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La business de l’abondance
Photo : Jean Bourbeau, URBANIA

La business de l’abondance

Entre chakras, rêves de richesse et poudre aux yeux.

26 octobre 2026
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La business de l’abondance

Mes mains claquent sur mes cuisses. Mes bras se tendent vers le ciel.

« OUKANGA-KOUNGA ! »

La salle reprend l’incantation en chœur, sous la direction d’un ancien danseur nu reconverti en coach en énergie.

« L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne », lance-t-il à la petite foule réunie dans une salle de conférence d’hôtel, en bordure de l’autoroute 20, à Drummondville. Avec ses tatouages qui lui remontent le long du cou, son micro de commande à l’auto et sa veste sans manches, il évoque un Tom Cruise échappé de Magnolia, sans la queue de cheval ni les tirades mascu.

Un PowerPoint fait défiler des images générées par l’IA, coiffées d’un slogan : « Votre divergence est sexy ».

Bienvenue à la première édition du Sommet de l’abondance.

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Je connais mal la nébuleuse du développement personnel, de l’entrepreneuriat new age, du coaching de vie et de leurs nombreux cousins similiésotériques qui prétendent libérer à coups de vibrations et autres potions. J’ai toujours observé cet univers de loin, avec autant de méfiance que de cynisme. Suis-je lucide ou simplement mort à l’intérieur ? Il est temps d’en avoir le cœur net.

Deux jours, une dizaine de conférences. Le tout incognito en mission d’observation.

Devenir le « roi de soi-même », « faire tomber les masques », « sortir de sa cage ». La voix chaude de l’animateur aux bracelets de cuir déroule le programme.

Tout un lexique prêt-à-penser de l’affranchissement des diktats qu’on s’impose. Dans la salle, les têtes hochent. Les rires fusent aux blagues coquines.

J’essaie de tenir une boule d’énergie entre mes deux mains, puis j’en pose une sur mon cœur et ferme les yeux.

« Je suis sexy, je suis wow ! »

Entre déballage de traumas et ambiance de Club Med, hommages aux femmes et confessions sur la dépendance, on passe des dons de clairvoyance aux ennuis judiciaires sans poser de questions.

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Rappelons que ces conseils sont aussi offerts en formation en ligne contre quelques dollars.

Une dame, émue, serre l’animateur dans ses bras.

Il est 11 h.

Le deuxième atelier de la journée est animé par deux Mélanie, toutes deux vêtues du même t-shirt : KETONES, LE POUVOIR DE LA CÉTOSE.

« Seul tri-blend de cétones bioidentique sur le marché ! »

Les deux jeunes femmes vantent les mérites d’un régime vaguement paléo, fondé sur ce qui « se chasse, se pêche et se cueille ». L’objectif est d’avoir de l’énergie, beaucoup d’énergie, et de devenir enfin cette « superhumaine qu’on voudrait toutes être ». Dans la salle, des mères trimballent leurs angoisses et leurs complexes, à la recherche, peut-être, d’une façon de s’en sortir.

On parle de jeûnes prolongés, de desserts poison, de biologie intelligente et de sel de l’Himalaya. Puis, derrière les grands principes, arrive le produit. Du Prüvit K_1, une poudre à consommer quotidiennement, présentée comme un raccourci vers la perte de poids, la concentration et la sacro-sainte performance.

« Avoir les deux mains sur le volant de sa vie. »

92,88 $ pour dix portions.

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L’une des Mélanie se met à allaiter son enfant sans interrompre son discours sur le produit miracle.

Les cétones ont beau exister, encore faut-il voir ce qu’on en fait. Ici, le produit s’inscrit dans un modèle de marketing multi-niveau (MLM ou multi-level marketing en anglais), où les vendeurs peuvent aussi recruter d’autres vendeurs et toucher des commissions sur leurs ventes. On ne vend pas seulement des sachets, mais aussi la possibilité de bâtir son propre réseau.

À entendre les nombreuses questions suivant la présentation, le fonctionnement de la boisson reste plutôt obscur. Ce n’est peut-être pas le but de tout expliquer. L’essentiel est d’attirer les gens vers le kiosque des exposants.

En quittant la salle, je remarque que la Mélanie qui allaitait est aussi pieds nus.

L’entrée pour le week-end coûte 50 $. Un prix relativement accessible, me dis-je, jusqu’à ce que je soupçonne qu’il s’agit moins du prix de l’expérience que du droit d’entrer dans un magasin. Le reste s’acquiert sur place : masterclass de lucidité identitaire, bracelets énergétiques en carbone, application de garde-robe virtuelle.

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Les gens sont venus d’un peu partout, de Saint-Hyacinthe, de Plessisville, de Québec. Une faune de tatouages de papillons, de fedoras et de mèches violacées, dans laquelle ma mère ne détonnerait pas par son âge. Plusieurs téléphones sonnent à tue-tête, même pendant les ateliers. Aux toilettes, la file des femmes s’allonge jusqu’à déborder chez les hommes.

Le programme se déroule presque sans interruption, du matin au soir. On choisit ses ateliers à la carte, parmi deux options présentées simultanément. Une sorte de buffet du mieux-être, où chacun compose son assiette.

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Si le Sommet de l’abondance n’est pas un week-end de bien-être comme les autres, c’est en raison de l’invité d’honneur du samedi après-midi : Guillaume Lemay-Thivierge.

L’acteur a connu quelques années, disons, mouvementées. « Le film Rocky au ralenti », résume-t-il lui-même. Sa dernière grande apparition publique suivant le scandale du bouleau, en décembre 2025, avait pris la forme d’une conférence décousue, dont un collègue était ressorti plutôt confus.

Le voilà qui débarque, tout sourire, devant une salle pleine à craquer. Au fond, on s’entasse debout. Devant, on s’assoit par terre. 200 personnes peut-être. Une bonne partie de la foule semble s’être déplacée pour lui seul.

Cette fois, Lemay-Thivierge ne s’égare pas dans une improvisation post-pandémique. Il raconte plutôt un épisode de sa vie d’entrepreneur, à la fin des années 2000, autour d’un infernal simulateur de chute libre. Pendant une heure bien remplie, il raconte son histoire à un rythme effréné, avec une maîtrise certaine de l’art du récit.

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La salle boit ses paroles. Reste à voir comment cette présentation s’inscrit dans la programmation du week-end.

Même avant l’ovation, on mesure l’attachement. Une femme se lève pour lui dire qu’il est son modèle. D’autres prennent la parole pour le remercier de ne pas avoir cédé.

On réalise assez vite que le public est surtout composé de fidèles du Matou. Lemay-Thivierge est devenu une figure de ralliement, un martyr pour ceux qui estiment qu’il a payé cher son refus de plier.

« Ce qui ne te détruit pas te rend plus fort », philosophe-t-il. C’est peut-être le seul mantra de développement personnel qu’on entendra de sa bouche.

Suit une courte période de questions sur sa vie où il baisse la garde, revient sur ses années d’exclusion. L’ambiance est aux confidences.

À la sortie, l’acteur prend son temps. Il serre des mains, se prête aux photos. Un attroupement se forme autour de lui. Personne ne semble pressé de le laisser partir.

Contrairement aux autres, Guillaume n’a rien à vendre, sinon peut-être sa réhabilitation.

Mais ici, il est en territoire ami.

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« Comment quitter la classe moyenne en exploitant son plein potentiel. »

Voilà le genre de phrase qui me donne des boutons. Ce qui m’irrite, c’est cette façon de vendre aux gens le rêve de sortir de l’impasse à coups de grind abstrait, d’aphorismes franglais et de revenus résiduels.

« Si tu donnes un million à un pauvre, y est pas millionnaire. »

L’argent, après tout, serait d’abord une affaire de mindset.

Véritable bible pour « faire de l’argent en dormant », le livre de Maxime Côté aurait été écrit en un mois seulement et sans IA, insiste-t-il. Autoédité, il le vend 26,95 $ sur Amazon, où il serait un best-seller. Son compte Instagram affiche 324 publications, dont l’immense majorité est générée par l’IA. Le tout pour 91 abonnés.

Élise des Loges, entrepreneure de Victo spécialisée en madérothérapie, coach privée et active dans la vente de forfait téléphone en ligne, prêche l’ambition sans tabou. L’objectif est clair, assumé : atteindre le million. Son discours s’attaque à ce qu’elle appelle « la peur des zéros ». Il faut voir grand, puisqu’après tout : « Millionnaire, c’est un métier qui s’apprend. »

C’est le titre de l’atelier.

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Elle fait l’apologie du Monopoly et raconte comment le jeu a influencé ses projets d’investissement immobilier dans le pays en reconstruction de son copain syrien. « Les crises, explique son mentor, cachent les meilleures occasions. » Un proverbe chinois, dit-il.

Quand on lui demande ce qu’il a fait, concrètement, pour devenir riche, le discours se brouille. Pour quelqu’un qui se targue d’être un vulgarisateur habile, la réponse est étonnamment floue. « Des franchisés. » En quoi ? On ne sait trop.

Chemise à pois, veston ajusté, souliers blancs, Maxime parle d’« actifs à haute densité ». J’ai beau chercher l’expression sur Google, rien. Le concept semble inventé, mais il a l’avantage de sonner comme quelque chose qu’on devrait déjà connaître.

Au fond, c’est peut-être ça, le truc. Apprendre à parler la langue de la richesse avant même de l’atteindre.

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La deuxième journée débute avec une formatrice chevronnée, forte de plus de 3 000 conférences à son actif, qui promet « une expérience inoubliable », annonce-t-elle.

J’apprends qu’il est important de relâcher mon anus. Sur chaque chaise se trouve un petit diamant.

La salle prend rapidement des airs de garderie. On danse, on soupire en groupe, on sourit en pensant à quelque chose de négatif. Puis, on sort des toutous d’une poche de hockey. S’ensuit une guerre de peluches dans la salle. Je ne saisis pas très bien le principe, mais me voilà à tirer un pingouin en pleine face d’une dame. Ce n’était pas dans mes plans pour un dimanche.

La conférencière nous demande ensuite de dessiner des formes censées révéler, après coup, des traits de notre personnalité. Selon mes gribouillis, les autres me voient comme un croissant. Ma sexualité, elle, ressemble à un pick-up.

Tout ça pour vendre des livres, bien sûr, dont Le mieux-être par le rire et un autre consacré à l’autoguérison.

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« 50 % de notre personnalité provient de notre signe astrologique », explique l’astrologue, une chaîne en or au cou et une grosse montre du même métal au poignet.

Est-ce une surprise si la salle compte autant de Poissons ? Pour le Capricorne ascendant Capricorne que je suis, le doute persiste. On fait le tour du zodiac, au fil des mains qui se lèvent et des signes qu’on passe en revue.

D’une voix de radio, l’astrologue en profite pour nous vendre son spectacle au casino de Wôlinak. Le dépliant promotionnel le met en scène devant des pyramides, entouré de mages dans un montage généré par IA. J’aimerais pouvoir dire que c’est le détail le plus étrange du cours, mais mon regard revient inlassablement à la bosse, impossible à ignorer, que dessine son gland sous son pantalon beige.

Charmant.

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On comprend vite qu’on a affaire à une sous-culture avec ses codes, ses vedettes et son petit agenda bien ficelé. Un buffet à volonté où se côtoient croyances à vendre, quêtes de sens, errances spirituelles et lunettes anti-lumière bleue.

Dès la semaine prochaine, le Salon Harmonie prendra le relais, encore à Drummondville. Au menu : soins bi-canaux directs, communication avec les animaux, chakras et pouvoirs de l’invisible.

Suzie-Soleil fait son entrée avec un toutou Mickey Mouse dans les bras, histoire de préserver son enfant intérieur. Sa Apple Watch sertie de diamants attire mon attention.
Suzie-Soleil fait son entrée avec un toutou Mickey Mouse dans les bras, histoire de préserver son enfant intérieur. Sa Apple Watch sertie de diamants attire mon attention.

Nous voilà devant une femme aux dons multiples, dont celui de clairvoyance. Elle aurait rencontré ses premières entités dès l’enfance, puis un fantôme à l’adolescence. Pour cette conférence, toutefois, ce sont les anges qui occupent le devant de la scène : les archanges Michel, Raphaël et Gabriel, et comment leur imposer nos demandes.

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Contrairement à tous les intervenants du sommet, les anges sont gratuits et disponibles toute l’année, nous assure-t-elle. Pour accéder à la cinquième dimension, en revanche, il faut lâcher prise, faire tomber ses résistances et se débarrasser de son ego. Dans le monde des énergies quantiques, les visions ne viennent pas sans effort.

Comment composer avec les pleines lunes, lire l’âme pour guérir les traumas générationnels ou interpréter les rêves prémonitoires ? Comment savoir si l’on possède des dons de guérison parce qu’on a constamment les mains chaudes ?

Tout cela s’apprend en séances individuelles sur Zoom.

La fin de semaine se clôt sur le témoignage d’un ex-prisonnier passé, selon ses mots, « du spiritueux au spirituel ». À fleur de peau, l’écorché raconte ses échecs et ses espoirs. Le cœur sur la main, il se présente comme un « médecin de l’âme ».

Il s’est d’abord fait connaître en pratiquant la numérologie dans les restaurants. Avec une simple date de naissance, il accède à notre fréquence astrale et offre un aperçu de notre avenir, quelque part entre voyance et guidance. Dans la salle, les mains se lèvent avec enthousiasme. Ses réponses fusent, étonnamment vives. Il sait exactement où aller.

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Une femme, bouleversée par ce qu’elle vient d’entendre, pose alors la question qui semble lui brûler les lèvres : sera-t-elle capable d’aimer à nouveau ? Derrière l’aveu, on devine une fracture bien réelle.

En reprenant la route, je me dis que les gens sont bienveillants, au fond, et qu’on traîne tous notre baluchon de petits vides, de manques et de désillusions. On cherche tous quelqu’un ou quelque chose à quoi se raccrocher dans un monde qui nous échappe. Parfois, n’importe quoi.

Ce qui me désole, c’est la facilité avec laquelle certains tirent profit de cette fragilité. Derrière l’optimisation humaine se cache une vaste opération de promotion à coups de codes QR et de cartes d’affaires.

D’un côté, des gens consacrent un week-end et une partie de leurs économies à l’espoir d’améliorer leur vie. De l’autre, des gens ont compris comment en faire un commerce.

Au bout du compte, qui est vraiment reparti plus riche ?

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