Pierre-Nicolas Riou

La beauté des libellules

Ma fille a toujours aimé les petites bêtes.

L’été, elle part seule dans la ruelle et je la retrouve immanquablement sur le terrain d’un voisin, les deux genoux dans la terre, observant les insectes grouillant sous une grosse roche. Fascinée. Absorbée. Sourde aux appels que je lui lance depuis mon balcon : “MAAAARRRIETTE!”

Ma fille aime et remarque tout ce qui est petit. Quand on marche pour revenir de l’école, il faut s’arrêter tous les dix mètres : elle a repéré une mini bille jaune dans l’herbe, une fleurette dans une craque de trottoir ou une roche brillante. Rien n’échappe à son regard perçant de libellule. (Et je finis par me retrouver les mains et les poche pleines de ses trésors).

Elle remarque des choses invisibles à l’adulte pressé : un nid d’écureuil ici, un trou de pic-bois là, une cigale vert-de-gris sur une écorce vert-de-gris.

Ma fille adore le dessin (ses œuvres, sensibles et originales, lui ressemblent!) et la musique. Elle est bonne en piano, mais… facilement distraite. Sa première professeure était parfois découragée : chaque objet qui entrait dans son champ de vision la distrayait de la gamme ou du morceau à jouer. Do Ré Mi Fa Sol La… “Hon! Un stylo! Si je le prenais dans mes mains?” Do Si La Sol Fa Mi Ré…  “Tiens ! Une photo!  C’est qui?” Elle a fait, un temps, partie d’une chorale. Elle chante juste et bien. Et avec cœur!

D’ailleurs, pour son futur métier, elle hésite entre entomologiste et chanteuse. Deux métiers difficilement conciliables! Quoi que… je l’imagine chanter des sérénades en robe de concert, devant un public attentif de coccinelles! Mais il y a aussi les jeux vidéo qui l’intéressent. Elle aimerait en concevoir, m’a-t-elle annoncé l’autre jour. Je la vois!

Ma fille a toujours été indépendante. Elle n’est pas du genre suiveuse, ne cherche pas à tout prix à se faire aimer. Elle fait ses petites affaires, se fout un peu de qui est populaire, de la mode… Quand elle aime, elle est d’une fidélité absolue. Elle a la même meilleure amie depuis la maternelle (elle n’est pas née, celle qui va la déloger!). Et elle a eu le même amoureux de la maternelle à la deuxième année. Jusqu’à ce qu’il lui dise : “Je ne t’aime plus, tu es trop petite pour moi”. Là, elle a eu le cœur en miette, ma libellule.

C’est vrai qu’elle est minuscule, cette enfant. Mi-nus-cu-le.  La plus petite de sa classe et de loin. À neuf ans, elle porte des vêtements de taille 6 ans. Elle trouve ça difficile. Heureusement, elle a la force de caractère de son père et elle ne s’en laisse pas imposer par les grands. Elle répond. Rugit s’il le faut (mord parfois aussi!). Et elle se fait respecter. Mais à son chéri d’amour qui a rompu, l’année dernière, elle n’a vraiment pas su quoi répondre…

Ma fille est bordélique (il faut voir l’état de son casier, de son pupitre et de sa chambre) et a une fâcheuse tendance à oublier. Elle oublie les noms des gens (de la fillette avec qui elle a joué toute la semaine au camp de jour, par exemple), elle oublie son pantalon de neige dans son casier, elle oublie son cartable de devoirs, elle oublie d’écrire dans son agenda qu’elle a un examen… Elle oublie ce qu’elle a fait durant sa journée d’école… Mais elle peut expliquer, dans le menu détail, les moeurs des escargots!

En arrivant en troisième année, en septembre dernier, elle s’est mise à oublier… de répondre à des questions d’examen. Ce n’est pas qu’elle ne savait pas les réponses (je la testais et elle savait!). C’est juste que quand elle butait sur une question, elle la sautait en se disant qu’elle allait y revenir à la fin… Et elle oubliait de le faire.

D’un examen à l’autre, malgré tous les conseils que nous lui donnions pour qu’elle se vérifie… elle oubliait. Ça a fini par avoir un impact sur son bulletin (ses notes étaient en dents de scie).

C’est là que nous avons décidé, son père et moi, après discussion avec sa prof, de la faire évaluer pour un possible déficit d’attention.

Je pensais que j’avais une fille rêveuse, dans la lune, indépendante, une âme d’artiste… Et tout à coup, on me dit que, tout cela restant vrai, ces caractéristiques décrivent aussi un Trouble déficitaire de l’attention (TDA) – dans son cas, sans hyperactivité. C’est un truc dans la chimie du cerveau. Des neurotransmetteurs qui manquent à l’appel.  Dans les livres, ils appellent ça un handicap. Ouch.

Quand la neuropsy nous a communiqué son “diagnostic”, dans son petit bureau tamisé pour l’occasion, et qu’elle a recommandé l’usage de psychostimulants (Ritalin, Concerta…), mes larmes sont montées toutes seules… J’étais un peu en choc, je l’avoue.

Les jours suivants, j’ai eu de la colère (“on leur dit-tu aux enfants plates qu’ils ont un déficit de créativité?!”, que je me disais). J’ai été dans le déni (“Elle a peut-être mal fait ses tests, cette psy”).

Mais le fait est que ma fille – brillante, créative et adorable comme mille – continuait néanmoins d’oublier des choses.

On a mis en place quelques mesures à la maison et à l’école. Et on va aller voir sa pédiatre pour en discuter.

L’autre samedi, on a eu une invasion soudaine de fourmis ailées dans l’appartement. Elles sortaient par centaines du cadre de fenêtre, en silence, et se posaient, vibrantes, sur la vitre, qui en est devenue presque toute noire. C’était impressionnant! Surprise et effrayée, je me suis écriée : “Mais quessé ça?!!!” Mariette a répondu, avec assurance et excitation : “C’est le bal des princesses, maman! Elle s’en vont fonder d’autres colonies!”

“Ta fille a raison”, m’a confirmé un ami entomologiste quand je lui ai raconté l’épisode. Mes fourmis charpentières se sentaient à l’étroit dans leur nid. Elles se cherchaient d’autres horizons.

Ben coudon.

Cette enfant n’a clairement pas fini de m’en apprendre sur les choses de la vie…

Parlant d’apprendre, j’en ai su une belle, à force de lire sur le déficit d’attention.

J’ai appris que Marie-Mai et Einstein en avaient un! Quelle ne fut pas ma joie. “Tu vois, ça ne les a pas empêchés de réaliser quelques petites affaires dans leur vie!”, que j’ai dit à ma fille (fan finie de Marie-Mai).

Mais j’en ai appris une autre encore plus étonnante. Le déficit de l’attention est un problème hautement héréditaire. Qui se présente, chez l’adulte, par des difficultés à s’organiser, une incapacité à jauger le temps, des retards, du bordel, une tendance à la procrastination et au travail fait dans l’urgence à la dernière minute, des difficultés à fournir des efforts dans une tâche jugée non intéressante, une propension à l’anxiété…

Tiens, tiens.

Toute ma vie s’est éclairée sous un nouveau jour. Celle de mon père aussi, dans la foulée.

Ouin. Ça fait drôle. Mais étrangement, ça apaise, aussi.

Bon. Tu viens, ma libellule? Il faut aller chanter la théorie de la relativité aux fourmis!

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