« Mais, d’où sort cette inconnue? »

C’est ce que j’ai dit en faisant une découverte lors du Gala de l’ADISQ. Au milieu du parterre, il y avait une fille splendide qui rayonnait de mille feux. Je ne la connaissais pas. Je l’ai entendue chanter. Je l’ai vue danser. Je l’ai vue sourire. J’ai été séduit même si elle ne respectait pas la règle numéro 1 pour être ma chanteuse préférée, c’est-à-dire être née avant 1935.

À ma question initiale, on m’a répondu qu’elle s’appelait Marie-Mai.

Je voulais en connaître davantage sur elle. Quel chemin peut nous mener à chanter en mini-shorts orange devant 1,3 million de personnes?

Je me suis intéressé à son parcours. J’ai écouté son premier succès Chante Marie-Mai.

Quelle profondeur littéraire! Alors que plusieurs blogueurs y voient une simple chanson autobiographique, moi j’y vois un hymne à la libération de la femme et l’affirmation féministe au Québec.

Voici le fruit de mon analyse:

Ma chambre n’était même pas rangée

Ça commence avec une métaphore illustrant l’ancienne époque. C’est 1959. Tout est désorganisé. La femme, très vulnérable, ne se retrouve nulle part. En quelques mots, on a un portrait social précis du Québec de la grande noirceur.

Julie et la caméra sont entrées

Ça y est! La modernité (la caméra) entre dans la vie sans crier gare! Le terme Julie m’échappait. Qu’est-ce qu’une Julie? Je me suis rappelé que Julie venait du latin Iuliu qui, comme on sait tous, est un mot symbolisant l’aventure. C’est donc l’aventure de la modernité qui commence. Heureusement qu’on a appris le latin! Sinon, ça nous aurait échappé.

Ma vie venait de basculer

Ici, c’est émouvant. On est au point de non-retour avec le passé. Elle exprime ce qu’on vit quand il y a une rupture drastique avec la tradition.

C’est quand on se dit: « Ok! Advienne que pourra… » Pas obligé d’être un grand changement social. Celui qui est passé du matelas conventionnel au lit d’eau s’est dit: « Ok! Advienne que pourra… »

J’ai pensé courir, me sauver

C’est la crainte de l’inconnu. C’est facile de la juger, mais sachez que la révolution fait peur. Regardez juste quand il y a une révolution au sein du troisième trio des Canadiens. Les gars de LAntichambre paniquent. Imaginez une révolution sociale! C’est pourquoi je ne permettrai jamais qu’on juge Marie-Mai!

REFRAIN:

Mon coeur m’a dit, chante Marie-Mai

Ici la référence est subtile, mais on comprend le dilemme du coeur. Chantera-t-il Marie (nom clérical représentant l’ancienne époque) ou Mai (qui représente évidemment la Révolution tranquille amorcée par la campagne électorale de mai 1960). Donc, « Chante, Marie-Mai » c’est l’expression la plus pure du déchirement des traditions. Il faudrait l’utiliser lors de la prochaine révolution sociale. Ça serait nettement plus efficace que « So-so-so-solidarité! »

Montre-leur enfin la fille que tu es

On fait face à l’idée de l’émancipation marquée par le « enfin ». Elle était quelqu’un avant et n’existait pas entièrement. Maintenant, la modernité lui permet enfin de s’affirmer. C’est un écho très fin à la fameuse phrase: « On ne nait pas femme, on le devient ». Simone de Beauvoir aurait été dans la première rangée de Traverser le miroir.

Dos tatoué, langue percée

Double message ici. D’abord, avec « dos » et « langue », il est question l’affirmation du corps de la femme. En plus, le tatouage fait référence à la tradition orientale des dessins au henné.

C’est l’ouverture sur le monde; le Québec multiculturel. Les accommodements raisonnables, la charte de la laïcité, Bernard Drainville. Marie-Mai avait tout annoncé.

Oublie ce que les autres pensent de toi

Encore une fois, il y a un mystère autour des « autres ». Qui sont-ils? Les politiciens rétrogrades? Le clergé omniprésent? Le vieil agriculteur possédant une ferme en carton qu’on voit dans les émissions d’après-midi à ICI ARTV? Le mystère reste entier…

Les autres ne pensent qu’à eux

Encore une fois, on ignore qui sont les autres et, comme tous les grands auteurs qui l’ont précédée, elle respecte assez son public pour le laisser réfléchir et ne pas lui donner des phrases vides de sens. Elle contribue à son affirmation intellectuelle.

Alors, fais ce que tu veux,

Autrement dit, « détermine ta vie par tes propres actions ». Je n’ai jamais vu meilleure phrase pour résumer l’existentialisme.

Quel dommage que Sartre et Camus soient morts avant elle. Je paierais cher pour entendre un dialogue entre les trois. Avouez que vous aussi…

Yeah, Yeah

Cette utilisation de l’anglais est nécessairement un prologue au débat linguistique qui marquera le Québec des années 70-80.

Chante Marie-Mai

Cette version épurée du premier vers présente l’ouverture face à la cohabitation de la tradition avec le progrès. Si cette phrase était un objet, elle serait le lecteur qui combine le VHS et le DVD.

COUPLET 2

Je suis montée dans l’autobus

L’auditeur a maintenant la confirmation de l’adhésion au mouvement social. L’autobus représente le collectif. L’autobus, c’est le progrès, l’avancement et l’infaillibilité. (À part pour la STM)

Et je suis partie je sais pas trop vers où

Évidemment, chaque révolution est un voyage vers l’inconnu. « La révolution doit apprendre à ne pas prévoir », disait Napoléon Bonaparte. Visiblement, Marie-Mai est une fervente du Premier Empire.

Chaque jour faut que j’en donne plus

Je suis certain qu’elle voulait citer Talleyrand qui dit: « Dans les temps de révolutions, on ne trouve d’habileté que dans la hardiesse, et de grandeur que dans l’exagération. » Mais, ça ne rimait pas avec « autobus ».

C’est vraiment un métier de fou

Ici, il est question du métier de révolutionnaire; celui qui se marchandera est un fou. Essentiellement, ce que ça dit, c’est que Marie-Mai s’oppose radicalement aux porte-feuilles et t-shirts de Che Guevara.

Je doute que Marie-Mai aime Cuba.

***

La chanson continue avec la répétition des refrains et l’ajout de choeurs, sorte d’échos des femmes libérées. Vous verrez le génie par vous même, ce sera évident, même si certains disent que j’ai tendance à trop intellectualiser.

Au Québec, nous avons la chance d’avoir de grands artistes. Nous avons la chance de pouvoir nous reconnaître, définir notre patrimoine et affirmer notre identité culturelle grâce à leurs oeuvres. Alors, pourquoi ne considérons-nous jamais Chante Marie-Mai comme candidate à l’hymne national québécois? Évidemment, il risque de devenir l’hymne mondial de la femme avant. Mais, admettons que non…

Il me semble que ça serait dommage de craindre l’excellence.

***

Pour lire une autre interprétation des paroles d’une chanson: Mac Miller – Ligne par ligne d’Olivier Boisvert-Magnen.

  • Pop

    Tu fume quoi au juste???

  • Éric Curadeau

    Plus. On en veut plus!

  • LiMa Kt

    Pourquoi pas