonnable et permet un bel échange de valeurs.

Facebook constitue un beau terrain de jeu pour la désinformation depuis la pandémie. Est-ce que Meta est sensible à ça?

Eux (Meta) ne veulent pas être des arbitres en ce qui a trait au contenu diffusé sur leur plateforme et c’est de plus en plus ce qu’on leur demande de faire. Surtout lorsqu’on pense à des événements aussi graves que la prise du Capitole du 6 janvier 2021 aux États-Unis et à la pandémie. Plusieurs accusent les réseaux sociaux de ne pas avoir de politique en place pour contrer la désinformation. Je comprends que c’est quelque chose de compliqué pour Meta, mais celui-ci semble tout simplement vouloir se soustraire à ce rôle.

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C’est cependant faire abstraction de ce qu’est la nature même de leur plateforme. C’est pour ça qu’on doit aller de l’avant avec la législation. Les géants du web prouvent chaque jour que sans cette intervention des gouvernements, la décision de faire de l’autorégulation ne viendra pas d’eux-mêmes. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle qui menace les droits d’auteur des industries créatives, la situation risque d’empirer et d’encore transformer l’expérience de l’utilisation de leurs plateformes. On est au début de beaucoup de travail et tous les pays sont pris dans le même engrenage.

En tant que média indépendant, presque 100 % numérique, devrait-on paniquer?? Dois-je mettre mon CV à jour? De grâce, dites-moi quelque chose d’encourageant pour finir!

Je vous encourage à continuer. On ne veut plus de journalistes qui décident de changer de métier et de devenir relationnistes. On a besoin des relationnistes, mais il y a vraiment un changement dans la proportion entre les deux camps depuis 20-30 ans. Ça veut dire beaucoup sur la dégradation de l’information.

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Courage! Moi, je ne me décourage pas et je suis encore confiante. Oui, c’est difficile, mais on n’a pas le choix d’arriver à un résultat positif pour nos médias canadiens et c’est en restant déterminé qu’on va y arriver.

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