Martin Flamand

Indépendantiste ? Obtenez un tatouage gratuit !

Portrait d'ALF, le tatoueur des patriotes

Dans son studio de Joliette, Alf tatoue gratuitement les indépendantistes, créant petit à petit une armée de Québécois arborant un dessin patriotique sur leur corps. Alors qu’en 2018 la question de la souveraineté en décourage plusieurs, lui, il la trouve toujours aussi pertinente. Et n’allez pas lui dire que le mouvement est en perte de vitesse… Entretien avec un des rares tatoueurs qui peut faire sa job en citant Gaston Miron. (Oui, c’est un jugement de valeur.)

TEXTE COLIN BOUDRIAS PHOTO MARTIN FLAMAND

Cet article est tiré du Spécial Nouveau Québécois du magazine URBANIA (en kiosque dès maintenant).

La shop a l’air relativement normale avec ses clichés incontournables : une chauve-souris empaillée, des têtes de mort et des photos de filles sur des motos. Seul le drapeau des patriotes au fond du magasin laisse présager que le propriétaire est un fervent séparatiste.

Souriant, chaleureux, crâne rasé, tatoué intégralement, Alf, début quarantaine, habite à Saint-Côme. Je le rencontre alors qu’il tatoue un patriote sur la cuisse de Nancy. Elle a choisi le dessin du vieux avec sa tuque, sa pipe, sa ceinture fléchée et sa carabine qui participe aux rébellions de 1837-38. L’image, souvent prise par erreur pour la pochette d’un album des Cowboys Fringants ou simplement le logo des cégeps, vient d’une illustration d’Henri Julien, Le vieux de 37, devenu un symbole du soulèvement du peuple canadien-français.

Nancy est travailleuse sociale, a une trentaine d’années, un peu de teinture rouge dans les cheveux, de longues tresses, quelques tatouages. Aussi souverainiste, elle connaît Alf et ses employés, qui meurtrissent la peau d’autres clients autour de nous. Elle pensait se faire tatouer depuis un moment et ils ont organisé cette session pour que je puisse en être témoin.

Je demande à Alf si c’est problématique que je lui parle pendant qu’il travaille. «Ah non, je l’ai fait tellement de fois, je pourrais la tatouer les yeux fermés.» Alf grave bénévolement le Bas-Canadien dans la peau des volontaires depuis 10 ans. Il estime qu’il a dû le faire plus de 100 fois. Pas toujours identique à l’original : certains ne tenaient pas de fusil, plutôt une guitare ou un bâton de hockey. Le tatoueur se permet quelques libertés – mot d’ailleurs tatoué sur son tibia.

Alf n’aime pas particulièrement les médias : «Je relisais Falardeau hier pis il dit de pas faire confiance aux journalistes. Ton journal, je le connais pas. C’est financé comment?» Je ne sais pas trop quoi lui répondre, probablement les pubs et des subventions. Puis je comprends où il veut en venir et le rassure : «Non, ça appartient pas à Desmarais.» Alf a l’air soulagé : «Bon, je me ferai pas censurer.» Je me demande quand même comment il réagirait en voyant la grosse face de Trudeau sur la couverture de notre numéro Spécial Canada, lui qui vient de me dire qu’il refuse de tatouer dans le visage, de faire des symboles nazis ou quoi que ce soit en lien avec le premier ministre.

Alf refuse de tatouer dans le visage, de faire des symboles nazis ou quoi que ce soit en lien avec Justin Trudeau.

Clairement, Alf est un passionné. Selon lui, le Québec doit devenir souverain pour «consolider la langue française» et solidifier son économie. Je sens qu’il pourrait argumenter des heures sur la souveraineté. Ce qui me pousse à me demander pourquoi cet article m’a été assigné. Je suis loin d’être un expert de l’indépendance. Je suis un souverainiste mou qui considère l’autodétermination et la défense de la langue comme quelque chose de quand même nice, sans pour autant s’impliquer au quotidien. Comme d’autres de ma génération, j’ai tendance à associer rapidement souveraineté et PQ, un parti qui ne m’interpelle pas, et qui me donne l’impression d’élaborer ses stratégies politiques avec un mononc’ saoul à Noël. Je vois Jean-François Lisée surtout comme le premier violon dans l’orchestre qui continue à jouer pendant que le Titanic coule. Bref, je suis confus et plein de contradictions, peut-être les meilleurs critères pour comprendre le Québec des dernières années.

Tu as des tattoos en lien avec le Québec?

J’en ai un de Falardeau, un de Parizeau, j’ai un portrait de Gilles Vigneault, j’ai la fleur de lys sur un doigt (il me montre son annulaire). Je suis marié avec le Québec à jamais.

D’où ça te vient, l’intérêt pour la souveraineté?

Moi, j’ai été élevé là dedans, ç’a tout le temps fait partie des discussions chez nous. Mon père, dans les années ‘70, y’était proche du mouvement felquiste. Ç’a tout le temps été le sujet de discussion à maison. La politique, à ben des places y disaient de pas en parler, nous autres, au contraire, ç’a toujours été naturel.

Alf est éloquent, beaucoup plus que mes préjugés sur les tatoueurs de Lanaudière ne me l’auraient laissé croire. On sent qu’il aime argumenter, mais il garde un certain calme. On discutait aussi de souveraineté dans ma famille, mais mon père avait tendance à tellement s’enflammer qu’il n’y avait pas vraiment de place pour un dialogue. Je me suis habitué à laisser les gens monologuer quand il est question d’indépendance.

Trouves-tu que le mouvement s’est essoufflé dernièrement?

Je pense pas, on entend moins parler des opinions politiques parce que les libéraux sont au pouvoir depuis quoi… quasiment 45 des 50 dernières années? (rires) Pis la télé, c’est sûr que c’est contrôlé par les gros, Power Corporation et compagnie. Donc on en entend moins parler, oui, mais j’ai pas l’impression que les opinions ont changé. Les gens en parlent. Le peuple en parle.

Petite clarification : Power Corporation ne possède pas de diffuseurs télé, mais je comprends son point. Le conglomérat a des liens nombreux avec la politique canadienne. On a d’ailleurs jadis reproché à l’entreprise d’utiliser ses médias écrits, comme La Presse, pour répandre ses valeurs fédéralistes. Je me rappelle qu’en 2012, en pleine grève étudiante, de nombreux ministres du Parti libéral du Québec étaient reçus chez le président de Power Corp., au domaine Sagard, qui avait alors pour moi à peu près la même connotation que le Mordor.

Par contre, je ne suis pas aussi convaincu qu’Alf de l’engouement populaire pour la souveraineté en ce moment. En bon cliché québécois, je n’aime pas beaucoup le conflit et je me dis que je ne suis pas ici pour le contredire. Mais quand on fait un peu de recherche (même dans des publications non fédéralistes), le mouvement semble s’étioler, particulièrement chez les jeunes : chez les 18-24 ans, l’appui à la souveraineté est passé de 55 % à 32 % entre 2001 et 2015.

Milites-tu encore activement aujourd’hui?

Je pense que militer, ça se fait tous les jours.

Je pense que militer, ça se fait tous les jours. En tatouant gratuitement le patriote, par exemple, ça porte à en parler. Parizeau, en ‘95, il nous l’avait dit au Spectrum, à Montréal : si chaque personne dans la salle réussit à en convaincre une, ben là on va l’avoir, la souveraineté. Je suis parti de cette base-là pis toute ma vie, j’ai fait ça. Moi… je suis pas capable de me fermer la gueule.

Il me semble que, contrairement à lui, ma génération se ferme beaucoup la gueule. Dans mon entourage, la souveraineté est très rarement abordée, je ne sais même pas quelle est l’opinion de la plupart de mes amis sur le sujet. J’ai l’impression que l’idée que les Québécois se font du mouvement a changé. Que la souveraineté était à la base plus un projet de transformation sociale, pour défendre des ouvriers francophones contre des boss anglos, avant de devenir un mouvement plus identitaire, auquel ma génération s’identifie moins. Disons que c’est assez difficile de voir les anglophones comme un groupe dominant ou une menace quand 60 % d’entre eux déclarent avoir déjà pensé quitter la province.

J’ai lu un post sur la page Facebook de la boutique qui dit : « La consolidation de la langue française doit se faire tout en respectant les droits linguistiques conférés à la communauté anglophone et les volontés des Premières Nations. » Donc, pour toi, on peut défendre le français sans que ce soit au détriment de l’anglais?

Ah ben oui! Tsé, aujourd’hui, avec la mondialisation, la planète parle anglais partout, on est obligé d’apprendre l’anglais pis c’est pas mal non plus. Par contre, il faut parler français. Moi, je tatoue en français, c’est clair et net.

Dans le sens que tu parles en français à tes clients ou que tu tatoues juste des mots en français ?

Si quelqu’un arrive avec un espèce de «Don’t judge me» (prononcé avec un gros accent de St-Côme), je vais carrément dire : «Moi, je le fais pas.» Par conviction. C’est pas notre langue. Si quelqu’un me dit : «Ma mère est anglophone», là c’est correct, mais sinon, pourquoi? L’écriture dans le tatouage, c’est puissant, faque en le faisant en français, c’est plus facile pour les gens autour de toi de le lire pis de comprendre ce que tu veux exprimer. Si tu te fais écrire quelque chose en anglais, les gens savent pas ce que tu écris.

Je me demande si dans une shop à Joliette, où la clientèle est probablement blanche et francophone, Alf ne prêche pas surtout à des convertis. Les « non-francophones » sont certainement plus difficiles à convaincre. Selon un sondage de 2016, à peine 10 % d’entre eux voteraient pour l’indépendance.

Qu’est-ce que tu dirais à un anglophone né au Québec qui a peur de la souveraineté?
Il va toujours y avoir des anglophones au Québec. Moi, je pense qu’ils vont toujours avoir leur place ici aussi, tsé, on est loin des camps de concentration.

La souveraineté pourrait être avantageuse pour lui?

Ben, c’est avantageux pour le peuple, tout simplement, de faire un pays. Ne serait-ce que pour se sortir du statu quo dans lequel on est pris comme dans un étau depuis toujours. Sortir de ça, ça va être l’éveil du peuple, ça va être bénéfique pour tout le monde. La souveraineté n’est pas que francophone non plus, c’est de se définir en tant que peuple. J’espère qu’ils se sentent chez eux ici. Ça doit, ça fait assez longtemps qu’ils sont là. (rires) Ça changera rien pour eux le lendemain. Parmi les patriotes, y’avait beaucoup d’anglophones aussi.

Alf n’est pas le seul à le penser : le groupe Anglophones pour un Québec indépendant (AQI) défend aussi l’argument que l’indépendance serait bénéfique pour tous les Québécois. L’initiative est intéressante, mais étant incapable de trouver le nombre actuel de membres (ils étaient une cinquantaine lors de la formation du groupe en 2016, et pour ceux qui y voient un indicateur politique fiable : ils ont actuellement 2000 likes sur leur page Facebook), je ne peux pas m’empêcher d’avoir l’impression que c’est un mouvement plutôt marginal.

Selon toi, ça serait bon aussi pour des nouveaux arrivants?

« Les Anglophones vont toujours avoir leur place ici. Tsé, on est loin des camps de concentration. »

Ben oui, parce qu’économiquement, si on a un Québec plus fort, c’est bon pour tout le monde. Tsé, quand y veulent nous faire passer pour un peuple de racistes… V’la 200 ans, y’avait pas de Québécois icitte, on est tous des immigrants. Parizeau disait qu’à court terme, ça nuisait de faire rentrer des masses d’immigrants. Mais à moyen pis à long terme, c’est bon. Ces gens-là arrivent de pays où ils sont opprimés, ils se rendent compte que les francophones sont opprimés ici, faque je pense qu’à long terme, ça joue en notre faveur.

On se rappelle que Parizeau avait déclaré lors du référendum de 1995 que l’échec était dû à « l’argent et [au] vote ethnique ». Le genre de déclarations qui collent à la peau du mouvement souverainiste depuis plusieurs années et qui font que maintenant, à chaque fois qu’on entend parler de souveraineté, on a l’impression, parfois à tort, que le spectre du racisme n’est jamais très loin. C’est, selon moi, ce qui a le plus nui à l’image publique de l’«identité» québécoise. Il y a déjà quelques minutes que je tourne autour du pot, que j’hésite à poser certaines questions parce que j’ai peur de la réponse. Mais à ce point-ci, je fais assez confiance à Alf pour ne plus craindre qu’il gâche ses propos avec un commentaire raciste de dernière minute qui me forcerait à revoir complètement l’angle de cet article.

Comment tu te sens avec la montée de la droite identitaire dans les dernières années? Des groupes comme La Meute, mettons…

Ah, moi, je me dissocie totalement d’eux autres. Y’ont des discours disparates de toute façon. C’est des gens qui sont tannés, c’est sûr… Mais moi, je me tiens loin de tous ces mouvements-là. La montée de la droite, c’est pas là pour rester. Même que ça nuit au mouvement, parce que les médias mettent l’emphase sur La Meute… On voit juste les lanceux de roches, encore. Je pense qu’ils se tirent dans le pied avec ça.

Est-ce que c’est réaliste, un référendum ici à moyen terme?
L’espèce de référendum gagnant… (rires) Ben, premièrement, faudrait qu’on ait le pouvoir, une chose qu’on n’a pas pantoute. Je sais pas si on va l’avoir, mais dans l’avenir le plus proche, veut veut pas, c’est avec le Parti québécois.

Dans les dernières années, as-tu changé un peu de parti?

J’ai toujours été PQ parce que moi, à la base, je suis vraiment indépendantiste, faque c’est ça qui va guider mes choix. Je dis pas que je suis d’accord à 100%, loin de là, sur tout ce qu’ils font. Mais pour moi, c’est eux autres qui sont le plus près de nous donner la souveraineté. Option nationale, j’ai beaucoup écouté leurs discours. Aussant, c’est une tête géante comme Parizeau l’a été. À long terme, je pense que ça pourrait être quelqu’un qui pourrait nous le donner, ça.

Petite clarification : l’entrevue a eu lieu avant l’annonce du retour de Jean-Martin Aussant au sein du PQ en février 2018. Au rythme où vont les choses, c’est possible qu’au moment où vous lisez ces lignes, il se soit encore retiré de la vie politique après avoir requitté le PQ et fondé deux nouveaux partis qui prônent l’union des forces souverainistes.

Et la fusion Québec solidaire avec Option nationale? Est-ce qu’on pourrait avoir une indépendance menée par un parti plus de gauche?

Pour moi, la souveraineté est pas à gauche ou à droite.

Pour moi, la souveraineté est pas à gauche ou à droite. L’indépendance d’un pays, c’est l’indépendance d’un pays. Mais mondialement, je pense que la souveraineté se fait à droite, parce que ça revient toujours à l’argument de l’économie. Si tu demandes à quelqu’un : «De quoi t’as peur si la souveraineté passe?», ben c’est tout de suite l’argent qui vient chercher le monde. Mais je pense qu’économiquement, ce qu’il faut se rappeler, c’est qu’on a le fleuve, on a l’entrée. Ça, c’est une richesse incroyable. Partout sur la planète, quand tu détiens une entrée sur les océans, t’es un pays riche automatiquement, faque pourquoi ce serait différent pour nous? Géographiquement, on est vraiment bien placé. La souveraineté va arriver un jour, moi, j’y crois. Mais est-ce qu’on va voir ça de notre vivant? Ça, ç’a tout le temps été la question. Je l’espère, sinon mes gars sont ben armés pour la poursuivre.

Il parle au figuratif, bien entendu. Alf a l’air très peu menaçant. Il est charmant, argumente bien, mais je ne me sens pas convaincu de la vigueur du mouvement. Le problème, quand on discute avec quelqu’un qui ne fait pas confiance aux médias, c’est qu’on ne peut pas utiliser beaucoup de chiffres. Si je parle à Alf des proportions de votes les plus basses historiquement pour le Bloc québécois en 2015 (4,7 % au niveau national), ou de la chute du PQ dans les sondages (au point où François Legault, chef de la CAQ, dit qu’il ne voit plus le parti comme un adversaire pour les prochaines élections), il me répond que c’est parce que les médias n’en parlent pas assez. On se retrouve rapidement dans une situation «l’œuf ou la poule» : on s’y intéresse moins parce que les médias n’en parlent pas ou les médias n’en parlent pas parce qu’on s’y intéresse moins?

Mais au-delà des chiffres, certains ont gardé le même feu pour la souveraineté. Alf en témoigne. C’est son absence de doute, sa passion qui m’impressionnent le plus. Il sait ce qui selon lui améliorerait le Québec et s’y dévoue, peu importe si c’est réaliste ou non à court terme. Obsédé par les écrits de Falardeau, il a trouvé un moyen d’utiliser l’encre pour marquer lui aussi le Québec à sa façon. Nancy en garde la trace.

Pour lire d’autres portraits aussi intrigants, procurez-vous le Spécial Nouveau Québécois du magazine URBANIA, en kiosque ou en ligne !

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