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Être une femme grosse dans une société de « mérite »

Quand de la forme d'un corps est déduit un droit de vivre.

Par
Malia Kounkou
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Lorsqu’en juin, la créatrice de contenu canadienne Alicia McCarvell publie un TikTok en compagnie de Scott, son mari, elle est loin d’imaginer la vague massive de harcèlement qui s’ensuivra. À ses yeux, ce n’est qu’une simple vidéo avec un effet de transition comme tant d’autres couples en font et dans laquelle ils apparaissent d’abord en serviettes puis, quelques secondes plus tard, parfaitement bien habillés. Mais aux yeux des internautes, leur couple sera d’emblée une anomalie : comment une femme grosse peut-elle avoir un homme grand, musclé et conventionnellement attirant pour mari?

« Selon les standards de beauté, nous n’avons aucun sens », explique Alicia dans un second TikTok revenant à froid sur les événements. « Et comme nous ne coïncidons pas, les gens essaient d’ajouter des choses de mon côté de l’équation pour que ça ait du sens. » Ainsi s’est ouvert dans ses commentaires le festival des suppositions, certain.e.s la spéculant riche ou anciennement mince, d’autres pensant Scott secrètement gai ou fétichiste des personnes grosses. L’amour seul n’est jamais une option suffisante lorsqu’une femme grosse fait partie du tableau. Son bonheur ne peut être que conditionnel et sa réussite, truquée.

«On ne devrait pas être désirables et aimées. On est une honte. On devrait être seules.»

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Pour mieux comprendre ce système de mérite proportionnel à la forme du corps, je me suis entretenue avec l’artiste photographe Julie Artacho, qui œuvre à déstigmatiser les corps gros, et la blogueuse Nadia Tranchemontagne, qui, elle aussi, travaille à déconstruire la grossophobie ordinaire.

Interdites à l’amour

Longtemps, Julie a cru que son corps rendait illégitime toute marque d’affection. « On ne devrait pas être désirables et aimées. On est une honte. On devrait être seules », énumère-t-elle en décrivant le mantra terrible qui autrefois dictait sa perception d’elle-même. Cette perception était si intériorisée que tout compliment ou attention positive était automatiquement accueilli avec suspicion, comme si la personne qui lui en offrait avait « un problème ou un agenda caché ».

C’est un système qui exclut les femmes grosses de la société de manière insidieuse, jamais frontale.

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Et cette indésirabilité, l’univers du dating la lui a renvoyée à la figure chaque fois qu’être assumée en public dans toute sa grosseur représentait un problème pour ses potentiels partenaires. « Il fallait qu’ils fassent un genre de coming out de : “J’aime les grosses” », explique-t-elle au sujet du processus habituel.

Ces femmes sont alors condamnées à ne plus incarner que trois choses : dégoût, mépris ou fantasme inavoué, souvent fétichisé. « On estime socialement que la valeur des femmes se calcule par leur niveau d’attirance suscitée, surtout auprès des hommes, décrit ainsi Nadia. Autrement dit, une femme désirable, sous-entendant surtout une femme mince, est plus méritante et a plus de valeur que les autres. »

Une exclusion sociale silencieuse

Et cette idéologie du mérite corporel s’étend en dehors du seul domaine amoureux. C’est un système qui exclut les femmes grosses de la société de manière insidieuse, jamais frontale, en ignorant continuellement leur existence et leurs besoins. « On ne nous empêche pas de faire ce qu’on veut, mais on nous met beaucoup d’obstacles », nuance Julie.

Ainsi, il n’y aura jamais sa taille exacte en magasin. Il n’y aura jamais de bancs publics ou d’espaces suffisamment larges pour qu’elle puisse naviguer à son aise. Pourtant, tel que le relève Nadia, le pourcentage de personnes grosses au Canada s’élève à 63,1 % selon les données 2018 de Statistique Canada. « Comment se fait-il que si une aussi grande partie de la population est constituée de personnes grosses, on les considère quand même comme des exceptions? », s’interroge-t-elle face au manque d’accommodation général.

Être grosse en société, c’est se présenter au monde comme étant «pas grand-chose d’autre qu’une personne mince ratée ou en devenir».

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Car, dans ce système, même l’accès à une prise en charge médicale adéquate semble se mériter, les pilules du lendemain ni les tests de fertilité n’étant pensés pour les corps dépassant un certain poids. Cette grossophobie médicale, Nadia l’a expérimentée de plein fouet en tentant de se faire soigner pour de vives douleurs causées par des pierres dans sa vésicule biliaire. « J’ai dû me battre deux ans avec le système de santé pour avoir des examens, car on minimisait mes douleurs et ce que je vivais, en me disant que perdre du poids réglerait mon problème de douleurs au ventre et au dos », relate-t-elle en mentionnant une opération chirurgicale qu’une prise en charge rapide aurait pu éviter.

C’est donc une lutte au quotidien que mènent les personnes grosses pour mériter de se vêtir, de se faire soigner, de se faire aimer et de respirer comme les autres. Le message à peine voilé est qu’une perte de poids rendrait absolument tout plus simple et qu’un tel corps ne devrait pas exister, même du point de vue médical. « La stigmatisation des personnes grosses se fait souvent sous de faux couverts d’inquiétude de santé, estime Nadia. Mais il s’agit davantage de jugement et de mépris envers des corps qui sortent des standards établis. »

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Un corps constamment persécuté

Plus qu’un simple adjectif, être mince est un passeport social, une identité dont découle le privilège naturel d’être humanisée. Toutes celles disqualifiées par leurs corps auront d’emblée droit à la plus cruelle des descriptions : faibles, paresseuses, laides, lâches, goinfres, sales… Être grosse en société, c’est se présenter au monde comme étant « pas grand-chose d’autre qu’une personne mince ratée ou en devenir », comme le décrit sans ambages Nadia. C’est être un rappel permanent des profondeurs dans lesquelles il ne faudra jamais tomber.

La preuve en est que sur le « ed twt » (pour « eating disorder Twitter », une communauté Twitter réunissant des personnes atteintes de troubles alimentaires qui s’encouragent dans leurs spirales de diète extrême), des photos de corps sortant des standards traditionnels sont régulièrement publiées comme « fatspo », soit une « fat inspiration » montrant le degré de grosseur à ne surtout pas atteindre. Imaginez donc le choc des inconnu.e.s qui découvrent leurs photos personnelles sur cette partie des réseaux sociaux ainsi que l’usage dégradant qui en est fait.

la grossophobie en dit beaucoup plus sur la personne qui l’exerce avec virulence que sur celle qui la reçoit au quotidien.

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Et les cas de figure où la grosseur est vue comme une justification logique à l’irrespect sont hélas nombreux. À la suite du Tiktok d’Alicia McCarvell dont nous parlions en introduction, par exemple, une internaute mince n’hésitera pas à envoyer par message privé au mari de la tiktokeuse : « Tu devrais être avec quelqu’un qui me ressemble. » Pourquoi? Parce qu’il nous est appris que les bonnes choses doivent revenir en priorité aux personnes non grosses. Toute réalité contraire crée un bug dans la matrice.

« Si une fille se hait et qu’elle me voit être heureuse avec mon chum, ça se peut qu’elle se dise : “Comment cette fille-là, qui ressemble à tout ce à quoi je ne voudrais pas ressembler, peut-elle accéder à l’amour?”, observe ainsi Julie. Les gens font beaucoup de projection. T’as l’impression que c’est du mérite, mais c’est pas du mérite. J’ai pas mon chum parce que je le mérite, mais parce qu’il est tombé en amour avec moi. »

C’est pourquoi, à ses yeux, la grossophobie en dit beaucoup plus sur la personne qui l’exerce avec virulence que sur celle qui la reçoit au quotidien. « Plus tu réagis fort, plus tu as du travail [de déconstruction] à faire. »

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La responsabilité des médias

À la source de cette maltraitance banalisée se trouve une représentation culturelle désastreuse dans les productions médiatiques. Lorsqu’une femme grosse apparaît à l’écran, qu’importe la série ou le film, il lui faudra toujours incarner un rôle qui la diminue. Il peut s’agir de « la baise honteuse, le pari, l’ami grosse », cite Julie. « La bonne amie, la méchante, la mère de famille, l’adolescente impopulaire, le faire-valoir », ajoute pour sa part Nadia.

plus les corps gros seront rendus visibles, plus ils seront aimés pour ce qu’ils sont.

Aucune n’aime « exister dans [son] propres corps », tel que le remarque Julie. Il y aura toujours une séquence où ce corps devra nécessairement être sujet à une perte de poids, tel un rite de purification. Une autre séquence encore où ces personnages gros tourneront leur corps en dérision, car « on respecte publiquement les personnes grosses quand elles se moquent ouvertement d’elles-mêmes », explique Nadia. C’est pourquoi elles ne seront jamais vues comme méritantes d’une attention complète. Une personne grosse à l’écran restera éternellement « le personnage secondaire », et non « l’héroïne de son histoire », déplore Julie.

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Réhabituer son regard

Selon Julie Artacho, le travail de déconstruction passe notamment par les réseaux sociaux. « Ça pallie au manque de représentation dans les médias traditionnels, se réjouit-elle. C’est une manière de voir qu’on a accès à être en couple, à être heureuse, à avoir du succès. Si on attend que ça arrive par les médias traditionnels, on va attendre longtemps. »

Afin de participer à cette normalisation, elle épinglera elle-même sur son profil Instagram une story contenant une centaine de couples composés de femmes grosses, prouvant ainsi que cette réalité est « possible ».

Car plus les corps gros seront rendus visibles, plus ils seront aimés pour ce qu’ils sont, indépendamment du regard scrutateur et du désir masculin qui, habituellement, leur donne de la valeur. Là, et seulement là, pourrons-nous alors détruire ce dangereux système de valeur et nous intéresser à tout ce qui devrait compter : l’humain.e derrière.

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« Notre corps ne définit en rien qui nous sommes ni ce que nous valons, rappelle ainsi Nadia. [C’]est la chose la moins intéressante de notre personne au final. »