Pierre-Nicolas Riou

Heureux les fêlés, ils laissent entrer la lumière !

« There is a crack, a crack in everything. That's how the light gets in. » --- Leonard Cohen

L’autre soir, mon amie Évelyne nous a invités à souper, une partie de la gang du secondaire. En ouvrant la porte, tablier sur le dos et cheveux enfarinés, elle a déclaré de sa voix nerveuse –avant même de nous embrasser : « J’aimerais tellement ça être une hôtesse parfaite! ». Phrase qu’elle a répétée à plusieurs reprises durant la soirée. Notre amie venait de lire un bouquin sur l’art de recevoir et elle souhaitait mettre ses nouvelles connaissances en pratique avec nous – sans savoir si elle y arriverait (elle est comme ça, Évelyne, elle doute et elle verbalise ses doutes.)

Ce soir-là, le sort s’est acharné. Évelyne a cramé les pizzas des enfants; elle a marché sur la main du bébé d’Isabelle (provoquant des pleurs horrifiés!), a raté sa recette de saumon et, avant le dessert, elle a dû sortir de table, soudain livide, prise de nausées et de vertiges – incapable de s’endurer ailleurs qu’assise sur le plancher froid (je soupçonne son saumon d’avoir été avarié). Isabelle, Jean, Nathan et moi avons fini de manger (en tassant le saumon), lavé la vaisselle, et nous sommes repartis, après avoir aidé Évelyne à se mettre au lit. Avec une boule de tendresse au fond du cœur pour notre « hôtesse parfaite ». Le contraste était tellement frappant entre ce qu’elle avait voulu être et ce qu’elle avait été!

Et je pose la question : qui veut d’une Martha Stewart quand on peut avoir une Évelyne parmi ses amies? C’est tellement plus drôle!

J’ai plein de « personnages » autour de moi. Des gens que j’aime pour leurs qualités extraordinaires, mais aussi (et surtout?) parce qu’ils sont imparfaits, pétris de contradictions, faillibles, fragiles, colorés. Est-ce que j’aimerais autant mon ami d’enfance Jean, par exemple, cardiologue et chercheur académique à succès, riche, beau et marié (c’est fatigant, non?), s’il n’avait pas ses maladresses sociales parfois gênantes, son insatisfaction chronique, sa peur de vieillir, ses petites pointes de vanité, une conscience d’être workaholic et trop ambitieux et l’incapacité de changer? Clairement non. J’aime Jean parce qu’il est Jean, un humain fascinant et merveilleux. Je ne changerais pas un poil de Jean. Même si des fois il m’énerve!

Est-ce que j’aimerais autant mon amie Nadia, avocate brillante et sérieuse qui s’habille en tailleurs, si je ne connaissais pas ses drames intimes – son désir d’enfant, sa relation un peu tordue avec sa mère, dont on parle chaque fois qu’on lunche ensemble dans le quartier chinois, quand elle enlève sa carapace de superwomen et me montre son beau visage fragile aux lèvres vieux rose et aux yeux noirs qui se mouillent à rien? Claro que no. J’aime Nadia pour sa sensibilité à fleur de peau cachée derrière son assurance. J’aime Nadia parce que mon cœur ramollit de tendresse quand je pense à elle. Il faudrait bien que je lui dise, d’ailleurs.

Je parlais de cela, l’autre jour, avec ma cousine Sandra et sa blonde Joëlle, qui me recevaient à souper. Des défauts et des failles des uns et des autres, qui nous les rendent si charmants et attachants. Joëlle, elle, est persuadée qu’on tombe amoureux d’une personne bien plus pour ses défauts que pour ses qualités. « T’sé, les qualités des gens se ressemblent beaucoup : ils sont attentionnés, généreux, honnêtes, fiables… Mais les défauts, les failles sont vraiment uniques à chacun. » Pour elle, par exemple, la tendance hypocondriaque de sa blonde la lui rend vraiment trop adorable! Et pour Sandra, le fait que sa copine soit incapable de se munir d’un portefeuille, qu’elle traîne cartes et argent lousses dans ses poches et les perde tout le temps est insupportable… mais craquant!

Je leur parlais de Nouveau Chum, dont, après quelques mois d’éblouissement devant ses qualités et talents, je découvre aussi – c’était prévisible – les défauts. Nouveau Chum est en effet un peu contrôlant dans la cuisine (on ne coupe pas les concombres n’importe comment!), il est orgueilleux (pour des choses surprenantes – il ne supporte pas de s’être mal exprimé, par exemple) et il s’emporte parfois de façon un peu exagérée sur des sujets comme la vaccination (« ceux qui ne font pas vacciner leurs enfants sont des inconscients et des égoïstes, qui refusent la science! », a-t-il en somme déclaré dans une envolée d’un quart d’heure aux accents véhéments devant mon amie Anna qui… n’a pas fait vacciner ses enfants et qu’il rencontrait pour la première fois – petit malaise).

Nouveau Chum a, derrière une apparence de gars fort qui sait où il s’en va, une fragilité que j’ai perçue tout de suite dans son regard et qui me l’a rendu touchant. Cela lui vient – je le sais maintenant – de son enfance, de parents pas toujours adéquats même s’ils ont fait leur possible, d’une histoire familiale poignante quand on remonte jusqu’à ses grands-parents (blessures de guerre, maladies, mort prématurée), de choix qu’il a faits dans sa vie à lui et qui ne le rendent pas toujours heureux. Il connaît et reconnaît ses défauts et ses failles, il travaille avec…

L’autre jour, j’ai entendu un psychanalyste dire cette phrase à la radio : « On tombe amoureux d’une personne pour sa cicatrice. Et pour la façon qu’elle a d’être avec cette cicatrice et de se guérir. » J’ai trouvé ça tellement beau. Et juste. C’est ça. Et ça s’applique aussi à l’amitié, je trouve.

C’est juste ça que je voulais dire dans ce billet finalement.

Mais revenons quand même à la conversation avec Joëlle et Sandra, que je n’ai pas fini de raconter. Je leur parlais des petites failles et défauts de Nouveau Chum quand Joëlle, un peu saoule, a lancé : « De toute façon, Émilie, tu sais bien que ne pourrais pas être avec quelqu’un de pas névrosé. Tu l’es bien trop toi-même! » Sur le coup, ayant bu trop de vin blanc moi aussi, j’ai eu un peu envie de pleurer (me faire traiter de névrosée! Et mon chum avec, franchement!). Puis, Joëlle s’est si bien dépatouillée que j’ai fini par la croire quand elle a juré qu’elle me faisait, par là, un compliment (et à mon chum aussi, du coup). Des failles, elle a raison, j’en ai des pas pires, moi aussi. Et savez-vous quoi? Je pense que je vais aller m’en faire un collier.

Émilie, des RoseMomz

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