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Faire du cinéma à l’ère de l’anxiété de performance

Retour sur une causerie intergénérationnelle conjuguant inquiétudes et aspirations.

Par
Josef Siroka
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« Je faisais du montage pour des vidéos corpo et puis à un moment donné, à 26 ans, je regarde mon compte de banque : ”J’ai 6000 piasses!… Fuck off, je prends ma retraite” »

C’est ce que Joël Vaudreuil, réalisateur d’animation encensé pour son humour savamment absurde et malaisant, raconte avec ce fameux ton pince-sans-rire caractéristique de son œuvre.

« J’ai dit à mon boss : ”Je suis un illustrateur, je vais faire ce que je veux”. Après six mois, j’avais pus d’argent; clairement, le plan n’a pas marché. »

La boutade a fait s’esclaffer l’auditoire. Un rire qui s’apaise tranquillement et s’arrête net au fur et à mesure que la réalité s’empare des participants et participantes: devenir cinéaste, c’est pas facile.

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Fin octobre, dans un chalet bucolique niché sur la rive du lac Kanasuta, quinze professionnels du 7e art se sont relayés pendant deux jours dans un fauteuil blanc à poils longs, afin d’y exposer les dédales de leur parcours cinématographique.

Organisée en parallèle du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue (FCIAT), La Watch – Talent Lab Nordique est une classe de maître qui se veut à la fois décontractée et conviviale.

Encore cette année, le panel d’invités épatait par son éclectisme. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir l’égérie de la culture pop Mariloup Wolfe, le producteur du Bye bye Guillaume Lespérance, le ténor québécois du cinéma d’auteur Denis Côté ou le chef décorateur oscarisé de Dune Patrice Vermette partager un McCafé dans la forêt boréale.

Crédit: Josef Siroka
Crédit: Josef Siroka
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Face à eux, un groupe majoritairement composé de cinéastes issus des générations Y et Z, manifestait à la fois de l’acuité intellectuelle et de l’angoisse soutenue. Lors du dernier panel de la première journée, constatant qu’une douce torpeur avait envahi le public, l’artiste touche-à-tout Robin Aubert s’est mis en mode troubadour. Il a réussi à revigorer la foule avec une intense chanson à répondre, avant de renverser les rôles et questionner les jeunes quant à leurs aspirations.

« EST-CE QUE ÇA EN VAUT VRAIMENT LA PEINE? »

« Il n’y a aucune logique dans ma décision de faire du cinéma, en ce moment, mais c’est l’endroit où je me sens le plus valorisé », explique Philippe Berthelet, un jeune réalisateur de 22 ans rencontré à La Watch. Celui-ci était de passage à Rouyn-Noranda pour y présenter son drame d’ado À la fontaine, programmé dans la section Espace court du FCIAT.

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L’étudiant de Concordia s’inquiète, entre autres, de la « compétition très féroce » qui se profile à l’horizon. Même son de cloche du côté de Marie-Pier Dupuis, monteuse professionnelle et grande gagnante d’Espace court grâce à son saisissant thriller en huis clos L’été des chaleurs.

Malgré le franc succès de son film sur le circuit des festivals internationaux (Bruxelles, Telluride, Bogota), elle ne se voit pas nécessairement réalisatrice de cinéma passé 40 ans. « Est-ce que ça en vaut vraiment la peine? », se demande-t-elle.

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Le « ça » représente ici une constellation d’émotions contradictoires, oscillant entre extase créative et anxiété de performance. Cette appréhension persistante de l’échec n’est d’ailleurs pas une lubie inventée par les jeunes générations. Parmi les enjeux contemporains de l’industrie, on note un nombre de candidatures sans précédent pour le poste de réalisation. Mais , selon Marie-Pier Dupuis, les budgets, eux, n’ont pas augmenté en conséquence.

Les institutions subventionnaires, comme la SODEC et Téléfilm Canada, de lourdes et imprévisibles machines administratives, n’ont certainement pas été conçues pour apaiser le stress des artistes. Par exemple, le délai d’attente entre un dépôt de projet et un feu vert peut s’étirer sur plusieurs années. Les films qui parviennent sur nos écrans ne représentent que la partie émergée d’un iceberg composé principalement de rêves brisés.

Et il n’y a pas que l’argent qui cause des soucis. Pour Philippe Berthelet, qui dégage une saine confiance en ses capacités, un léger doute subsiste. « Peut-être qu’à un moment donné, je vais réaliser que je ne suis pas si spécial que ça », songe-t-il, sans pour autant s’attribuer un syndrome de l’imposteur.

« Même ceux et celles qui sont au top de la game n’ont pas toujours des ”oui” pour leurs subventions, donc… ».

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Selon Hany Ouichou, directeur artistique de la Coop Vidéo de Montréal, «faire du cinéma, c’est comme faire du sport de haut niveau.»

« Il y a très peu de places, ça demande beaucoup de sacrifices, et on s’attend à ce que tu sois un joueur de la LNH dès ton premier court métrage ».

Son organisme qui, lors de sa fondation en 1977, offrait à ses membres du soutien technique et matériel, a récemment mis à jour son mandat afin de procurer en supplément des ressources psychologiques à la relève du 7e art.

TIKTOK, TIC-TAC

Se disant « touchée par la fragilité » exprimée par ses jeunes collègues, la réalisatrice et panéliste Miryam Bouchard dit s’émerveiller de leur résilience, reconnaissant qu’ils l’ont probablement moins facile que par le passé.

La nature des rapports entre créateurs émergents du cinéma a drastiquement changé au cours de la dernière décennie. Certes, ils se côtoient davantage grâce à la prolifération des festivals de courts métrages et à l’avènement des réseaux sociaux, mais cette proximité peut parfois s’avérer contreproductive; quand on se compare constamment à des pairs de talent, on peut finir par davantage se désoler que se consoler.

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Dans une conjoncture pessimiste qui combine craintes concernant la disparition des salles sombres, offre exponentielle de contenus de divertissement en streaming et rumeurs de récession, les jeunes cinéastes ressentent une vive pression pour frapper un coup de circuit le plus tôt possible.

En toute bienveillance, Miryam Bouchard aimerait les rassurer en notant que le succès précoce d’un Xavier Dolan représente l’exception, et non la règle. Elle–même est un modèle de persévérance : après des années à occuper divers rôles dans la chaîne de production cinématographique, elle a réussi à réaliser trois longs métrages en l’espace de trois ans, dont le succès monstre au box-office 23 décembre.

PONTS ET FRONTIÈRES

Philippe Berthelet, qui planche actuellement sur une « comédie aux notes satiriques et surnaturelles », garde toutefois la tête bien haute, et promet de se « battre pour le privilège » d’évoluer dans ce milieu aussi gratifiant qu’angoissant.

Crédit: Josef Siroka
Crédit: Josef Siroka
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Le réalisateur en herbe a trouvé particulièrement inspirants les ateliers donnés au chalet par Pascal Plante (Les chambres rouges) et Ariane Louis-Seize (Vampire humaniste cherche suicidaire consentant). Des cinéastes hyper-cinéphiles, dans la trentaine, cultivant un style formaliste qui jure avec le naturalisme du « cinéma de la misère », un genre relativement prédominant dans la filmographie auteuriste québécoise post-Duplessis.

S’il détenait une baguette magique, Philippe Berthelet se verrait d’ici la fin de sa vingtaine travailler aux États-Unis, tout en maintenant un esprit de corps avec sa province natale. Il cite à cet égard le dévouement de deux illustres cinéastes d’ici ayant fait leur marque à Hollywood : Denis Villeneuve, qui depuis deux ans décerne un prix portant son nom au Gala Prends ça court!, ainsi que le regretté Jean-Marc Vallée et son fonds commémoratif administré par l’Université Concordia.

Ce désir de cosmopolitisme teinté du fleurdelisé est partagé par Marie-Pier Dupuis, qui aimerait contribuer à faire rayonner notre culture et notre langue à l’extérieur de nos frontières.

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Revenant sur La Watch, elle constate par ailleurs que les différentes discussions avec les pros qu’elle a écoutées, et même souvent initiées, lui ont rappelé l’importance cruciale de continuer à bâtir des ponts : «J’ai senti que je pourrais devenir importante pour les prochains, comme eux l’ont été pour nous», conclut-elle.