« Ils violent nos femmes ! »

Un slogan redondant

Ce qui est arrivé à Cologne est horrible. Des dizaines de femmes ont été agressées sexuellement sur la rue par des hommes lors des célébrations du jour de l’An et selon les autorités, la majorité des agresseurs étaient d’origine arabe (surtout maghrébine).

Sur les réseaux sociaux et dans les médias, plusieurs personnes s’inquiètent tout à coup pour la sécurité des femmes, qui serait soudainement en péril à cause de l’immigration. J’ai les mêmes informations que vous, je ne sais pas encore avec certitude ce qui s’est produit à Cologne, ni pourquoi.

Mais ce que je sais, c’est que le discours propagé présentement autour du thème « attention aux hommes non blancs qui veulent violer nos femmes » ne date pas d’hier.

Si on remonte un peu dans le temps, on observe que c’était un slogan très populaire dans les années qui ont suivi la Guerre civile américaine (1861-1865) dans le sud des États-Unis, alors que la communauté noire commençait à acquérir des droits.

À cette époque, le viol d’une femme blanche par un Noir était considéré comme bien plus grave que le viol d’une femme blanche par un Blanc, et encore bien plus que le viol d’une femme noire par un Blanc.

Il y avait une sorte de hiérarchisation des viols, en fonction de la couleur de peau de l’agresseur et de la victime.

Cette hiérarchie reposait sur le « mythe du violeur noir bestial » comme l’appellent les historiens. Elle s’appuyait sur l’idée que l’homme noir, parce qu’il était une insatiable et brutale bête de sexe, représentait une menace pour la femme blanche « pure ».

Cette idée n’est pas vraiment disparue du discours raciste aux États-Unis, comme en témoigne son apparition dans la bouche de Dylann Storm Roof. Vous vous souvenez, ce jeune homme qui a tué neuf Noirs dans une église de Charleston, l’été dernier, après leur avoir déclaré qu’il allait les exécuter parce que « Vous violez nos femmes et vous vous emparez de notre pays ».

Comme avec les hommes noirs aux États-Unis, aujourd’hui, dans le contexte de l’accueil des réfugiés et après Cologne, les hommes « venus d’ailleurs » sont tous mis dans le même bateau et présentés comme une grande menace pour les femmes « d’ici ».

Les agresseurs d’ici et les agresseurs d’ailleurs

Je n’étais pas à Cologne. Mais comme les femmes là-bas, il m’est arrivé d’être harcelée et taponnée par des hommes sur la rue contre ma volonté. À deux reprises.

Dans le premier cas, l’homme n’était pas blanc et il avait un accent. Dans l’autre cas, l’homme était blanc, il avait un accent québécois et il était juge de profession.

Maintenant, si je considère les mises en garde que j’ai reçues dans ma vie, je constate que plus d’une personne m’a déjà dit de garder mes distances par rapport aux hommes non blancs. « Attention à ton ami arabe. Il va essayer de t’amener de force dans son pays. Attention à ton ami noir. Tu sais comment ils sont… »

Curieusement, personne ne m’a jamais mise en garde contre les juges blancs. Je n’ai jamais entendu : « Attention aux juges blancs, tu sais comment ils sont… »

Selon mon expérience de vie, de manière pas scientifique du tout, je pourrais tirer des conclusions à partir de ces deux incidents personnels, extrapoler, et me dire que les femmes blanches ont autant de chance d’être agressées par des hommes non blancs que par des hommes blancs. Mais non.

La majorité des agressions sexuelles sont intraethniques. C’est-à-dire que les agresseurs s’en prennent généralement à des gens qui ont la même couleur de peau qu’eux.

Selon la statistique retenue par l’université Yale, jusqu’à 90 % des agressions sexuelles seraient intraethniques.

Et si l’on considère les agressions extraethniques, il y a assurément des hommes non blancs qui agressent des femmes blanches… mais il y a aussi assurément des Blancs qui attaquent des femmes non blanches.

Pour expliquer ce qui s’est produit à Cologne, plusieurs commentateurs proposent une analyse culturelle. « Ces hommes qui ont agressé les Allemandes viennent d’ailleurs, ils ont grandi dans des cultures sexistes où les femmes sont soumises et où il est normal d’abuser d’elles… »

Ok. D’accord. Et on explique comment toutes les agressions sexuelles qui sont commises ici par des hommes d’ici?

Les agressions sexuelles sont un problème grave. Le racisme aussi. On n’est pas obligés de choisir entre les deux.

Pour lire un autre texte de Lili Boisvert : « Sexe obligatoire »

Lili Boisvert est journaliste, chroniqueuse et animatrice. Elle parle beaucoup de sexe, mais pas juste de tça.

Du même auteur