Kaïn aurait signé le Refus global

« Euh… Kaïn? »

Voilà ce qu’on m’a répondu lorsque j’ai demandé : « Mais à qui appartient cette voix héritée de nos grands poètes? »

« Euh… Non! »

Est la réponse que j’ai reçue quand j’ai demandé si la chanson Embarque ma belle était étudiée dans les cours d’histoire. J’ai été traité de malade et de cave pour avoir eu cette idée. Pourtant, rien n’a plus de sens à mes yeux. Rares sont les chansons qui dressent un portrait aussi précis et inspiré du Québec de la Révolution tranquille. Mais ce gars-là, Kaïn, y parvient!

Laissez-moi vous le prouver :

Je suis fatigué de devoir

Seuls cinq mots suffisent pour nous immerger dans l’insoutenable infériorité qui étouffait le peuple québécois d’avant 1960. Instantanément, j’ai su. C’est le nouveau Speak White! et j’espère qu’il retentit « de Saint-Henri à Saint-Domingue ». Mais, plus que ça, c’est un rappel du Refus global.

Être fatigué de devoir, c’est le « servage sans espoir » d’un peuple épuisé de refuser sa propre naissance. Je n’attendais plus ce jour! Celui où on rendrait enfin un hommage digne de ce nom à notre manifeste le plus important. Ne reste plus qu’à attendre un retour de l’amour courtois et je serai comblé! (Mais ça, comme Tinder ne de cesse de me le rappeler, je suis le seul à l’attendre.)

Fatigué d’entendre tout le monde me dire

Alors que le puissant premier vers nous exposait la situation économique d’un Québec soumis devant le capital anglo-saxon, le deuxième couplet complète le portrait avec la portion sociale.  Avec beaucoup de subtilité, Kaïn dresse un portrait juste de l’état de survivance culturelle dans lequel nous nous trouvions et fait poindre à l’horizon la perspective de la future affirmation linguistique. Ça traduit parfaitement la pensée qui a guidé Camille Laurin à l’élaboration de la 101 qui fait respecter notre langue par les Best Buy, Urban Outfitters et Subway de ce monde!

De comment respirer

Trois simples mots nous suffisent à comprendre que le péril n’est pas qu’économique et culturel. C’est l’extinction matérielle qui nous guette. Se faire dire « de comment respirer », c’est la dépossession du besoin primaire d’existence. À noter l’incongruité du vers « de comment respirer ». Certains potaches y verront une absence de maîtrise linguistique. Mais, des auteurs de la trempe de Kaïn ne laissent rien au hasard.

Cette phrase se transforme en une métonymie. La dépossession physique est ainsi exprimée à travers une phrase qui se dépossède elle-même de la syntaxe.

Voilà le génie de Kaïn!

Comment je devrais agir

On hésitait depuis le début, mais c’est vraiment ce vers qui inscrit définitivement Embarque ma belle au panthéon des grands textes indépendantistes. Quel portrait accablant de la servilité du peuple québécois! Il ne fait nul doute pour Kaïn que l’oppression économique, culturelle et physique ne peut mener qu’à la perte de liberté. Plus besoin de lire Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières, tout est déjà dit.

J’ai envie de retrouver

Ça y est! Le germe de l’affirmation est né. On passe de la survivance à l’existence. Pour la première fois du récit, le narrateur kaïnien devient libre arbitre de sa pensée et ses gestes. De penser que les Lévesque, Lesage et Bourgault ont eux aussi vécu ce processus de validation identitaire. Probablement dans les mêmes mots en plus! C’est tellement touchant.

C’que j’étais

C’est-à-dire les « Rejetons de modestes familles canadiennes-françaises, ouvrières ou petites bourgeoises ». L’inspiration du Refus global est tellement claire et précise avec des vers aussi riches que « C’que j’étais ». Vous vous refusiez de le voir? Alors, je n’hésite pas à dire que vous êtes un fou!  Ou un animateur de Virgin Radio 96.

Tout ce que j’voulais devenir

Quelles sont les aspirations d’un peuple encore naissant? L’auteur ne le dit pas. Il respecte l’intimité de tout un chacun. Évidemment, nous pouvons supposer que le narrateur a une aspiration qui diverge de la société utilitariste dans laquelle il évolue et refuse le lègue d’une société passéiste.

Assurément, Kaïn aurait signé le Refus global.

Retrouver la Sainte-Paix

Ici, c’est la première mention d’une identité religieuse catholique qui, si aux yeux de plusieurs peut être dépassée aujourd’hui, a tout à fait sa place dans un hymne à l’affirmation identitaire. Ce vers est absolument formidable parce que, comme tous les grands qui l’ont précédé, Kaïn se dissocie de ses maîtres. Le Refus global réclame la disparition du clergé de la sphère sociale. Mais Kaïn, l’égalitaire magnanime, tend la main vers ce dernier. Les cours de Religion au secondaire et les groupes de pastorale, les croix de bois de première communion, tout ça c’est grâce à des gens comme Kaïn.

Juste une bonne fois pour de vrai

Profondément conscient des mots de Mirabeau : « Le meilleur moyen de faire avorter la révolution, c’est de trop demander. » C’est pourquoi Kaïn ne réclame qu’une seule et unique opportunité pour révoquer le passé. Il ne la ratera pas et aura la force de la saisir. C’est d’ailleurs cette force qui inspira à Eminem son fameux : « If you had one shot (…) would you capture it? » Donc, sans Embarque ma belle, oubliez Lose Yourself.

Envoye embarque ma belle

Ça y est! L’appel devient l’action et on assume le présent!  Pour citer Pierre Vallières : « Le temps n’est plus aux récriminations stériles, mais à l’action. » Enwèye embarque ma belle! C’est le nouvel hymne de la liberté! Seul mystère, qui est la belle? La société québécoise? La Révolution tranquille? On ne le sait pas. Kaïn respecte trop l’intelligence et la culture de son auditoire pour prémâcher une réponse et je l’en remercie.

J’t’emmène n’importe où

C’est magnifique puisque ce que Kaïn dit c’est que la fin a moins d’importance que l’action. Autrement dit, agissons et ensuite nous verrons. Il aurait voulu citer Borduas et son « Nous prenons allègrement l’entière responsabilité de demain », mais la langue française est trop limitée pour le faire rimer avec « bûcher du bois ».

On va bûcher du bois

Quelle magnifique célébration de la réappropriation du boréal, le retour à la nature et à l’exploitation de notre propre territoire par les Québécois.  C’est la souveraineté économique.

C’est le message que voudraient transmettre tous les souverainistes depuis les 40 dernières années.

Gueuler avec les loups et…

Ce retour à l’état sauvage cache un double sens. D’abord, c’est un salut aux coureurs des bois cachant une nostalgie de cette époque où l’Amérique sauvage était un eldorado francophone. Ensuite, c’est un clin d’oeil à l’organisation clanique des loups dans laquelle la meute protège l’individu. C’est donc un appel à l’unification nationale. Désormais, quand j’entendrai un « Wooou! Québec câlice! » les soirs St-Jean-Baptiste, je ne me dirai plus « Quel manque de classe! », mais « Il veut juste gueuler avec les loups! »

J’veux jamais t’entendre dire jamais

Quelle allitération! Cette rivière de « j » nous fait rêver à une croisière sur le St-Laurent magnifique. Le berceau et le coeur d’un peuple de Châteauguay à Gaspé nous ne formons qu’un. J’avoue être moins certain de cette analyse, mais comprenez que, contrairement à Kaïn, j’ai des faiblesses. Je vous prie de me les pardonner.

Ma vieille Volks m’appelle, viens donc faire un tour

Place à l’altérité et au goût de l’étranger. L’annonce du multiculturalisme et l’ouverture du territoire aux autres. Je ne comprenais pas trop le choix de l’allemand pour la dénomination du mot peuple, mais Kaïn a ses raisons que la raison n’a pas. Et je me console de mon incompréhension en sentant l’effervescence d’Expo67! L’île Sainte-Hélène, la foire mondiale, le métro, la biosphère où personne ne va… C’est tout ça que Kaïn appelle!

On va faire les fous

Évidemment, qui dit affirmation identitaire dit aussi libération des moeurs. C’est la découverte de la liberté spirituelle et de la drogue. C’est la naissance du surréalisme, du psychédélique et de tous les mauvais films des années 70!

On va faire l’amour

Même optique que le vers précédent, mais face à la libération sexuelle cette fois! C’est la mise au monde de Deux Femmes en or,L’après-ski et la carrière de Danielle Ouimet.

Pis j’te jure qu’on va vivre vieux

Comme il s’est tué à l’expliquer avec beaucoup de nuances, la servilité c’est l’extinction. En opposition à cette dernière, l’affirmation c’est la pérennité. C’est cette promesse que nous envoie ce cri de liberté chanté par la douce voix de Kaïn.

Encore des doutes? Laissez-moi vous prouver le génie de Kaïn avec un dernier vers :

À mort la mornitude

Je ne sais pas ce qu’est une « mornitude ». Mon vocabulaire étant très limité, j’ai fouillé partout et n’ai rien trouvé. Aucune mention ni définition. Puis, j’ai compris. Certains auteurs qui se contentent des mots que leur offre la langue. D’autres, en créent… Avec Kaïn, c’est le retour de l’exploréen! Depuis le temps que je l’attendais! Ramaniche goussèpe guêpit tronne-moi sous l’estirpatant!

Voilà… Tout est dit.

C’est ça Kaïn. C’est simple. C’est tout.

Pour lire un autre texte de Philippe Audrey Larrue St-Jacques sur une chanson : « Simone de Beauvoir aurait aimé Marie-Mai »

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