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Julien, l’amour de ma vie, mais aussi mon pire ennemi
Un peu plus tôt cette semaine, le quotidien Le Devoir rapportait que l’humoriste Julien Lacroix était visé par plusieurs allégations d’agressions et d’inconduites sexuelles (sa réplique a d’ailleurs été analysée ici). Dans ce reportage, Geneviève Morin, qui a partagé sa vie pendant plusieurs années, témoignait de sa propre agression.
Après cette dénonciation, elle souhaitait poursuivre la réflexion, nous lui laissons la parole.
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On est assis à l’extérieur d’un restaurant, il est 21 h et des poussières, et tu t’allumes une cigarette qui emboucane la ruelle bruyante et humide de Trastevere.
On est assis et on respire l’air italien, alors saupoudré par des essences de basilic, de mozzarella et d’anchois.
On se regarde et puis on ne se dit rien puisque ce sont nos yeux qui crient quelque chose comme « criss qu’on est bien ».
Un homme qui passe par là nous baragouine soudainement quelque chose comme : vous aimeriez une photo ?
Aussitôt, je lui donne 5 euros pour qu’il capture le moment avec son polaroid.
J’ai la photo entre mes mains, bien que je l’aie longtemps cachée entre des livres de ma bibliothèque.
Je regarde de plus près ton visage et je fonds en larmes.
Mais qu’est-ce que tu as fait, Julien ?
L’image-souvenir de toi, à ce moment-là et celle qui m’empêche de dormir la nuit depuis plus de deux ans… elles ne correspondent pas.
Comment retenir des moments comme ceux-là dans ma tête, alors que j’ai beaucoup plus grave à me rappeler : comment oublier les « putes », les « connes » ou les « bitchs » qui débordaient de ta bouche vodkarisée, à 5 h du matin ?
Comment oublier les pleurs retenus… nos longues conversations épuisantes et émotives sur ton problème d’alcool ?
Comment oublier ce soir où, emporté par la colère, tu en es venu aux coups ?
Comment oublier ce soir-là, comment oublier cette phrase puissante… alors que j’étais couchée sur mon lit, ébranlée : arrête de pleurer, tu ne sais même pas à quel point je t’aime.
Comment oublier le son de la porte qui claque et le vide que ça a créé par la suite ?
Comment, Julien, comment ?
Je retourne mes yeux vers la photo polaroid. C’est tellement incohérent. L’image-souvenir de toi, à ce moment-là et celle qui m’empêche de dormir la nuit depuis plus de deux ans… elles ne correspondent pas.
C’est pourtant bien toi.
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Les gens se demandent : comment a-t-elle fait pour rester pendant 6 ans ? On le remarque dans leur regard. Je m’entête souvent à leur dire qu’il n’y a pas que des zones blanches ou noires.
Quand c’est notre meilleur ami qui nous fait du mal et quand c’est l’amant amoureux qui s’en veut, qu’est-ce qu’on peut faire ?
Qu’est-ce qu’on peut faire quand notre plus grand ennemi, c’est l’amour de notre vie ?
Quand une personne qui devrait toujours chercher à faire rayonner le meilleur en nous-mêmes empoisonne le quotidien par de la violence psychologique, qui peut à tout instant escalader ?
Quand cette personne est celle qui passe ses journées à nous dire qu’on est la plus belle, la plus intelligente et la plus gentille ?
Qu’est-ce qu’on peut faire quand notre plus grand ennemi, c’est l’amour de notre vie ?
Quand il ne donne pas de nouvelles les soirs, quand les rumeurs vont et viennent sur son infidélité, quand les mots qu’il trouve pour nous consoler sont ceux de « voyons / franchement / tu exagères tellement ! »
Les choses ne sont ni noires ni blanches.
Je me dis même que, les zones grises sont d’autant plus éclairées ces jours-ci : on constate maintenant qu’il y a quelque chose d’incroyablement wrong dans notre société.
Parce que, si on prend les cas isolés de dénonciation et qu’on les rassemble tous ensemble, le constat est frappant. Notre société est malade, peut-être même gangrénée par notre vision de la sexualité.
En effet, notre société continue de construire des paradoxes et d’articuler ses incohérences dans plusieurs sphères de la culture.
En passant par la « culture du hookup », aux bals de pureté[1] ; des célébrités qui présentent l’auto-objectification comme une source de pouvoir, de force et d’indépendance, aux héroïnes neurasthéniques à la Fifty Shades of Grey qui se mordillent la lèvre en pensant à leur stalkers malsains et qui élèvent la culture du fantasme féminin au même niveau que celle de l’agression sexuelle ; des chansons à la Blurred Lines, ou à la Love Me (Lil Wayne), dans laquelle il est question d’une pute qui suit le régime strict de la « bite », aux chansons comme celle de Maroon 5 (Animals), et dans laquelle il est question de traquer une femme pour la dévorer vivante ; aux études qui se succèdent pour montrer à quel point les agressions sexuelles sont fréquentes sur les campus universitaires[2] ; la question se pose de manière complètement légitime : sommes-nous capables de dire avec certitude que la situation actuelle est saine, surtout quand notre société continue de construire des paradoxes aussi tordus ?
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Je me questionne beaucoup lorsque je regarde tout ça.
Parce que je suis une fille, moi aussi.
Moi aussi j’ai appris sur le tas : j’ai appris que je devais avoir l’air disponible, mais que je ne devais pas trop être tentée par le sexe. Que je ne dois pas trop montrer mon corps et en même temps aimer faire réagir par celui-ci.
Je dois sourire aux blagues déplacées, et me taire parfois, quand le gars funny parle plus fort que moi.
J’ai appris à écouter, à être rassurante, mais surtout j’ai fait attention à ne pas être l’amie ou la mère, sinon ça turn off.
Et puis, je me dis… c’est tellement compliqué.
On vit dans une drôle d’époque, on cherche à plaire et on se sent mal quand on finit par « plaire trop ».
On vit dans une drôle d’époque, on cherche à plaire et on se sent mal quand on finit par « plaire trop ». Mais en même temps, on est victime du jeu de l’objet : que peut-on faire lorsqu’une grande compagnie de chaussures nous vend un soulier en présentant une femme étendue en sous-vêtement ?
Que peut-on faire lorsque nos idoles ne vieillissent pas, lorsqu’elles figent dans le temps comme des objets immuables ?
Que peut-on faire contre la société de consommation, contre le capitalisme, qui incite à la consommation des objets ?
Que peut-on faire contre une masculinité socialisée à ne jamais recevoir de non. Contre la culture du self-made man à la Trump, à ceux qui vont chercher ce qu’ils veulent et qui ne se retournent pas en chemin ?
Que peut-on contre une masculinité violente et construite sous le spectre du capital : du nombre de femmes qu’on s’enfile, de la quantité d’argent qu’on possède … et j’en passe.
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Pas de blanc, pas de noir.
Pas de suite non plus à l’horizon. Pourtant, on sait tous très bien que la vie continue.
Qu’on doit avancer.
Mais comment doit-on avancer ? Ça, est-ce que quelqu’un le sait ?
Julien est de ceux qui ont eu droit à des privilèges énormes. Car oui, le succès, l’immense tribune et la notoriété, ce sont des privilèges, et non des droits.
On a dénoncé le manque d’éthique, le manque d’empathie et surtout la violence dont il a fait preuve au cours des 10 dernières années. C’est tout à fait normal qu’il perde ses privilèges.
Les garçons qui vieillissent et qui ont grandi en se faisant montrer ce qu’un « vrai homme » doit faire… que fait-on d’eux ?
Mais Julien fait aussi désormais partie d’une liste de plus de 1000 agresseurs dont les niveaux de violence varient. Lui et tous les autres ont eu droit au même genre de traitement : perte de privilège, lynchage public et suppression des réseaux.
Les dénonciations soulignent bien qu’il y a un problème dans notre société. Que ce problème se situe dans la manière dont on construit la masculinité et qu’on éduque les garçons.
Mais les garçons qui vieillissent et qui ont grandi en se faisant montrer ce qu’un « vrai homme » doit faire… que fait-on d’eux ?
Que fait-on des dysfonctionnels de notre système, une fois qu’on leur a dit « t’as mal agi » ? Quand une majorité silencieuse parle enfin et assume que plus rien ne peut être toléré dorénavant ?
Est-ce que notre société ne devrait pas mettre en place des solutions pour premièrement aider les victimes, mais aussi les accusés ?
Parce que perdre ses privilèges c’est une chose, mais si la volonté sincère y est, si des efforts concrets y sont consacrés, nous devons aussi accepter que la possibilité de changer est non seulement réelle, mais souhaitable et vitale.
Il faut avancer, ultimement, c’est la seule solution.
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Il ne s’agit pas de défendre Julien. Il ne me sert que d’exemple ici. Je parle en mon propre nom et je dis que je ne lui pardonnerai pas demain d’avoir agi comme il l’a fait.
Je ne suis pas prête à pardonner à quelqu’un qui n’a jamais voulu avouer ses torts, qui m’a manipulée et qui n’a jamais tenté réellement de changer ses comportements déviants.
On revient enfin à la photo polaroid que je tiens dans mes mains, ce vendredi 10 juillet. C’est important. Voilà que je me dis : c’est grave.
Ce n’est pas juste grave… c’est tellement grave la manière dont tu te comportes Julien et le dommage que tu causes autour de toi. Tu souffres, mon pauvre. Tu souffres et pour ça, tu fais souffrir les autres. Et tu ne fais rien pour changer.
Ce n’est pas juste grave… c’est tellement grave la manière dont tu te comportes Julien et le dommage que tu causes autour de toi. Tu souffres, mon pauvre. Tu souffres et pour ça, tu fais souffrir les autres. Et tu ne fais rien pour changer. C’est tellement grave, ça. S’enliser dans la souffrance… Et tu vois, en réalisant tout ça, j’ai eu la révélation soudaine que je devais agir à l’opposé : que je devais me tenir droite pour moi-même. Je suis tellement épuisée de te soulager de ta souffrance, épuisée de souffrir moi aussi. Je veux aller de l’avant, je veux changer. Je ne veux plus me taire et te consoler. La photo, c’est tout ce que je garde de cette relation, le reste, la violence, les cris, les pleurs… je les expulse vers toi. Ça ne m’appartient plus désormais.
Je me demande seulement ce que notre société va retirer de toute cette situation : ce qu’on va faire pour vraiment changer les choses. Parce que Julien est un des symptômes de cette maladie qui nous sclérose et je me demande… Comment va-t-on faire pour s’en guérir collectivement ?
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[1] Plusieurs documentaires s’intéressent à ces cérémonies qui se déroulent dans les états du centre et du sud des États-Unis. Voir le documentaire anglais réalisé par Jane Treays, « The Virgins Daughters », dans Cutting Edge, Granada Television, 25 septembre 2008, 48 min.
[2] Peggy Orenstein, Girls & Sex. Une étude américaine, New York, Harpen Collins, 2016, p. 12-13.