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Je n’ai pas toujours été grosse, mais on m’a toujours dit de perdre du poids.
J’ai l’impression que les médecins ont très tôt commencé à dire à mes parents de « surveiller » mon poids. Ces commentaires n’ont jamais cessé.
Maintenant que je suis grosse pour vrai, il est dur de ne pas penser avec amertume à ces remarques, qui ont contribué à l’image déformée que j’ai eue de mon corps toute ma vie. Aujourd’hui je suis « obèse » et, grâce à beaucoup de travail sur moi et à des militantes comme Julie Artacho et Gabrielle Lisa Collard (dont le nouveau livre est sorti cette semaine), je suis à l’aise dans mon corps et je suis capable de nommer ce que je vivais : de la grossophobie médicale.
J’ai lu beaucoup de témoignages d’autres personnes grosses concernant leur expérience avec le système de santé (Julie Artacho a une collection de témoignages à lire en highlight sur Instagram). C’est pourquoi je ne suis pas surprise de ce qui m’est arrivé.
Il y a un peu plus de deux ans, j’ai commencé à avoir mal au dos.
Quand j’en parlais aux médecins que je réussissais à voir, on me répondait que je n’avais qu’à perdre du poids.
Ce qui a commencé comme un pincement apparaissant après une heure debout est devenu en quelques mois une douleur aiguë, ne me laissant même pas marcher plus de dix minutes. Quand j’en parlais aux médecins que je réussissais à voir, on me répondait que je n’avais qu’à perdre du poids.
Au début de 2020, je ne pouvais même plus faire ma vaisselle sans être assise. Quand j’ai finalement réussi à voir mon médecin de famille, je lui ai expliqué que j’étais convaincue que mon utérus était à la source de ma souffrance. Il a conclu que cette dernière n’était que musculaire et m’a demandé en blaguant si j’avais « un chum pour me faire un massage ». Je suis repartie en larmes, tâchée de me reposer.
Un an et beaucoup d’essais de médicaments plus tard, mon physiothérapeute a finalement insisté pour qu’on examine mon utérus. Les échographies allaient m’apprendre que j’ai le syndrome des ovaires polykystiques et que mon stérilet s’était déplacé, blessant mon utérus. Quand j’ai demandé à ce qu’il m’enlève mon stérilet, mon médecin a insisté pour qu’un.e gynécologue le fasse, mais personne ne pouvait le faire sur place. Deux semaines plus tard, j’ai su qu’aucune des cliniques contactées ne pouvait me prendre; j’allais devoir trouver mon ou ma propre gynécologue.
J’allais alors passer les trois mois les plus douloureux de ma vie. J’avais constamment mal et je ne pouvais presque plus marcher. Quand je réussissais à parler à mon docteur, qui ne retournait que le tiers de mes appels, j’avais l’impression de le déranger. Il a fini par me prescrire un puissant opiacé, que j’ai dû prendre tout l’hiver. Quand je lui ai expliqué que j’avais encore très mal, mais qu’en plus, j’étais maintenant toujours étourdie et assommée, il m’a répondu qu’il ne pouvait pas faire mieux.
Je ne peux pas m’empêcher de me demander : si j’avais été mince, m’aurait-on crue plus tôt quand je parlais de mes douleurs?
Je suis allée aux urgences deux fois, trop en souffrance pour fonctionner. La première fois, on m’a renvoyée chez moi en me disant que rien ne pouvait être fait. La deuxième fois, j’ai vécu un véritable cauchemar alors qu’on m’a laissée une trentaine de minutes installée sur une table de gynécologie, dans une position douloureuse, incapable de me libérer à cause de mon dos. Après une crise de panique, j’ai expliqué au médecin en résidence à quel point mon hiver était l’enfer. Je lui ai entre autres confié que mes troubles alimentaires étaient à leur pire depuis longtemps, et que j’avais beaucoup de difficulté à manger. Quand il est allé chercher la docteure le supervisant, elle m’a conseillé de perdre du poids et m’a renvoyée chez moi.
J’ai trouvé ma nouvelle gynécologue sur une liste de médecins féministes. Elle m’a écoutée, elle m’a crue et elle a enlevé mon stérilet le jour même de notre rencontre. L’intervention a été très douloureuse, mais une semaine plus tard, j’allais déjà beaucoup mieux. J’ai aussi réussi à changer de médecin de famille. Ma nouvelle médecin, à la même clinique que l’ancien, m’a expliqué avec incompréhension qu’elle aurait très bien pu m’accueillir en gynécologie et que le médicament qui m’avait été prescrit n’est pas du tout conseillé pour mon genre de douleur.
Aujourd’hui, j’ai des douleurs chroniques. Je ne peux pas m’empêcher de me demander : si j’avais été mince, m’aurait-on crue plus tôt quand je parlais de mes douleurs? M’aurait-on fait confiance quand j’avais correctement deviné leur source? Me serais-je sauvée de deux ans de douleur? Je pense que oui.
Il est dur de se sentir en sécurité quand on est constamment traité.e.s comme des personnes qui mentent ou qui sont trop stupides et paresseuses pour prendre soin de nous. Je n’aurais pas dû avoir à me battre pour mon droit aux soins.
En attendant que les mentalités changent, je suis prête à demander au prochain ou à la prochaine médecin : « Et si j’étais mince? »