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La deuxième misogynie

Andrew Tate et les incels ne sont qu’une partie du problème.

1 juillet 2026
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C’est encore arrivé.

Les femmes se sont retrouvées, une fois de plus, dans le viseur d’un homme qui s’estimait floué par leur droit de vivre une vie indépendante de ses désirs. Résultat : trois personnes (dont le tueur) sont mortes, les réseaux sociaux se sont enflammés contre la misogynie et le masculinisme et nos politiciens ont plaidé pour un meilleur contrôle des armes à feu.

Puis, tranquillement, tout le monde est retourné à sa petite vie.

On essaie de se changer les idées, de profiter de l’été et d’oublier qu’on vit dans un monde où on ne contrôle rien. Tout ça, en attendant la prochaine fois où l’on aura à repartir le même carrousel d’indignation impotente.

Loin de moi l’idée de lancer la première pierre ; je suis aussi coupable que vous d’essayer de me distraire quand les temps sont durs. En ma qualité de journaliste culturel, c’est aussi un peu ma job d’édulcorer la colère sociale. De vous donner des portes de sortie pour éviter des émotions trop inconfortables.

Eh bien, aujourd’hui, c’est pas ce que je vais faire. Parce qu’on n’a pas le choix de commencer à se poser les questions difficiles pour faire les constats nécessaires si on veut arrêter de tourner en rond un jour.

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Loin de moi la prétention de détenir la clé permettant d’éradiquer la misogynie de notre société une fois pour toutes. Plutôt, j’ai envie de vous parler d’un problème dont on ne discute à peu près pas en ligne. D’une forme de misogynie tellement ancrée dans nos habitudes qu’on l’accepte tous, sans jamais la remettre en question.

La misogynie ouverte VS la misogynie systémique

Ça fait mal à recevoir, hein ?

Le premier instinct, c’est de se braquer et de chercher à prendre ses distances. Voyons donc, je n’ai aucune misogynie en moi. Je suis le premier à dénoncer le masculinisme, les incels et les débordements de toutes sortes. Je partage toutes les publications de Martine Delvaux et de SOS Violence Conjugale sur mes réseaux sociaux. Ce gars-là dit n’importe quoi.

Je comprends votre inconfort, mais restez avec moi.

C’est facile de s’élever contre Andrew Tate, Jordan Peterson et toutes les autres figures qui prônent une misogynie décomplexée. Après tout, il s’agit de narcissiques en perpétuelle campagne de marketing pour leur propre culte de la personnalité. Ils sont le miroir déformant de tous les gourous du bien-être : « Vous aviez un problème dont vous ignoriez l’existence et MOI SEUL détiens la solution pour le régler ». C’est sans doute pour cette raison qu’on observe un important roulement au niveau de leur public.

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La misogynie de Tate et Peterson est ouverte, grossière et caricaturale, mais elle n’est qu’une forme parmi tant d’autres. Et c’est là qu’arrive la misogynie que je qualifierais de « systémique » : c’est celle, infiniment plus insidieuse, qu’on transmet via les stéréotypes, les idées reçues et conventions narratives. Elle a beau souvent passer sous le radar, elle est en grande partie responsable du façonnement des attentes et comportements des jeunes garçons qui la perçoivent sans qu’elle ne soit jamais nommée.

Les masculinistes comme Andrew Tate et Clavicular ne naissent pas dans les choux. Leurs idées et, surtout, leurs attentes envers femmes leur sont transmises par une source inépuisable de misogynie, une source à laquelle nous nous abreuvons aussi : la télé, les vues, les romans, la musique… La misogynie se transmet par les histoires qu’on se raconte pour comprendre le monde.

Bien avant que le masculinisme n’ait pris les réseaux sociaux en otage, les femmes étaient assujetties au regard de l’homme dans la culture populaire d’une manière si banalisée et omniprésente qu’à moins de s’y intéresser, on ne la percevait même pas. Le petit nerd gêné dont la pureté des sentiments triomphe sur l’adversité et qui finit avec la reine du bal à la fin du film ? La femme comme trophée à être conquis dans à peu près toutes les comédies romantiques ? À ce sujet, avez-vous remarqué comment la plupart de ces films finissent sur le premier bec ?

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La femme célibataire et sexuellement épanouie comme victime de violence sexuelle dans les films de slashers ?

Au goût des hommes

Exemple bien personnel : mes premiers souvenirs de socialisation avec une fille impliquent presque invariablement un adulte qui me demande si « je la trouve de mon goût ».

Grand bien leur en fasse, je suis convaincu que les adultes de ma vie n’avaient pas ouvertement d’agenda ouvertement misogyne en me posant cette question, mais ça demeure celle que j’ai appris à me poser lors de mes interactions avec les femmes. L’idée qu’une femme puisse vivre, avoir tout le plaisir et le succès du monde sans avoir à se soucier de mon opinion a été un long travail de déconstruction pour moi. J’ai été chanceux d’avoir une partenaire de vie extraordinaire pour m’accompagner là-dedans.

Ça crée toujours un malaise quand je dis qu’un des grands apprentissages de ma vie a été de désexualiser mon rapport aux femmes. À la lumière de la tuerie de la semaine dernière, l’idée n’a visiblement toujours pas fait son chemin.

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C’est d’ailleurs ce dont parle Élizabeth Lemay dans L’été de la colère. Du moins, à ma compréhension. Dans son roman, l’auteure se rebelle contre ce besoin qu’elle a internalisé d’être validée par le regard d’un homme. Bien que Lemay polarise sur les réseaux sociaux, l’essentiel de son propos est, à mes yeux, plus que raisonnable. La femme n’a désormais plus besoin de l’homme pour vivre, elle s’est émancipée. Elle n’a pas même besoin de lui plaire au sens le plus abstrait. C’est plutôt aux hommes de se mettre au diapason s’ils veulent avoir des relations avec elles. Toute colère ou violence envers les femmes, comme celle de l’assassin de Mohamed Lamine Benredouane, ne fait que renforcer le discours de Lemay.

Maintenant, on fait quoi ?

En ce qui a trait aux relations hommes/femmes au sens large, on arrête de ne pas se sentir concerné. On arrête de se mettre au-dessus du problème. On éradique la phrase « not all men » de son vocabulaire.

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On remet systématiquement en question tous les contenus qu’on consomme, peu importe leur provenance. Ici, j’ai envie de vous donner l’exemple du film britannique Cashback, qui avait charmé la critique à l’époque. On y suit Ben, un jeune homme timide et en peine d’amour, qui s’amuse à dessiner nues les clientes du supermarché où il travaille pour chasser son spleen suite à sa rupture avec Suzy. En parallèle, il relègue bêtement Sharon, une fille qui lui est littéralement tombée dans les bras, au rang de seconde option.

Dans Cashback, les femmes n’existent que pour réparer Ben. Le film a beau dater de 2006, cette mise en scène d’un jeune homme comme animal blessé à bichonner existe depuis plus longtemps encore. Plus récemment, le film d’horreur Obsession, qui a fait jaser les cinéphiles au printemps, s’est enfin mis au travail pour déconstruire ce trope. Obsession présente un jeune homme timide qui prend littéralement le contrôle de la femme qu’il désire, sans aucun égard pour elle, ses ambitions, son bien-être.

Obsession décortique le mythe du jeune homme timide pour nous le présenter tel qu’il est vraiment : une personne incapable de faire des efforts pour plaire ou se montrer vulnérable. Quelqu’un qui pense qu’une blonde lui est due.

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Les hommes, on a souvent tendance à vouloir régler des problèmes complexes avec des solutions simples. Celles qui ne nous en demandent pas trop. Par contre, si on veut que les femmes puissent un jour vivre sans la peur constante de se faire assassiner pour avoir osé dire non, ça prendra un véritable examen de conscience et de profonds changements. Et par-dessus tout, cessons de croire qu’on a tout compris. Et que, pour cette raison, on est au-dessus du problème. Le changement passera par nous et, pour l’instant, ça ne passe pas du tout.

La misogynie n’est pas un problème que l’on réglera de sitôt. Toutefois, c’est en reconnaissant qu’elle existe, et pas seulement dans la bouche des caricatures à la Andrew Tate, que l’on parviendra à en réduire les dégâts. Comme le dit la maxime philosophique : as above, so below. C’est en se changeant soi-même qu’on change le monde.

Il existe probablement beaucoup plus que deux formes de misogynies, mais commençons à nous attaquer à celle qui nous cible. Celle qu’on accepte intuitivement parce qu’on ne la voit même plus.

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